Roman Malko Correspondant spécialisé dans la politique ukrainienne

Enfants de la liberté. Quatre histoires sur fond de guerre. Partie 3. Аdmin

Société
11 décembre 2023, 09:36

Ils n’ont que peu de souvenirs de la Révolution orange, parce qu’ils étaient trop jeunes ou pas encore nés. La Révolution de la Dignité a été principalement vue à la télévision, certains la connaissent grâce aux histoires de leurs parents, et seuls quelques-uns ont eu la chance de se rendre au Maidan révolutionnaire et de tout voir de leurs propres yeux. Aujourd’hui, ils sont allés défendre l’Ukraine sans hésitation, car ils ne peuvent imaginer faire autrement. Ils sont complètement différents de leurs parents et de leurs grands-parents. Enfants de l’Ukraine libre qui n’ont jamais connu l’esclavage. Et ils ont déjà suffisamment grandi pour se sentir responsables de leur avenir.

Aujourd’hui, tous nos héros défendent la Patrie dans les rangs de la 112e brigade distincte des Forces de Défense Territoriale des Forces armées ukrainiennes à Kyiv. Ils sont tous très différents, mais on peut les appeler sans hésitations des enfants de la liberté. La Révolution de la Dignité a affecté d’une manière ou d’une autre leur vision du monde et leur vie. Leur choix apporte des réponses à ceux qui ont peur, qui doutent, qui sont fatigués ou désespérés. C’est une génération qui va véritablement changer le pays.

Ivan Fedko, dont le nom de guerre est Admin, s’est engagé dans l’armée dans les premiers jours de la guerre avec ses amis soldats. A cette époque, il n’avait que 18 ans. Il n’a fait que le premier semestre de la première année de l’Institut polytechnique, lorsqu’il a dû prendre un congé académique. Il ne pouvait pas poursuivre ses études, comme la plupart de ses camarades. Il se dit prêt à se battre aussi longtemps qu’il le faudra pour que l’Ukraine retrouve son intégrité territoriale et son indépendance. Après la victoire, il souhaite étudier pour devenir ingénieur.

« Depuis l’âge de 16 ans, je savais que je devrais me battre, mais je ne voulais pas lier mon avenir à l’armée », dit le garçon. « Bien sûr j’avais pensé d’abord, par exemple, étudier et obtenir le grade d’officier et ensuite partir à la guerre, mais cela ne s’est pas passé ainsi : la guerre a devancé mes projets ». Admin explique qu’il imaginait la guerre un peu différemment. « Je pensais qu’il s’agirait plutôt d’une guérilla, d’une guerre de petites unités, mais les gens se sont mobilisés en masse et maintenant c’est une guerre opposant deux armées ».

Lire aussi:    Enfants de la liberté. Quatre histoires sur fond de guerre. Partie 1. Maryna 

Son expérience du combat, il l’a acquise après s’être engagé. « Quand nous sommes allés dans l’oblast de Kharkiv, j’étais là plutôt comme fantassin. Au début, nous avons eu la chance d’être loin de l’ennemi, qui se trouvait à quatre kilomètres. Les premiers bombardements étaient, bien sûr, très effrayants. Mais au fil du temps, vous apprenez à déterminer d’où viennent les tirs et quelle est la cible. Vous vous calmez progressivement et entrez dans ce mode de fonctionnement.

A Bakhmout, Ivan travaillait déjà dans la reconnaissance aérienne : il surveillait les positions ennemies, ajustait le tir des mortiers et de l’artillerie. Il l’avoue : il pensait que ce serait beaucoup plus difficile dans l’armée. Toutes ces histoires sur l’armée soviétique ont eu un impact. « La majorité, à mon avis, a peur de cette armée soviétique qui brise les gens. Mais il ne reste plus grande chose de cette armée-là en Ukraine », – décrit le soldat.

Ce qui se passe à l’arrière, quand beaucoup de gens vivent leur vie habituelle, voyagent ou vont en discothèque, ne dérange pas du tout Ivan. Pour lui, il est bon que les gens vivent une vie normale à l’arrière. « Laissons l’Etat se développer. J’aime moi-même venir, bien m’habiller (chaussettes blanches courtes, un beau tee-shirt blanc), me promener, m’amuser. J’aime cet accoutrement, surtout en été. Vous devez toujours être en pantalon pour que les drones ne vous voient pas, en pulls fermés. C’est pour ça que c’est génial que le pays continue de vivre, c’est très bien », dit-il.

Le jeune homme vient de la région de Dnipro. La famille a déménagé à Kyiv quand Ivan avait six ans. Il admet avoir parlé russe jusqu’à l’âge de 16 ans, mais il s’est ensuite rendu compte qu’il ne voulait pas lier son avenir à la Russie. L’organisation de jeunesse « Plast » (les scouts ukrainiens – ndlr) a contribué au passage à la langue ukrainienne. « C’est une communauté ukrainienne où les gens parlent ukrainien, ont des opinions similaires, où l’on se développe, et c’est très cool. Cette expérience est inestimable pendant la guerre. Vous savez vous faire à manger, vous savez vivre dans un abri et vous y serez bien », explique Ivan.

Aujourd’hui, trente pour cent de ses camarades de « Plast » se battent contre l’agresseur. D’autres aident l’armée de diverses manières, comme bénévoles. « Ma petite amie qui est membre de Plast travaille comme instructrice en médecine tactique », confie-t-il.

Lire aussi:   Enfants de la liberté. Quatre histoires sur fond de guerre. Partie 2. Bravo  

Cependant, un véritable tournant dans la vie du garçon s’est produit pendant la Révolution de la Dignité, lorsque les Moscovites se sont emparés de la Crimée. C’était la première fois qu’il réalisait que la guerre avec la Russie était inévitable. « J’avais déjà compris à ce moment-là qu’il y aurait certainement une guerre. Parce que même Skoropadsky (homme politique ukrainien du début de XXème siècle – ndlr) a dit que l’Ukraine sans la Crimée est comme un homme sans jambes. J’ai commencé à me préparer, m’intéresser à tout ce qui était militaire. J’ai compris que ça ne s’arrêterait pas là, je ne savais juste pas quand la situation empirerait ».

En 2014, Ivan n’avait que 11 ans, il n’était pas autorisé à se rendre à Maidan, mais son père a constamment regardé les reportages depuis la capitale. « Parfois, en compagnie de ma sœur aînée nous allions au Maidan pour regarder et tourner une vidéo, qui était ensuite montrée aux autres membres de la famille », se souvient-t-il.

La Révolution de la Dignité a eu un effet positif sur toute sa famille, Ivan en est sûr. « Nous avons toujours vécu avec ces récits russes lorsque nous vivions dans la région de Dnipro, selon lesquels l’Union Soviétique avait gagné à elle seule la Seconde Guerre mondiale, pendant que les Américains ont simplement fait des films, et ainsi de suite », avoue-t-il.

« Pour que les Ukrainiens ne soient pas déçus après la guerre, comme ça peut arriver après les révolutions, chacun doit travailler à la reconstruction du pays et chacun doit travailler sur lui-même », Admin en est convaincu. La guerre va définitivement changer la société ukrainienne. Elle l’a déjà changé. « C’est juste dommage que les fils les plus dignes de l’Ukraine meurent, et ensuite ceux qui ont fui reviendront pour réaliser leurs projets à eux », regrette le jeune homme.