Le chœur « Homin » à Paris : un concert aux dimensions symboliques

Culture
23 novembre 2025, 13:48

Élu meilleur chœur d’Ukraine en 2024, « Homin » est devenu un phénomène culturel. Il s’est produit avec succès à Paris, dans la même salle où avait chanté il y a 106 ans un célèbre chœur d’Aleksander Kochetz, l’ambassadeur culturel de l’Ukraine libre.

Dirigé par Vadym Yatsenko, le chœur « Homin » a conquis la Salle Gaveau le 17 novembre 2025. Après 120 concerts en Ukraine, l’ensemble entame sa première tournée européenne : 30 concerts dans 19 villes et 9 pays. Propulsé par des vidéos cumulant des millions de vues sur TikTok, le chœur remplit aujourd’hui les salles en quelques jours.

Il y a 106 ans, le 15 novembre 1919, la Salle Gaveau accueillait la Chorale de la République populaire ukrainienne, créée par Aleksander Kochetz. Leur mission était de convaincre l’Europe et le monde que l’Ukraine existait comme nation et comme culture, alors que son indépendance était menacée par l’agression bolchevique.

Symon Petlioura, dirigeant de la République populaire ukrainienne, l’avait formulé clairement : « Les dirigeants de l’Entente doivent entendre ce chœur. Ce n’est pas un fragment de la culture russe. C’est une culture propre ».

Malgré les efforts politiques et culturels, l’Ukraine ne fut pas reconnue comme État indépendant il y a 100 ans et retomba sous occupation.

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L’année 2025 marque également le 150ᵉ anniversaire de la naissance d’Aleksander Kochetz. Par coïncidence saisissante ce concert parisien a pris une dimension symbolique : 106 ans plus tard, le chœur « Homin » se produit sur la même scène, le jour de la neuvième visite du président ukrainien Volodymyr Zelensky à Paris et de la signature d’une lettre d’intention pour l’achat futur de 100 Rafales – symbole de soutien durable.

Vadym Yatsenko, crédit photo : Philippe Lecourtier

Lors de notre interview pendant le sound-check, je montre au chef du chœur, Vadym Yatsenko, une ancienne affiche datée de novembre 1919 — la première prestation d’un chœur ukrainien dans cette même salle. Il sourit, un peu surpris : « Oui, justement, c’est cette affiche qu’on a reçue par message de la part d’une musicologue de Lviv il y a seulement quelques heures pendant notre trajet dans le bus vers Paris. Je ne suis pas fan des comparaisons : me comparer à Kochetz, ce n’est pas du tout mon propos. Mais le simple fait en lui-même est vraiment intéressant…

Aujourd’hui nous continuons à chanter le programme que nous interprétons depuis déjà nos 138 concerts de notre tournée. Mais aussi aujourd’hui nous chanterons « Shchedryk », qui a résonné ici il y a plus de cent ans — ce serait beau ».

Sur le rôle diplomatique et culturel du chœur « Homin », il ajoute : « Très souvent, on nous dit que nous sommes des ambassadeurs de la culture ukrainienne. Nous travaillons d’abord pour la diaspora, pour ces personnes pour qui notre venue représente un retour symbolique vers l’Ukraine, un moment sentimental ».

Taras Demko, directeur de la Salle d’Orgue de Lviv décrit l’esprit du programme : « Presque toutes les chansons parlent d’amour. C’est rafraîchissant, car les chœurs chantent généralement la douleur ou l’histoire. Ici, c’est la légèreté qui unit et rassure, même pendant la guerre ». Le public a entendu « Tchervona Routa » (« La Fleur Rouge ») de Volodymyr Ivasiuk, devenue un hymne de l’identité ukrainienne surtout en temps de guerre, ainsi que des titres des musiciens ukrainiens Anatoliy Horchynsky, Kvitka Cisyk et Nazariy Yaremchuk.

« Pour rivaliser avec notre ennemi, il faut énormément de travail, surtout au sein du pays. Les artistes doivent être préparés et soutenus par des institutions solides. L’Ukraine est un pays jeune, seulement 35 ans, et l’élite culturelle a été décimée par l’histoire », estime Vadym Yatsenko.

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Élu meilleur chœur d’Ukraine en 2024, « Homin » est devenu un phénomène culturel. Leur reprise de la chanson « Ce rêve » de Stepan Hyha a dépassé 9 millions de vues sur TikTok, et leurs concerts à Lviv affichent complet en quelques minutes. À chaque représentation, le chœur collecte des fonds pour les Forces armées de l’Ukraine. Vadym Yatsenko dont le père et l’oncle sont au front souligne : « Nous avons donné 139 concerts au total, dont 120 en Ukraine, et avons collecté plus de 10 millions de hryvnias. 25 véhicules ont déjà été envoyés sur le front, 25 autres sont en cours d’achat, et nous avons levé des fonds pour le renseignement ukrainien et pour soutenir nos proches qui combattent ».

La guerre a marqué la composition du chœur : Max, l’un des chanteurs, a servi au front pendant deux ans et demi avant de rejoindre l’Ensemble des Forces armées. À Lviv, les répétitions doivent tenir compte des alertes aériennes, mais les applications permettent d’être prévenus à temps.

Malgré le stress et le rythme effréné — Amsterdam la veille, Bruxelles le lendemain — le chœur garde le moral. Vadym Yatsenko qui n’a pas de jour de repos comme il dirige aussi d’autres ensembles explique : « Il faut dormir pour garder la voix. Ce n’est pas facile avec 139 concerts en 3 mois et demi, mais c’est un travail exigeant. Après la tournée européenne, nous préparerons un programme de Noël à Kyiv, puis un nouveau programme de concert basé sur la musique folklorique et rétro ukrainienne ».

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Taras Demko décrit l’enthousiasme de l’équipe à Paris : « Pour beaucoup, c’est la première fois. Ils ont eu quelques heures pour se promener et voir la Tour Eiffel, un rêve pour eux. La responsabilité est grande, mais nous voulons faire découvrir la musique ukrainienne, unir la diaspora et soutenir des causes caritatives ».

Taras Demko fait également partie de la direction de plusieurs institutions à Lviv, dont la Salle d’Orgue, l’Orchestre philharmonique de Louhansk invité à Lviv, le musée Solomiya Krouchelnytska et l’application Ukrainian Life, consacrée à la musique classique ukrainienne. Il valorise la commande de nouvelles œuvres et le patrimoine culturel oublié.

« Homin » à Paris, credit photo : Philippe Lecourtier

« Depuis le début de la guerre totale, le monde découvre notre culture et notre identité. La musique ukrainienne est européenne, pas exotique. Même sans comprendre les paroles, l’émotion se transmet. Certaines chansons déconstruisent les mythes et rétablissent la vérité sur notre patrimoine », estime-t-il.

À la fin de la conversation, je pose la question-cliché à Taras Demko : Quel serait votre message au public français ? « Apprenez un mot ukrainien, ajoutez une chanson ukrainienne à votre playlist. Nous écoutons de la musique française. Et nous rêvons qu’un jour la musique ukrainienne résonne pour l’Europe avec la même évidence. Si après le concert, quelqu’un fredonne nos chansons dans Paris, ce serait notre plus grand bonheur ».

Marianne Babich

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Le chroniqueur chez France Culture, docteur en philosophie, chanteur français Ulysse Manhes décrit ce concert à Paris avec beaucoup d’émotion.

« En ce lundi 17 novembre 2025, un petit morceau de peuple parisien sort de la Salle Gaveau, encore enveloppé de cette lumière verte, olive et pistache qui donne au lieu la silhouette d’une église rêvée : colonnades timides, murs peints comme des icônes effacées, et cet orgue monumental dont la présence impose d’emblée un parfum d’orthodoxie bien léchée.

Le chœur « Homin » (vingt-quatre voix, douze hommes, douze femmes – dirigés par Vadym Yatsenko) entre dans une sobriété de cristal. Le silence, impeccable, se dépose sur la salle comme une pellicule fraîche venue des bords de la mer Noire. Peu à peu pourtant, quelque chose s’infiltre dans la pierre transparente : un balancement jazzy, une gaieté qui frôle la comédie musicale, puis ces instants suspendus où la mélancolie remonte à travers un filigrane de timbres délicats. On dirait une fête qui apprend à marcher dans un cloître. Une élégance indéniable, soudée à un sens du show que bien des scènes parisiennes pourraient convoiter secrètement.

Le public ne s’y trompe pas : il écoute d’abord en apnée, happé par cette fragilité solide qui s’élève sur scène. Puis il se laisse emporter, happé par la courbe du spectacle, jusqu’à se lever d’un seul mouvement pour ovationner l’euphorie.

La fin du concert s’ouvre sur une vente aux enchères improvisée, un drapeau levé, quelques mots simples et droits pour rappeler que les recettes seront reversées à l’armée ukrainienne. Un geste patriotique, certes, mais porté par une humeur rare… rien de ce kitsch ostentatoire, conquérant et tonitruant dont certains artistes russes ont fait leur esthétique de réseau. Ici, au contraire, une joie décidée et progressive comme si défendre un patrimoine commun (ukrainien et européen) relevait moins du spectacle que d’une fidélité tranquille et obstinée.

Puis survient ce bug technique : un noir soudain engloutit la salle, et les chanteurs se figent dans l’obscurité. L’instant flotte, étrangement comique. Quelqu’un dans le parterre du public lance une blague en ukrainien (« sabotage russe ? ») et la salle s’ouvre d’un seul rire. Le chef, lui, reprend la lumière avec un humour souverain, prouvant que les imprévus les plus emmerdants peuvent devenir des occasions d’allégresse partagée. Les groupes se révèlent souvent dans les plis de ces accidents minuscules, quand l’harmonie doit renaître d’un trou d’obscurité.

Alors oui, c’est un grand concert, la preuve vibrante d’une diaspora qui refuse de se réduire au rôle de victime et qui choisit, plus courageusement, d’être une communauté qui chante et qui rit surtout lorsque le monde bascule dans le noir.

En voilà, une sagesse européenne ».

Ulysse Manhes