Roman Malko Correspondant spécialisé dans la politique ukrainienne

Que fait la Russie avec les enfants ukrainiens dans les territoires occupés ?

SociétéGuerre
8 octobre 2025, 09:03

Les territoires occupés par la Russie en Ukraine comptaient, avant la grande invasion, prés de 1,6 million d’enfants et adolescents. Aujourd’hui, les occupants russes ont créé une organisation militariste pour la jeunesse et changé les programme scolaires. Ils font tout pour transformer ces jeunes en futurs soldats de la Russie, prêts à combattre contre leur propre peuple.

Aujourd’hui, selon les estimations des organisations non gouvernementales, environ 1,6 million d’enfants vivent dans les territoires ukrainiens occupés. Depuis le début de l’invasion à grande échelle, l’Ukraine a reçu 19 546 signalements de déportations illégales et de déplacements forcés d’enfants ukrainiens. À ce jour, grâce à l’initiative Bring Kids Back Ua, 1 366 enfants ont pu être ramenés chez eux. Le travail visant à ramener nos enfants déportés, déplacés de force ou vivant dans des territoires temporairement occupés se poursuit. En effet, tous sont soumis à une pression colonisatrice intense de la part des autorités d’occupation. Cette pression est systématique et soigneusement orchestrée.

Il s’agit d’une politique globale visant à détruire l’identité des enfants ukrainiens, à les endoctriner politiquement et à les militariser totalement. Et cette politique n’est pas apparue après l’invasion à grande échelle. Le processus de « reprogrammation » des enfants ukrainiens a été lancé par les occupants immédiatement après la prise de la Crimée en 2014. Et après 2022, les schémas élaborés là-bas ont commencé à être utilisés dans d’autres territoires occupés.

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La Russie a mis en place son système éducatif pour imposer une identité russe aux enfants ukrainiens. C’est facile à faire, car un enfant vivant sous occupation ne peut pas ne pas aller à l’école. Les parents qui refusent d’y envoyer leurs enfants se voient tout simplement retirer leurs droits parentaux. Les écoles des territoires occupés ont été converties aux normes éducatives russes, les livres et manuels ukrainiens ont été retirés. Par exemple, en Crimée, avant le début de l’occupation, en 2013, 100 % des enfants apprenaient l’ukrainien. Aujourd’hui, selon les données du pays occupant, il en reste 0,5 % d’élèves. Mais ce chiffre est probablement inventé. Pour enseigner, il faut au minimum des manuels scolaires adaptés, qui n’existent pas en Crimée occupée. Et les militants pro-ukrainiens qui vivent en Crimée n’ont pas réussi à trouver un seul cas d’enseignement en ukrainien à l’école depuis 2014.

En plus, le programme éducatif est littéralement bourré de matières qui visent à détruire l’identité. Par exemple, à partir de l’automne 2024, dans les programmes scolaires est apparue une matière intitulée « Défense de la patrie ». Elle apprend aux enfants à manier les armes et à respecter les forces d’occupation militaires. La priorité dans l’enseignement sera donnée aux anciens participants à la soi-disant « opération spéciale » ou à d’autres campagnes militaires russes. En fait, le nouveau programme vise à constituer une réserve de mobilisation qui partira en guerre contre sa propre patrie.

Non seulement cette utilisation forcée d’enfants constitue une violation du droit international, explique Maria Sulyalina, directrice du Centre d’éducation civique « Almenda », mais elle comporte également l’implication délibérée d’enfants ukrainiens dans le meurtre de leurs compatriotes. « Les enfants ukrainiens impliqués ne peuvent pas refuser cette discipline. Car refuser signifie que l’on viendra chez vous. Dans le meilleur des cas, cela se traduira par une conversation avec le FSB. Dans le pire des cas, les membres de la famille peuvent être emmenés « à la cave ». Nous comprenons donc que refuser représente une menace physique pour les enfants. Tout comme manifester le moindre signe de protestation lorsqu’un militaire russe se présente », a-t-elle expliqué.

Selon Maria, toute la programmation éducative et tous les manuels scolaires dans les territoires occupés sont littéralement imprégnés de militarisation. Et les manuels d’histoire peuvent difficilement être qualifiés de manuels scolaires, car il s’agit plutôt de matériel de propagande truffé des déclarations délirantes de Poutine. Si l’Ukraine y est mentionnée, c’est uniquement en tant que « territoire de la Fédération de Russie », sur lequel Moscou mène une « guerre défensive » contre l’Occident. Les mêmes thèses de Poutine figurent également dans les manuels de géographie, de littérature et de droit. Les Russes ont même inséré leurs envahisseurs dans l’alphabet pour les petits !

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Les enfants grandissent dans un monde où l’Ukraine n’existe pas, et toute manifestation pro-ukrainienne leur vaut des poursuites. Par exemple, un enfant peut être contraint de consulter un psychologue. Et à partir de 14 ans, les actions pro-ukrainiennes d’un enfant peuvent être considérées comme de l’extrémisme et lui valoir des poursuites pénales.

Les colonies de vacances pour enfants et adolescents constituent également un phénomène très dangereux. Elles fonctionnent non seulement pendant l’été, mais aussi toute l’année. Les enfants y acquièrent des compétences pratiques au combat. Par exemple, à « Artek », il y a une « école des futurs commandants », où les enfants apprennent non seulement à se battre, mais aussi à diriger d’autres personnes. Le pays agresseur investit énormément dans ces camps : pyrotechnie, vêtements, armes… Cela montre à quel point il est important pour eux de changer la conscience des enfants ukrainiens.

« La Russie construit un écosystème tel, que l’enfant est constamment exposé à la propagande », explique Maria Soulyalina. « D’abord à l’école, puis après les cours, il est impliqué dans diverses activités pétries de propagande. Pour que, lorsqu’il atteint l’âge de 18 ans, l’enfant ne voie aucun autre avenir que celui qu’il a en Russie. Lorsque la « jeune armée » (юнармія) a commencé à fonctionner, 1 500 enfants en Crimée l’ont rejointe. Personne n’a pris cela au sérieux. Il n’y a eu ni sanctions, ni condamnations, ce qui a permis aux occupants de développer leur réseau. Aujourd’hui, la « jeune armée » compte plus de 15 000 enfants en Crimée. Nous observons également l’activité de ces mouvements dans les territoires occupés des régions de Kherson, Zaporijjia, Donetsk et Louhansk. Malheureusement, il y a déjà eu des cas où des enfants, qui ont grandi sous l’influence de la propagande de la « jeune armée », ont trouvé la mort à l’âge adulte dans la guerre contre leur propre pays ».

Tout de même, dans les territoires occupés, il y a encore des enfants qui envisagent leur avenir avec l’Ukraine et qui, malgré la pression très forte et les ressources utilisées par la Fédération de Russie, continuent de résister.

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En 2022, le programme « Changements universitaires » a été lancé. Il s’agit d’un des programmes visant à modifier la composition démographique de la population des territoires occupés. Son idée principale est d’assimiler le plus rapidement possible la jeunesse ukrainienne, notamment en encourageant les enfants des territoires occupés à s’inscrire dans des établissements d’enseignement supérieur sur le territoire de la Fédération de Russie. Les enfants âgés de 14 ans (au départ, l’âge minimum était de 12 ans) sont emmenés pendant plusieurs semaines dans des universités, où des psychologues et d’autres spécialistes travaillent avec eux afin de leur montrer tous les avantages de la vie en Russie et des études dans une université donnée. La composante militariste, la propagande du « monde russe » et de l’identité russe sont obligatoires. Pendant tout ce temps, les enfants sont sous étroite surveillance et pratiquement isolés de toute communication avec leurs proches et d’autres personnes.

On ignore combien d’enfants ukrainiens ont ainsi été convaincus de ne pas s’inscrire dans des établissements scolaires ukrainiens et de partir en Russie. Les occupants affirment que ces cas sont nombreux et que le programme est plutôt efficace. Mais ce n’est qu’un exemple parmi d’autres des programmes mis en place.

Il convient ici de mentionner les déplacements forcés et les déportations. En réalité, personne ne connaît le nombre exact d’enfants déportés. Selon les données dont dispose l’Ukraine, il s’agit d’environ 20 000 enfants, mais le chiffre réel pourrait être plus élevé. En effet, les enfants déportés sont principalement des enfants issus d’institutions. Mais même ceux qui ont des parents peuvent être déplacés de force : les parents peuvent avoir envoyé leur enfant dans un « camp de vacances », puis, sous un prétexte quelconque, il a été emmené en Russie et ses parents ne sont pas autorisés à le ramener.

Le programme « enseignant local » constitue un élément distinct de l’assimilation. Dans le cadre de ce programme, des professeurs russes viennent enseigner dans les territoires ukrainiens occupés. Il s’agit de personnes spécialement formées et idéologiquement motivées, dont les proches combattent souvent contre l’Ukraine au front.

« Ce que la Russie fait aux enfants ukrainiens dans les territoires occupés relève du crime contre l’humanité », souligne Maria Sulyalina, « et nous travaillons avec nos partenaires pour prouver qu’il ne s’agit pas simplement d’une violation des droits de l’enfant ou d’une violation des droits conventionnels. Les intentions de la Russie sont bien plus profondes. Cela doit faire l’objet d’une enquête au niveau approprié, et les hauts dirigeants russes doivent également être tenus responsables. Les enfants sont les plus vulnérables en raison de leur âge, leur identité est encore en formation. C’est précisément à ce stade que la Russie tente de détruire tout ce qui est ukrainien chez les enfants et de les transformer en soldats universels ».

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Tous ces efforts des occupants auront-ils un effet ? Il n’y a aucun doute là-dessus. Mais il est encore trop tôt pour dire s’il sera critique pour l’Ukraine. Personne ne sait combien de personnes dans les territoires occupés ont réellement cru à la propagande russe et soutiennent la politique d’occupation, et combien attendent silencieusement l’arrivée des forces armées ukrainiennes. Même les chiffres qui montrent une augmentation du nombre d’enfants ukrainiens dans les mouvements pro-russes ne veulent rien dire.

Il n’est pas certain que les enfants qui participent aux camps de la « юнармія » partagent réellement les valeurs des Moscovites. Beaucoup d’enfants rejoignent ces mouvements parce que c’est gratuit et que leurs parents n’ont pas les moyens de leur offrir ne serait-ce qu’un peu de repos. Mais au-delà du repos, les occupants ont créé des conditions dans lesquelles les gens se sont retrouvés sans argent et sans moyens de subsistance. C’est pourquoi, pour les parents, c’est souvent la seule possibilité d’améliorer un tant soit peu la santé de leur enfant.

En observant les activités du mouvement de résistance non seulement dans les territoires récemment occupés, mais aussi en Crimée, on peut supposer que de nombreux citoyens ukrainiens continuent à s’identifier comme Ukrainiens. Il est difficile d’estimer leur pourcentage, mais il est évident qu’il reste une population pro-ukrainienne, y compris des jeunes pro-ukrainiens.

« Si les enfants ne résistaient pas et ne posaient pas de questions gênantes, dit Maria Soulyalina, on ne verrait pas autant de matériel pédagogique pour les enseignants sur la manière de travailler avec les enfants, d’expliquer les objectifs du SVO (opération militaire spéciale) et de répondre à ces questions gênantes. Les Russes n’auraient pas eu besoin de créer ces supports. Mais, de toute évidence, ce besoin existe. Tout comme celui d’intensifier la pression. Si la Russie avait réussi à détruire l’identité des enfants en 10 ans, il n’y aurait alors aucun sens à adopter, fin 2024, une nouvelle stratégie de lutte contre l’extrémisme, où tout ce qui est ukrainien devient soudainement extrémiste. En d’autres termes, les actions et les ressources que la Russie continue d’investir et de développer montrent clairement qu’il existe une population pro-ukrainienne dans cette région. Combien y en a-t-il ? Je pense que personne n’a actuellement la réponse à cette question ».

Ce que le monde entier appelle la guerre russo-ukrainienne, et que nous, les Ukrainiens, appelons la guerre pour l’indépendance, les Moscovites la considèrent comme une tentative générale de « résoudre définitivement la question ukrainienne ». C’est-à-dire remmener l’Ukraine dans le giron de l’empire et « nettoyer » le territoire ukrainien de toute population déloyale.

Le comportement des envahisseurs dans les territoires ukrainiens occupés, où la Russie a mis en place un système complexe visant à détruire l’identité ukrainienne, en est la preuve flagrante. Lorsque l’ennemi frappe le plus durement les enfants et les jeunes, cela signifie une condamnation à mort pour tout un peuple.

Auteur:
Roman Malko