Valeria Serhieïeva Critique littéraire

Petro Prokopovytch, apiculteur ukrainien, pris au piège de l’impérialisme russe

HistoireÉconomie
19 mai 2026, 19:51

L’Ukraine figure parmi les plus grands exportateurs de miel au monde. L’une de ces inventions a été si remarquable qu’elle a jeté les bases de l’apiculture moderne : en 1814, l’apiculteur Petro Prokopovytch, de la région de Tchernihiv, au nord de l’Ukraine, a fabriqué la première ruche à cadres démontables.

Année après année, des milliers de tonnes de miel ukrainien sont expédiées aux quatre coins du globe pour finir sur les étagères des supermarchés européens et américains. Ce succès d’aujourd’hui serait impensable sans une tradition apicole pluriséculaire : des générations d’apiculteurs ont expérimenté la culture des plantes mellifères, perfectionné les soins aux abeilles et transmis leurs savoir-faire de génération en génération.

À l’époque de Petro Procopovytch, l’apiculture forestière traditionnelle reculait déjà au profit de l’apiculture en ruches-troncs, des cavités naturelles ou artificielles dans des troncs d’arbres, qu’ils soient vivants ou sectionnés, où logeaient les abeilles. Pour récolter le miel, on allumait une mèche imbibée de soufre dans une cavité sous la ruche. L’habitat des abeilles était ensuite recouvert de terre, tandis que l’orifice était hermétiquement fermé. Incapable de fuir, toute la colonie périssait.

Petro Prokopovytch considérait cette destruction des abeilles comme un acte barbare. Il croyait qu’avec des soins appropriés et une récolte bien gérée, une colonie pouvait produire du miel sans être endommagée.

Поштова марка із зображенням Петра Прокоповича

Timbre postal représentant Petro Prokopovytch

En combinant habilement gestion durable et rentabilité, Petro Prokopovytch s’est consacré activement à la vulgarisation de ses connaissances. Dans ses articles, il s’adressait tant aux fonctionnaires qu’aux citoyens ordinaires de tout l’Empire russe.

C’est ainsi que les chercheurs russes commencèrent à présenter Petro Prokopovytch comme un « grand apiculteur russe » : pour eux, seuls la Russie et les Russes peuvent être les héritiers légitimes du patrimoine intellectuel de l’Empire. Rien d’étonnant à cela : la renommée de l’inventeur de la première ruche à cadres du monde, également fondateur d’une école d’apiculture unique, est trop prestigieuse et convoitée pour être abandonnée.

Innovations au rucher

Petro Prokopovytch naît le 29 juin 1775 dans le village de Mytchenky, près de Batouryn, ancienne capitale de l’Ukraine cosaque de la rive gauche de la Seïm et résidence des hetmans.
Le long des rives s’étendaient alors les parcs, bosquets et domaines de plusieurs grandes figures de l’élite politique cosaque du XVIIIᵉ siècle : le secrétaire général Pylyp Orlyk, le juge général Vassyl Kotchoubeï, ainsi que deux hetmans emblématiques, Ivan Mazepa et Kyrylo Rozoumovsky.
Ce dernier entreprit même de faire construire une manufacture de cierges en cire d’abeille, stimulant ainsi la demande pour les produits des apiculteurs locaux, lorsqu’il engagea la reconstruction de Batouryn détruite par les troupes russes commandées par Alexandre Menchikov, sur ordre personnel de Pierre le Grand.

La destruction de Batouryn s’inscrivait dans le contexte dramatique de la Grande Guerre du Nord : en 1708, l’hetman Ivan Mazepa avait conclu une alliance avec le roi de Suède Charles XII, espérant soustraire l’Ukraine à la domination moscovite et restaurer une autonomie politique menacée. En représailles, Batouryn, alors centre politique du Hetmanat, fut rasée et sa population massacrée, devenant l’un des épisodes les plus traumatiques de l’histoire ukrainienne du XVIIIᵉ siècle.

Fait révélateur : ces incursions dans l’histoire ukrainienne du XVIIIᵉ siècle apparaissent parfois plus fréquemment dans les ouvrages russes consacrés à l’apiculture que dans certains travaux ukrainiens eux-mêmes. Mais elles y sont présentées à travers le prisme du récit impérial russe.

Ainsi, dans un recueil des œuvres de Petro Prokopovytch publié à Moscou en 1960, on trouve dès la quatrième (!) page de la préface une note au ton ouvertement propagandiste :

« Le village de Mytchenky est situé sur la rivière Seïm et demeure célèbre pour avoir abrité le domaine de Pylyp Orlyk, secrétaire général auprès du hetman traître Mazepa et participant actif à sa conspiration perfide. On y trouvait également le domaine de Kotchoubeï, important dignitaire cosaque ukrainien qui s’efforça de dénoncer auprès de Pierre le Grand le hetman Mazepa, lequel préparait la séparation de l’Ukraine de la rive gauche de la Russie ».

Гречка — важлива медоносна культура, яку Петро Прокопович сіяв біля своїх пасік.

Le sarrasin, culture mellifère essentielle semée par Petro Prokopovytch à proximité de ses ruchers.

En condamnant d’emblée le « séparatisme » ukrainien d’Ivan Mazepa, les chercheurs russes cherchent aussi à prévenir toute tentative de soustraire Petro Prokopovytch au récit impérial russe. Or, l’exercice se heurte à une difficulté de taille : toute la vie de l’apiculteur, à quelques brèves exceptions près, est indissociablement liée à la région ukrainienne de Tchernihiv.

À l’âge de onze ans, Petro Prokopovytch entre à l’Académie Mohyla de Kyiv, l’un des principaux centres intellectuels de l’Ukraine et de toute l’Europe orientale à l’époque. Vingt-trois ans plus tôt, en 1763, le gouvernement de l’impératrice Catherine II avait interdit l’enseignement en langue ukrainienne dans l’établissement. Malgré cette politique d’uniformisation impériale, le niveau de formation y demeurait remarquablement élevé : à l’issue de ses études, Petro Prokopovytch maîtrisait le grec, le latin et le français.

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Le jeune homme poursuit ensuite sa formation à l’école militaire du régiment de Pereïaslav, ce qui le conduit, en tant que sujet de l’Empire, à prendre part à la répression de l’insurrection polonaise de 1794.

Promu lieutenant et décoré par le généralissime Alexandre Souvorov, Petro Prokopovytch choisit pourtant de quitter l’armée. Il comprend rapidement que la carrière militaire n’est pas faite pour lui. Mieux vaut regagner sa Tchernihiv natale et se consacrer à une activité plus paisible : l’agriculture.

C’est précisément ce qu’il fera.

Fort de modestes économies accumulées durant son service militaire, Petro Prokopovytch achète des terres à Mytchenky et y installe ses premières ruches creuses : trente-deux troncs évidés destinés à accueillir les abeilles. Comme il l’écrira plus tard, il ne possède alors absolument aucune connaissance en apiculture. Le jeune novice part donc frapper aux portes des propriétaires voisins dans l’espoir de trouver des ouvrages spécialisés. En trouva-t-il ? Aucun. Il tente alors de percer les secrets de l’apiculture populaire auprès des paysans. Mais, au lieu d’une méthode cohérente de gestion des ruchers, il ne recueille qu’un assemblage de croyances et de superstitions. Tout ce que les vieux apiculteurs avaient à lui transmettre tenait dans des cahiers couverts d’incantations magiques et de formules protectrices.

Petro Prokopovytch comprend aussitôt pourquoi l’apiculture passe pour un métier aussi aléatoire : la réussite d’un rucher — floraison des plantes mellifères, santé des abeilles, abondance des récoltes — est presque exclusivement attribuée à des facteurs extérieurs, comme si l’être humain ne pouvait jamais véritablement influer sur le destin de ses colonies. Le jeune apiculteur, lui, en est convaincu : les avancées de la science et le travail méthodique finiront par se révéler plus efficaces que les rituels obscurs et les tentatives d’apaiser les forces de la nature.

Mais ses convictions vont rapidement être mises à l’épreuve. En septembre 1801, à peine un an plus tard, un incendie réduit presque tous les biens de Petro Prokopovytch en cendres. Pris de panique, il ne parvient à sauver qu’un billet de dix roubles et un tonneau de miel. Par miracle, une partie du rucher ainsi que l’omchanik, le bâtiment destiné à l’hivernage des abeilles, échappent aux flammes.

Nombreux sont ceux auraient renoncé après un tel désastre. Mais pas Petro Prokopovytch. Loin de céder au découragement, il emprunte de l’argent, se construit un abri de fortune, engage un menuisier cosaque et consacre tout l’hiver 1801–1802 à fabriquer de nouvelles ruches, avec l’ambition non seulement de reconstruire son exploitation, mais déjà de l’agrandir.

Вулик 1851 року з пасіки Петра Прокоповича (фото з сайту Чернігівського обласного історичного музею імені В. В. Тарновського)

Ruche datant de 1851 provenant du rucher de Petro Prokopovytch (photo extraite du site du Musée historique régional Tarnovsky de Tchernihiv).

À partir de ce moment, les affaires de l’apiculteur prennent un tournant favorable. Les premières expérimentations ne sont certes pas toujours concluantes : certaines affectent la santé des colonies ou réduisent les récoltes de miel. Mais, chez Petro Prokopovytch, les échecs se transforment progressivement en expérience.

En 1808, il est déjà devenu un apiculteur suffisamment aguerri pour tirer un constat décisif : en lisant régulièrement les ouvrages spécialisés qu’il fait venir de l’étranger, il s’aperçoit que ses observations de terrain contredisent fréquemment les théories défendues par les apiculteurs « savants ».

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Même conclusion concernant les différents modèles de ruches qu’il expérimente dans son propre rucher : tous se révèlent imparfaits, peu commodes tant pour les abeilles que pour l’apiculteur lui-même.

Des années d’observations minutieuses et d’essais inlassables finissent par converger vers une intuition décisive. À la veille du Nouvel an 1814, Petro Prokopovytch imagine un modèle de ruche d’un genre entièrement nouveau. Il saisit aussitôt ses outils de menuiserie. Quelques jours plus tard, le 2 janvier 1814, voit le jour la première ruche à cadres démontables du monde, permettant d’extraire le miel sans détruire les rayons ni mettre en péril les colonies d’abeilles. Afin de garantir également la pureté du miel, en le séparant du couvain, Petro Prokopovytch met au point une autre innovation : une grille de séparation, dont les ouvertures laissent passer les abeilles ouvrières, mais empêchent la reine de circuler, la fameuse grille à reine.

Convaincu que son invention finira par se répandre dans les ruchers de tout l’Empire, l’apiculteur baptise sa première ruche à cadres du nom de la capitale impériale : « Pétersbourg ». Cette pratique deviendra bientôt une véritable habitude : Petro Prokopovytch donnera à ses ruches des noms de villes, de villages, d’étoiles ou encore de périodes historiques.

Pour autant, sa quête d’une solution universelle se heurte rapidement aux réalités locales. Dans son article Réflexions sur l’apiculture et les bénéfices qu’elle procure, Petro Prokopovytch souligne explicitement qu’il a conçu sa ruche en fonction du climat qu’il connaît, celui de la région de Tchernihiv. Même constat concernant les plantes mellifères. Dans son étude Des plantes mellifères à fleurs, l’apiculteur insiste sur le fait qu’il ne peut réellement se prononcer qu’à propos des « provinces méridionales », une expression qui, dans le vocabulaire impérial russe, désignait alors l’Ukraine, fréquemment appelée « Sud de la Russie » ou « région sud-russe ».

Petro Prokopovytch rappelle d’ailleurs qu’il n’a jamais vécu ailleurs, ni même suffisamment voyagé pour observer d’autres paysages agricoles et d’autres systèmes de culture. Ces « détails » n’empêcheront pourtant nullement une partie de la recherche russe de l’inscrire, par la suite, dans un récit exclusivement russe.

L’influent apiculteur russe Ivan Chabarchov, dans son essai historique L’Apiculture russe (1990), fait preuve d’une remarquable souplesse intellectuelle lorsqu’il aborde la figure de Petro Prokopovytch, évitant avec un soin manifeste toute mention explicite de l’Ukraine.

Le climat spécifique de la région de Tchernihiv y est subtilement dilué dans des latitudes russes supposément interchangeables, tandis que la région de Tchernihiv elle-même se transforme en une vague « zone » abstraite, un espace sans contours précis, un blanc géographique dans lequel pourrait s’inscrire à peu près n’importe quel toponyme :

« Ses ruchers étaient situés dans une zone où poussaient de nombreuses plantes mellifères précieuses, assurant ainsi une récolte abondante de miel ».

La première école d’apiculture de l’Empire russe et les défis de la traduction

D’année en année, le rucher de Petro Prokopovytch ne cesse de s’agrandir, faisant émerger un besoin croissant de main-d’œuvre qualifiée. L’apiculteur sélectionne alors six paysans particulièrement prometteurs et les affecte au travail des ruches afin qu’ils apprennent le métier directement sur le terrain. Mais la pratique seule, privée de fondements théoriques, produit des résultats inégaux. Très vite, une évidence s’impose : rien ne saurait remplacer une véritable formation structurée. Lorsque les propriétaires terriens voisins apprennent que leur voisin projette d’ouvrir une école et, mieux encore, la première école d’apiculture de tout l’Empire russe, ils lui confient à leur tour douze jeunes paysans pour y être formés.

Le 1er novembre 1827, dans un geste hautement symbolique, l’année agricole s’achève tandis que l’année scolaire commence. Dès 1828, cette initiative venant de la base obtient la reconnaissance officielle de l’État : le ministère de l’Intérieur accorde aux cours de Petro Prokopovytch le statut d’établissement scolaire. Une condition est toutefois posée : l’apiculteur devra transmettre régulièrement des rapports détaillés sur ses activités. Deux ans plus tard, face à l’afflux constant de nouveaux apprentis, il acquiert, non loin de son village natal de Mytchenky, un domaine plus vaste afin d’accueillir les élèves dans de meilleures conditions.

Au départ, les apprentis proviennent principalement de la région de Tchernihiv. Puis arrivent progressivement des élèves issus d’autres provinces ukrainiennes, Poltava, Kharkiv, Katerynoslav. Compte tenu de ce public presque exclusivement ukrainophone, Petro Prokopovytch dispense naturellement ses cours en ukrainien.

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Dans ses articles, il se plaint même de la charge supplémentaire que cette situation implique : pour préparer les textes destinés à la presse, il lui faut traduire en russe ses propres notes de cours rédigées en ukrainien. Bien qu’il maîtrise parfaitement le russe, l’apiculteur novateur se heurte souvent aux difficultés de la terminologie apicole et botanique. Aussi prend-il soin d’indiquer, aux côtés des termes russes, leurs équivalents ukrainiens. À plusieurs reprises apparaissent même des phrases entières en ukrainien, directement issues des conversations entendues au rucher.

Comme le souligne l’historien régional de Tchernihiv Vasyl Riznytchenko, une analyse, même superficielle, du lexique employé par Petro Prokopovytch suffit à mettre en évidence un fait essentiel : l’apiculteur pensait en ukrainien et procédait ensuite, à l’écrit, à une forme d’auto-traduction vers le russe.

Колоди на території Національного музею народної архітектури та побуту України

Ruches-troncs sur le territoire du Musée national de l’architecture populaire de l’Ukraine.

Mais Petro Prokopovytch voit déjà plus grand : il ambitionne de publier un vaste traité en douze volumes consacré à l’apiculture. Dans cette perspective, il acquiert le matériel nécessaire et sollicite l’autorisation d’ouvrir sa propre imprimerie. Or, le gouvernement de Nicolas Ier, profondément traumatisé par l’insurrection décembriste, voyait des ferments de subversion jusque dans les projets les plus innocents en apparence. Petro Prokopovytch n’obtiendra jamais cette autorisation.

À défaut de ce grand ouvrage qui ne verra jamais le jour, d’autres textes, bien réels mais souvent approximatifs, commencent pourtant à circuler : les notes prises par ses élèves. À partir de ces cahiers, certains auteurs peu scrupuleux élaborent des manuels pirates prétendant dévoiler la « méthode Prokopovytch ». L’apiculteur en est profondément indigné. Afin de corriger les mythes, les déformations et les simplifications abusives de sa pensée, il intensifie alors sa collaboration avec la presse périodique et invite visiteurs et curieux à venir observer de leurs propres yeux le fonctionnement de son école.

Que venait-on y apprendre exactement ?

vant tout, les bases : lecture, écriture et mathématiques élémentaires. Une fois ces fondements acquis, les élèves étaient initiés aux traditions apicoles des Égyptiens, des Hébreux, des Grecs, des Romains et des Allemands, ainsi qu’aux méthodes de figures contemporaines de l’apiculture, telles que Jan Dzierżon, August von Berlepsch et d’autres.

En parallèle, les futurs apiculteurs apprenaient également la menuiserie et recevaient même une rémunération pour chaque ruche à cadres fabriquée. En 1848, l’école comptait déjà plus de 1 400 ruches de configurations variées, permettant aux élèves d’observer la productivité des abeilles selon des conditions différentes. D’immenses surfaces étaient consacrées à des plantations expérimentales : cultures maraîchères, vergers, plantes de plein champ, prairies, forêts, steppes et zones humides coexistaient sur un même domaine.

À Paltchyky poussaient en particulier des saules, des framboisiers et surtout la vipérine commune (Echium vulgare), la « reine des plantes mellifères », comme aimait à la qualifier celui qu’on surnommait volontiers le roi ukrainien des apiculteurs.

En 1846, le Département de l’agriculture publie même séparément, sous forme de brochure, son article De l’utilité de cultiver pour les abeilles l’échium, plante mellifère et oléagineuse. Aux yeux de Petro Prokopovytch, cette plante cumule toutes les qualités imaginables : elle fleurit de juin à septembre, prospère avec une étonnante facilité jusque sur les bas-côtés des routes ou dans les terrains laissés en friche et répond simultanément à plusieurs besoins économiques. Son pollen permet de produire un miel clair aux reflets ambrés ; ses graines peuvent être transformées en huile ; quant à ses tiges séchées, elles constituent un combustible de qualité.

Lorsque des représentants d’autres peuples de l’Empire commencèrent à fréquenter l’école, Tatars de Crimée, Lituaniens, Polonais, Russes, Bachkirs, Géorgiens ou Allemands, Petro Prokopovytch mit en place plusieurs groupes d’enseignement selon les langues parlées par les élèves.

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Il aurait pourtant pu se simplifier considérablement la tâche en imposant une norme impériale unique : l’enseignement en russe. Il choisit délibérément de ne pas le faire.

Ukrainophile

Мальва (фото Дарини Постернак). Петро Прокопович вважав мальву цінним медоносом. Її насіння продавалося при школі бджоляра.

La rose trémière (malva) (photo de Daryna Posternak). Petro Prokopovytch considérait cette plante comme une précieuse espèce mellifère. Ses graines étaient vendues à l’école d’apiculture.

Nombre de propriétaires terriens peinaient à comprendre pourquoi Petro Prokopovytch travaillait côte à côte avec des paysans serfs, c’est-à-dire des paysans juridiquement attachés à la terre et à leur propriétaire, privés de liberté de mouvement et soumis à de lourdes obligations de travail. En Ukraine de la rive gauche du Dniepr, le servage avait été instauré sous le règne de Catherine II, dans le cadre de l’intégration croissante des territoires cosaques libres à l’ordre impérial russe.

Dépenser son temps, son énergie et son argent pour instruire ces hommes apparaissait donc, aux yeux de nombreux propriétaires, comme une excentricité difficile à comprendre : « Il faut vraiment qu’il aime s’occuper de cette “canaille” ! », ironisaient-ils. À cela, l’apiculteur répondait invariablement que la véritable « canaille » n’était pas le paysan, mais le paresseux.

Petro Prokopovytch ne s’intéressait guère à quelques îlots isolés d’apiculture. Ce qu’il voulait transformer, c’était le système lui-même. Et pour le réformer durablement, il fallait commencer à la racine : les ruchers paysans.

L’apiculture lui apparaissait comme un métier profondément démocratique : accessible à toutes les catégories sociales, exigeant un investissement initial limité et exempt d’impôts. Dans une société rurale souvent marquée par la précarité, elle pouvait devenir un véritable levier de survie et d’autonomie économique.

Cette vision égalitaire impressionna profondément Taras Chevtchenko, poète national ukrainien, ancien serf affranchi devenu figure centrale de la renaissance culturelle ukrainienne. En 1843, alors qu’il retourne en Ukraine afin de réaliser des croquis pour son album L’Ukraine pittoresque, Chevtchenko découvre le monde de Petro Prokopovytch.

Séduit, il peint Au rucher, un tableau représentant un recoin du domaine de Petro Prokopovytch : une lumière douce inonde la scène, où apparaissent des silhouettes vêtues d’habits ukrainiens du quotidien. Un homme, vêtu d’une chemise et d’un pantalon de toile, suspend un instant son labeur, un travail utile, calme et, à en juger par l’atmosphère lumineuse de la toile, profondément accordé à la nature. L’héritage de l’apiculteur trouvera également une place dans la prose de Chevtchenko. Dans le récit Les Jumeaux, l’un des personnages, passionné d’apiculture, rêve de se rendre à Batouryn afin d’écouter les conseils de « notre grand apiculteur Prokopovytch ».

Selon les souvenirs de l’ethnographe Stepan Nos, Petro Prokopovytch entretenait également un profond respect pour le passé cosaque ukrainien.

À mesure qu’il étend ses terres, il acquiert un domaine historique comprenant notamment le bosquet ayant appartenu à Pylyp Orlyk, ainsi qu’un site lié au dignitaire ecclésiastique ukrainien du XVIIe siècle Dymytriy Rostovsky. Il y plante des espèces mellifères et installe des ruches le long des allées. Son fils et héritier, Stepan Velykdan, né en 1819 d’une paysanne nommée Hanna Borovykivna, poursuivra l’œuvre de son père.

Tel père, tel fils

Comme l’écrit l’historien régional Vasyl Riznytchenko, après la mort de Petro Prokopovytch, Stepan Velykdan acquiert Horodok, ancienne résidence du hetman Ivan Mazepa, figure centrale de l’histoire ukrainienne, considéré en Russie impériale comme un traître en raison de son alliance avec la Suède contre Pierre Ier, mais vu en Ukraine comme l’un des premiers symboles d’une quête d’autonomie politique. Le fils de Petro Prokopovytch affectionnait particulièrement ce lieu. Il aimait se reposer à l’emplacement de l’ancien palais du hetman, y recevoir ses amis et leur servir du miel accompagné d’un kvas de pommes et de poires de Batouryn, fabriqué dans un monastère voisin. Cette sensibilité ukrainophile ne passait toutefois pas inaperçue, et suscitait même l’étonnement.

Ainsi, en 1878, l’historien Mykola Kostomarov, grande figure du mouvement intellectuel ukrainophile du XIXe siècle, mais partisan d’une forme de fédéralisme slave plus modéré , visite le rucher de Stepan Velykdan et se dit stupéfait de découvrir chez lui un soutien ouvert à Mazepa. Dans le journal Poriadok, en 1881, Kostomarov rapporte avec surprise les propos de son hôte :

« À ses yeux, si Mazepa ne pouvait être entièrement absous, il convenait du moins de le juger avec indulgence et de lui pardonner son passage du côté des Suédois, tant le règne de Pierre Ier s’était révélé insupportable pour les Ukrainiens par sa cruauté […] »

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Le patriotisme de Stepan Velykdan ne s’arrêtait pas là. Selon les recherches de l’historien régional Vasyl Riznytchenko, il parlait ukrainien non seulement dans la sphère privée, mais également au sein des institutions publiques de l’Empire russe, un choix loin d’être anodin à une époque où l’usage de la langue ukrainienne faisait l’objet de restrictions croissantes dans l’espace public et administratif.

Un détail révélateur apparaît dans le rapport rédigé par un fonctionnaire avec lequel Velykdan s’était violemment querellé : les propos de l’apiculteur y sont volontairement retranscrits en ukrainien dans le texte. Tout porte à croire que le plaignant, en conservant cette langue plutôt qu’en la traduisant ou en la russifiant, cherchait à éveiller d’emblée la méfiance de sa hiérarchie envers ce propriétaire terrien jugé trop ostensiblement « petit-russien », terme alors employé dans l’Empire pour désigner les Ukrainiens, souvent avec une connotation paternaliste, voire méprisante.

Stepan Velykdan avait grandi et travaillé aux côtés de Petro Prokopovytch. Il est donc permis de supposer qu’il avait appris l’ukrainien exclusivement auprès de son père, non seulement comme langue du quotidien, mais aussi comme langue de pensée, de travail et de transmission.

Quant à la « Russie » que Petro Prokopovytch évoque dans ses articles et dont il dit se soucier du bien-être, il importe d’éviter tout anachronisme. À ses yeux, il ne s’agissait nullement d’un État-nation au sens contemporain du terme, mais d’un vaste ensemble impérial réunissant plusieurs peuples et territoires. Petro Prokopovytch agissait avant tout en homme engagé dans la vie publique, soucieux du bien-être concret de ceux qui l’entouraient. Rien, dans cette posture, ne permet de voir l’expression d’une quelconque identité russe revendiquée.

Le dernier vestige : une ruche au Musée historique régional Vassyl Tarnovsky de Tchernihiv

Après la mort soudaine de Stepan Velykdan, en 1879, les autorités impériales, au lieu de préserver l’école de l’apiculteur dont elles s’étaient pourtant longtemps enorgueillies, s’empressèrent d’en fermer les portes.

Les ruchers furent rapidement mis aux enchères publiques, et la quasi-totalité des terres passa aux mains d’un marchand de bétail.

Peu soucieux du patrimoine historique, l’État ne prit aucune mesure pour protéger les célèbres parcs et bosquets de la région. Dans un premier temps, le nouveau propriétaire y fit paître du bétail. Puis, après avoir ouvert un dépôt forestier, il entreprit d’abattre les plantations de Petro Prokopovytch ainsi que les bosquets autrefois associés à l’ancienne élite cosaque.

La maison où avait vécu l’inventeur de la première ruche à cadres du monde, tout comme les bâtiments de son école d’apiculture, furent finalement détruits.

En amont des enchères, les enfants illégitimes de Stepan Velykdan, juridiquement exclus de l’héritage, avaient déjà vendu une partie des effets personnels de la famille. Dans le désordre qui accompagna la dispersion du domaine, les archives disparurent elles aussi, parmi lesquelles figurait le grand œuvre inédit de Petro Prokopovytch : un traité d’apiculture en douze volumes, jamais publié.
Les ruches connurent le même destin. Elles disparurent l’une après l’autre : certaines furent vendues, d’autres pillées, tandis que le temps achevait lentement de détruire celles qui avaient survécu.

Картина "На пасіці" Тараса Шевченка

Le tableau Au rucher de Taras Chevtchenko.

Aujourd’hui, une seule ruche à cadres authentifiée comme provenant du rucher de Petro Prokopovytch est connue. Elle est conservée au Musée historique régional Vassyl Tarnovsky de Tchernihiv, ultime témoin matériel d’un héritage presque entièrement disparu. Svitlana Oleksandrivna Polovnikova, conservatrice principale du musée, raconte :

« Cette ruche à cadres est entrée dans nos collections dans les années 1950. Il est difficile de dire précisément qui l’a découverte, aucun témoignage des chercheurs de l’époque n’ayant été conservé, mais le passeport de l’objet nous indique avec précision le lieu de sa découverte. Elle se trouvait dans la cour d’Hanna Oleksandrivna Poukhkalo, une habitante du village de Paltchyky.

La ruche mesure 106 centimètres de hauteur et 57 centimètres de largeur. Elle comporte quatre compartiments dotés de manchons refermables. Mais surtout, un nom et une date sont gravés sur sa surface : Cherepov, 1851.

Cette inscription nous a permis de l’attribuer au cercle de Petro Prokopovytch. En poursuivant mes recherches, j’ai découvert que la famille Cherepov possédait des terres près de Batouryn. Il est donc probable qu’un propriétaire de cette famille ait visité le rucher et qu’une ruche ait été baptisée en son honneur, conformément à une tradition instaurée par Prokopovytch lui-même : il nommait souvent ses ruches en hommage à ses invités ».

On plaisantait même à ce sujet : de la même manière qu’un navire reçoit un nom avant sa mise à l’eau, aucune ruche de Petro Prokopovytch ne restait anonyme. Nous supposons qu’il en existait probablement une dédiée à Taras Chevtchenko, mais elle n’a pas survécu.

Aujourd’hui, les visiteurs ne peuvent malheureusement plus admirer cet exemplaire unique. En raison de la loi martiale et des risques liés à la guerre, la ruche a été mise à l’abri avec d’autres pièces majeures des collections muséales.

J’ai eu la chance de rencontrer Maria Arkadiïvna Poliakov, née Melnykova, arrière-arrière-petite-fille de Petro Prokopovytch, née en 1911 et descendante d’Onyssia Petrivna, fille de l’inventeur. Maria Arkadiïvna vivait à Tchernihiv avec son mari, Fylymon Fylymonovytch. C’étaient des gens extrêmement agréables. Je me souviens notamment que la famille conservait une photographie originale de Mykola Lyssenko. L’un de leurs ancêtres avait connu le compositeur et reçu ce portrait photographique. À l’occasion du 220e anniversaire de Petro Prokopovytch, Maria Arkadiïvna a remis l’album familial aux collections du musée. Malheureusement, l’état actuel de la situation fait que tous ces objets ont été emballés et préparés en vue d’une éventuelle évacuation.

Le père de Maria Arkadiïvna, arrière-petit-fils de Petro Prokopovytch, partageait lui aussi la passion familiale pour l’arboriculture. En 1909, il créa un verger expérimental sur les terres ancestrales de Myttchenky et, après la Première Guerre mondiale, travailla comme agronome. Mais dans les années 1930, il fut victime des répressions soviétiques et perdit le métier qu’il aimait. C’est ainsi que se poursuivit, puis fut brisée l’histoire horticole et apicole de la famille Prokopovytch.

Синяк звичайний (джерело зображення: сайт "Аграрії разом"). В "Атласі медоносних рослин України" (1993) найвищою похвалою медопродуктивності синяка є прихильність до нього Петра Прокоповича: "На його цінні медоносні властивості вказував ще П. І. Прокопович, який вивозив свою пасіку до заростей синяка".

La vipérine commune (Echium vulgare)

Dans L’Atlas des plantes mellifères d’Ukraine (1993), le plus bel hommage rendu aux qualités mellifères de la vipérine commune réside sans doute dans une référence à Petro Prokopovytch lui-même : « Ses précieuses propriétés mellifères étaient déjà soulignées par Petro Prokopovytch, qui transportait ses ruchers vers les zones où poussait la vipérine. »

Du Moyen Âge jusqu’à nos jours, le miel a occupé une place essentielle dans les grands rites de la vie ukrainienne, des baptêmes aux mariages, jusqu’aux cérémonies funéraires. La trajectoire de Petro Prokopovytch apparaît, à cet égard, comme un rare exemple de dévouement absolu à cet univers. Pendant près d’un demi-siècle, l’inventeur ne considéra rien comme plus important que le bien-être des abeilles et l’amélioration des conditions de production du miel.

Son invention, la ruche à cadres démontables, ouvrit la voie à toute une chaîne d’innovations qui transformèrent durablement l’apiculture moderne. Peu après sa mort, l’Américain Lorenzo Langstroth perfectionna le principe en mettant au point une ruche ouvrable par le haut. En 1857, l’Allemand Johann Mehring conçut la cire gaufrée artificielle, tandis qu’en 1865, le Tchèque Franz Hruschka présenta au monde la centrifugeuse extractrice de miel.

Pour n’importe quelle nation, pouvoir faire remonter l’histoire de son apiculture professionnelle à une figure de l’envergure de Petro Prokopovytch constituerait un privilège et un motif de fierté.
Il y a deux siècles, l’Empire russe exerçait son contrôle sur la patrie de l’inventeur, la région de Batouryn, avec ses milliers de ruches et ses traditions apicoles profondément enracinées. Aujourd’hui, la région de Tchernihiv, comme l’ensemble de l’Ukraine, oppose une résistance acharnée à l’invasion russe.

Dès lors, il ne reste plus aux héritiers du récit impérial qu’à tenter de s’approprier la mémoire de l’apiculteur en manipulant son identité, transformant un homme profondément enraciné dans le monde ukrainien en figure prétendument “russe”.