Anatoliy Streliany Ecrivain, scénariste et journaliste ukrainien

Perdre un proche et se réconcilier avec la mort

Société
9 avril 2026, 13:16

Des dizaines de milliers d’Ukrainiens doivent trouver le moyen d’accepter la mort. Anatolii Strelianyi explique que les nombreux rites funéraires constituent souvent une bouée de sauvetage qui permet de se raccrocher dans le chagrin.

Devant ma fenêtre, sur une branche d’érable, est suspendue une maisonnette sans cloison, mais dotée d’un toit et d’un plancher, que je recouvre chaque jour, avec ma générosité habituelle, de graines de tournesol. Tout l’hiver, d’innombrables mésanges s’en sont nourries, mais, au début du printemps, elles sont toutes retournées dans leur forêt. Je m’attendais à voir à leur place des moineaux tout à fait insatiables, quand soudain, sorti de nulle part, un pigeon blanc et duveteux, aux manières distinguées, est apparu.

C’est ma voisine Tetyana qui l’a aperçu la première. Elle a reconnu en lui ce même pigeon qui était perché sur une branche d’arbre près du cimetière voisin, où son fils, tombé au front, avait été enterré. Le pigeon observait silencieusement et impassiblement tout ce qui se passait en contrebas, tandis que, de là-bas, les frères d’armes du défunt levaient la tête vers lui et pleuraient. Ils en ont parlé à Tetyana le jour même. Elle n’était pas présente à l’enterrement : elle était alors chez elle, presque inconsciente. Elle n’avait donc pas vu ce pigeon, mais elle l’a reconnu dès qu’il est apparu dans ma maison suspendue, sans cloison et avec un sol recouvert d’un tapis de graines. Quelque chose le lui avait soufflé avant même qu’elle ne jette un œil par la fenêtre.

C’est ainsi que nous avons discuté de l’emprise que les différentes croyances dans ces mêmes superstitions exercent encore aujourd’hui sur les gens et sur l’humanité, et du fait que plus elles sont étranges, plus on leur accorde de respect. Et puis il y a aussi les incantations, la divination, la sorcellerie, les talismans, les coutumes immuables et les contes, qui font partie de la vie de certains et que tous ne sont pas prêts à abandonner : tout ce pour quoi il n’existe pas et ne peut exister d’explication scientifique ou simplement rationnelle.

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Tetyana a perdu son fils, et son amie Klaudia, que je connais aussi maintenant, son mari. C’est Tetyana qui m’en a fait part, justement au cours de notre énième discussion sur ce monde qui reste encore bien en grande partie ensorcelé. Je ne lui ai bien sûr pas expliqué l’origine de l’expression « monde désenchanté », c’est sa petite-fille qui s’en est chargée, elle qui termine ses cours de conduite avant d’entrer à la faculté d’histoire de l’art à Kyiv. Elle est convaincue qu’une véritable historienne de l’art doit, dès sa première année, se rendre en cours au volant de sa propre voiture, et non en tant que passagère reconnaissante, voire amoureuse, d’un étudiant fainéant de cinquième année. C’est pourquoi elle gagne autant que le réseau le lui permet pour son premier achat notable.

C’est Tetyana qui m’a raconté, et pas d’un coup comme cela arrive souvent, mais en ajoutant des détails et ses propres impressions, comment son amie avait réagi à la nouvelle de la mort de son mari : ce qu’elle s’était mise à faire dès la première minute. Elle s’était tout de suite commandé une robe. Pour cela, elle a dû fouiller sur Internet, demander conseil à des personnes bien informées, obtenir des recommandations pour un tailleur, et s’assurer qu’il soit non seulement fiable, mais aussi qu’il ait du goût. Pas une couturière, mais un tailleur : elle s’est dit qu’il serait plus approprié pour une telle occasion. En même temps, tout était décidé concernant le foulard, l’écharpe, les chaussures : il en fallait deux paires, au cas où le temps changerait. Je n’exclus pas, d’ailleurs, que Tetyana, dans ses souvenirs, ait réorganisé ses priorités : elle a donné la première place à la robe, et non à un manteau léger et raffiné pour se rendre au cimetière à la fin de l’hiver.

On n’a pas oublié les mouchoirs pour les larmes – ils ne devaient pas passer inaperçus, mais ne devaient pas non plus être trop voyants – ni tout le nécessaire pour le maquillage. Il a fallu trouver un salon de coiffure ; là aussi, on a choisi un coiffeur plutôt qu’une coiffeuse. Quant à l’emplacement au cimetière, la décision revenait aux autorités, comme c’était le cas depuis le début de la guerre, et la veuve pouvait également choisir l’église. Dans ce cas précis, Klaudia ne consultait plus les gens au sujet de l’église, mais au sujet du prêtre : elle souhaitait qu’il ne marmonne pas, comme tous les autres, quelque chose entre ses dents, mais qu’il s’exprime clairement, sans pour autant parler trop fort.

Ainsi, malgré cette situation tout à fait inhabituelle, Klaudia s’efforçait de tout faire comme il se doit, ou, selon ses propres termes, de « correspondre » à la situation. Le programme prévoyait à la fois des sanglots, des pleurs ordinaires et quelque chose entre les deux. Ne pas sangloter quand il fallait simplement renifler, et ne pas renifler quand il fallait sangloter.

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Tout cela pour que Pavlo reparte pleinement satisfait de son apparence et de son comportement en ce jour si important, et surtout pour qu’il efface de sa mémoire tout ce passé commun qui, en réalité, ne devrait même pas être évoqué. De son côté, sans aucun effort, elle oublia soudainement le nom de tous ceux qui avaient fait partie de sa vie avant son mariage. « Tu ne vas pas le croire, Tetyana : je ne me souviens pas d’un seul ! ».

Sa préparation minutieuse n’avait pas été vaine. Du début à la fin de la cérémonie, Klaudia remarquait tout, mais de telle manière que les gens avaient l’impression qu’elle ne voyait ni n’entendait personne. Tout le monde était triste, mais elle souffrait ; pour elle, seul le cercueil existait. Elle avait mal vécu avec lui, et lui encore plus mal avec elle, ce qu’elle devinait parfois. Pourtant, tout au long de la cérémonie funéraire, elle était pleinement convaincue qu’elle avait été la plus heureuse des femmes à ses côtés, qu’elle n’avait aimé personne autant avant lui ni après lui, même s’il y avait de quoi comparer, comme elle le soulignait avec insistance à son amie, puis à moi. « Klaudia est Klaudia. Une femme formidable, que dire de plus ? ».

En écoutant Tetyana, je compatissais de plus en plus avec son amie, ou plutôt avec elles deux. J’avais envie de leur expliquer d’une manière ou d’une autre mon état d’esprit… Il me semblait que cette obsession de Klaudia pour elle-même était salvatrice, pour ne pas se demander à l’infini ce qu’elle avait fait de mal au défunt, et par la même occasion au Seigneur. Ne pas se replonger dans le passé, mais s’abandonner à l’anticipation d’une nouvelle vie, dans laquelle il n’y aura pas de place pour les vieilles habitudes et les tentations. N’est-ce pas là que réside la raison d’être contemporaine de rituels tels que l’enterrement ?

Autrefois, les gens croyaient très sincèrement à la vie après la mort ; c’est pourquoi ils préparaient le défunt à cette vie, afin qu’une fois arrivé là-bas, il ne leur cause pas de mal. Ils pensaient que là-bas, chaque nouveau venu issu de ce monde aurait à la fois le désir et la possibilité de remercier tout le monde pour tout. À fond. Tenter d’influencer sa décision avant qu’il ne soit trop tard ne leur semblait pas vain. Qu’au moins ses dernières impressions de son séjour dans l’au-delà soient agréables. Telle était la raison d’être de cette musique particulière, de ces discours pleins de flatteries et de ces cris bruyants et désespérés : « Pardonne-nous ! ».

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Au fil du temps, la raison d’être initiale de toutes ces traditions s’estompe, et à la question de savoir quel est le sens de l’une ou l’autre d’entre elles, la réponse qui revient est : « C’est comme ça qu’il faut faire, c’est ce que faisaient nos grands-parents, c’est ce que tout le monde fait, c’est comme ça partout ». Lorsque le sens disparaît, il ne reste que l’absurdité, à laquelle les gens s’accrochent, à vrai dire, de manière tout à fait automatique. Le monde désenchanté ne se précipite pas pour prendre conscience de ce qui lui est arrivé. C’est peut-être parce que l’essentiel ne change pas : ils sont aujourd’hui tout aussi loin d’une existence et d’un mode de vie paradisiaques qu’Ève l’était avec son Adam. Le malheur, qu’il soit personnel, familial ou social, reste un malheur, auquel s’ajoutent les rebondissements et les caprices de l’histoire, qui exigent des efforts et une vivacité d’esprit surhumains pour y faire face tant bien que mal.