Le 5 octobre 2025, un public avide et nombreux prenait place dans la grande salle de l’Académie nationale des arts d’Ukraine, à Kyiv, où avait lieu la 20e édition du rendez-vous de musique électroacoustique EM-Visia.
Alla Zahaikevych, créatrice de l‘EM-Visia et figure phare de la musique électroacoustique actuelle, a placé ce concert anniversaire sous le signe de la RÉSISTANCE — et le titre, sur le programme, est bien écrit ainsi : « RÉSISTANCE », en français, avec l’accent aigu, et en lettres capitales.
Mais pourquoi « résistance », et pourquoi en français ? Les choses s’expliquent si l’on se penche sur la genèse de cette branche spécifique de la musique. Tout a commencé durant la deuxième guerre mondiale, en 1943 pour être précis, à Paris, lorsque Pierre Schaeffer, ingénieur évincé de la radio sous contrôle vichyste, crée le « Studio d’Essai », un espace qu’il voue à l’expérimentation sonore. Bientôt, Schaeffer met ce laboratoire musical et technique au service de la Résistance. Le voilà qui enregistre des poètes résistants, qui diffuse des compositeurs interdits par les Allemands. C’est-à-dire que Schaeffer, d’emblée, fit d’une pierre deux coups : il associa la libération artistique à la libération politique. Vous avez dit « RÉSISTANCE » ?…
1945, l’Allemagne nazie s’effondre, la guerre prend fin. Techniquement parlant, Schaeffer a beaucoup appris durant ces longues et importantes années de radiophonie. L’étape suivante, c’est le 5 octobre 1948, encore sur les ondes, lorsque Pierre Schaeffer diffuse ses « Cinq études de bruits ». Cette radiodiffusion marque la naissance officielle de la musique dite « concrète », de laquelle naîtra ensuite la musique électroacoustique.
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Le développement des techniques électroniques et radiophoniques ouvrit un immense champ d’exploration artistique. Celui-ci s’élargit encore tout au long de la deuxième moitié du XXe siècle, avec sa pléthore d’inventions techniques, telles que la cassette audio (1963), le CD (1982), et bien sûr l’ordinateur. Grâce à elles, l’invisible paraissait, en quelque sorte, capturé, capté. Le son acquérait davantage de spatialité, de relief et de mobilité, il devenait « matériel » dans le sens où il pouvait se manipuler. Les sons enregistrés, qu’ils soient des « bruits » (comme par exemple, le bruit d’une poêle à frire, ou celui d’un train en marche) ou qu’ils proviennent d’instruments de musique, purent être combinés, répétés, superposés, voire distordus.
Cette matière sonore, à la fois populaire et savante, put se déplacer dans l’espace (grâce aux enceintes), mais aussi dans le temps (grâce aux samples). Cette approche musicale se révéla révolutionnaire, tant pour les compositeurs que pour les interprètes — mais aussi pour les auditeurs. En effet, la musique électroacoustique (quelles que soient ses variantes et ses spécialisations, musique « acousmatique », « mixte », « paysage sonore », etc.) permet une réflexion sans cesse renouvelée sur notre conception et notre analyse de la musique, mais aussi sur les sons de notre environnement, et, plus précisément, sur la place que nos sociétés accordent à l’ouïe et à ses rapports avec la vue. Certaines créations, écoutées les yeux fermées, parviennent à créer des images mentales, parfois colorées, chez les auditeurs. Ecoutez, ou plutôt voyez, Stockhausen, Pierre Henry, Iannis Xenakis !

Un concert d’électroacoustique avec Alla Zahaikevych en 2023
Pour résumer, disons que, techniquement, la musique électroacoustique est liée aux moyens électroniques (micros, canaux, haut-parleurs, ordinateurs…) qui permettent un nouveau traitement du son, qu’il soit un « bruit », une création électronique, ou une note émise par des instruments traditionnels (n’importe lequel : depuis la viole de gambe jusqu’au triangle, en passant par le shakuhachi japonais et pourquoi pas la trembita des Carpates).
Quant à son esprit, la musique électroacoustique est liée à une fascination pour les phénomènes physiques invisibles (ondes, vibrations, champs magnétiques, densité…). Cela lui confère une esthétique à la fois scientifique (faite de chiffres, de programmes, de câbles), extrêmement contemporaine (par l’utilisation des techniques en innovation constante, des sons les plus inédits) et intrinsèquement poétique (du fait d’une inspiration en prise directe avec les phénomènes terrestres et cosmiques). Enfin, l’électroacoustique est marquée par un désir fou de toucher la matière sonore, par un appétit d’inventions qui la rend comme éternellement jeune et fougueuse.
Pourtant, cette musique ne va pas de soi, et peut-être d’autant plus qu’elle requiert de nombreux moyens techniques. Elle pâtit encore d’une importante méconnaissance, liée en grande partie à sa polymorphie, mais aussi aux lacunes de sa diffusion et de son enseignement.
Pour en revenir à la France, l’enseignement de la musique électroacoustique a connu deux grandes dates : 1968, avec le premier cours d’électroacoustique, donné par Pierre Schaeffer lui-même au Conservatoire de Paris. Puis 1977, avec l’ouverture de l’IRCAM (Institut de Recherche et Coordination Acoustique / Musique), fondé et dirigé par Pierre Boulez. C’est d’ailleurs à l’IRCAM qu’a étudié, dans les années 90, celle qui œuvre actuellement au rayonnement de la musique électroacoustique ukrainienne : Alla Zahaikevych.
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Dans une interview donnée à Liza Sirenko pour le magazine The Claquers, Alla Zahaikevych raconte qu’à son retour au pays, en 1997, elle pensait qu’en terme de création musicale, « il n’y avait plus rien en Ukraine ». Pourtant, l’esprit de la musique électroacoustique avait réussi à survivre, en dépit des carcans de l’URSS. Que s’est-il passé, dans ce domaine, pendant la période soviétique ? Trois figures majeures émergent : celles de Leonid Dys, Sviatislav Krutikov et Gennadiy Kogut. À l’ombre du Rideau de fer, ces trois musiciens créent des instruments, des synthétiseurs, écrivent des livres, gardèrent en eux le feu de cette discipline dissidente. Là encore, la liberté artistique touche à la liberté politique. Dès cette époque, l’électroacoustique fait de la résistance en Ukraine.
En 1997, Alla Zagaykevych organise le premier concert d’électroacoustique en Ukraine. Peu après, elle obtient la création d’un studio à l’Académie nationale de musique. Là, elle donne des cours, organise des rencontres, des échanges avec des musiciens du monde entier, stimule la connaissance, l’analyse, la création, parvient à mettre sur pied de nombreux concerts, malgré bien des difficultés. En 2005, elle crée le projet EM-visia, nouvelle plateforme permettant à l’électroacoustique ukrainienne de faire entendre sa pensée et sa voix.
Vingt ans plus tard, en ce 5 octobre 2025, la résistance électroacoustique était bel et bien vivante à Kyiv, et le mérite en revient sans doute à EM-Visia. L’évènement dura plus de quatre heures. Y furent jouées les pièces d’une vingtaine de compositeurs de tous âges. Certaines œuvres furent purement électroniques, comme par exemple « 14 minutes dans l’univers SK », de Sviatoslav Krutikov lui-même, ou « Le titan de Crimée » de Tetyana Khoroshun.
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L’interprétation instrumentale, quant à elle, occupa une place importante. Piano, flûte, bandoura, percussions, clarinette, violon, violoncelle, alto, contrebasse, saxophone, tous ces instruments furent joués sur scène et intégrés aux partitions électroniques. On put écouter, entre autres, « Un soleil noir a émergé de la blancheur de l’au-delà » d’Olena Ilnytska, « Nouvelle œuvre » de Georgiy Potapalsky, et « Résistance au vide » de Ostap Manulyak. Le chant était également présent. Oleksia Suk interpréta ses propres compositions, comme « Aube » ou « Le goût de la vie », mais elle chanta aussi le magnifique « Rituel », composé par Alla Zahaikevych elle-même, et dans lequel les chants traditionnels ukrainiens se mêlent à toutes les potentialités de la voix (chuchotis, halètements démultipliés et comme tissés par l’encodage électronique). La performance vocale de Fedir Pershko, dans « Pseudo cantata for processed voices #2 (31 EDO) », est également à noter. Citons, pour finir, l’œuvre du français Gino Favotti : « Missile, pièce électronique anti-Poutine », qu’il a composée en 2022. Décidément, vous avez dit « RÉSISTANCE ». De la France luttant contre l’hitlérisme à l’Ukraine en prise avec la Russie impérialiste, il n’y a qu’un pas.
Aussi bien, le 20e anniversaire de l’EM-Visia s’inscrivait dans un puissant courant de création et de liberté. Tant d’échos et de résonances décuplèrent encore la beauté de cette soirée musicale arrachée à la guerre. Il convient de remercier Alla Zahaikevych, ses élèves, ses consœurs et confrères pour ce rappel fondamental.

