Organisé par le Comité Représentatif de la Communauté Ukrainienne en France (CRCUF) à l’Amphithéâtre de l’Opéra Bastille à Paris et « conçu comme un geste de gratitude et un espace de dialogue culturel », cet événement intitulé « Merci la France », s’est tenu autour de l’Ensemble national des bandouristes d’Ukraine Georiy Mayboroda, en présence de représentants du corps diplomatique Français et Ukrainien, de l’armée, du Sénat, et de l’Assemblée nationale.
Cette formation académique de musiciens, née en 1918 à Kyiv, comme l’a rappelé l’ambassadeur d’Ukraine Vadym Omelchenko, est un phénomène unique du patrimoine culturel national Ukrainien. Et la bandoura, et ses cordes rappelant le luth et la cithare, est un des instruments emblématiques de l’histoire ukrainienne. L’un de ses précurseurs, le kobza, donnera son nom à ses pratiquants, les Kobzars, qui, à l’instar des troubadours et trouvères plus à l’ouest, parcouraient l’Ukraine, souvent aveugles et accompagnés par un guide, jouant sur les places des villes et villages, chantant les récits épiques, drôles ou romantiques du pays, des poèmes puisant dans les histoires et contes populaires, relatant les exploits des héros nationaux et des Cosaques Ukrainiens. Le premier recueil de poèmes de la figure littéraire tutélaire Ukrainienne, Taras Chevtchenko, s’est ainsi nommé Kobzar en 1840, en hommage à ces bardes sillonnant leurs terres, de poésies en publics.
Le vieux kobzar errant, aveugle,
Qui ne le connaît ?
Il erre en tous lieux
Et joue de la kobza. Et celui qui joue est connu,
Les gens le remercient :
Il dissipe leur chagrin,
Bien que le monde l’afflige lui-même.
Sous une haie, ce pauvre hère
Passe ses jours et ses nuits ;
Il n’a nulle part où aller.
Le mauvais sort se moque
De sa tête chenue,
Mais peu lui chaut…
Il s’assied et chante
« Ô pré, ne bruis pas ! »
(Extrait du poème Le kobzar errant, de Taras Chevtchenko,1840)
La création d’un ensemble professionnel de joueurs de bandoura, en pleine guerre de libération (1917-1921) menée par le peuple ukrainien pour son indépendance, a constitué l’un des axes de cette lutte des Ukrainiens pour le droit d’être eux-mêmes, de préserver leur histoire et leur culture. La création de la chapelle remonte au bref passage au pouvoir de l’hetman Pavlo Skoropadsky (1918). C’était une période de grand enthousiasme qui a permis de mettre sur pied un ensemble musical de premier plan. Cependant, dans les années 1930, certains musiciens, à l’instar de nombreux autres artistes ukrainiens, ont été victimes de répressions et d’oppressions. Selon les informations d’Ulas Samchuk tirées de son ouvrage Les cordes vivantes, en 1935, 16 des 28 membres de la chorale ont trouvé la mort en prison ou en exil.

Au début de la guerre germano-soviétique, toutes les formations de premier plan ont été évacuées vers l’Est, mais l’ensemble des joueurs de bandoura a été envoyé au front, où une partie des meilleurs musiciens a également trouvé la mort. Pourtant, malgré toutes ces épreuves, ce célèbre groupe musical a réussi à survivre. Au cours de son existence, l’Ensemble national des bandouristes a donné plus de 10 000 concerts en Ukraine et à l’étranger.
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En décembre 2024, la tradition du kobza et son programme de sauvegarde, ont été inscrits sur les listes du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO et reconnus comme composants essentiels du patrimoine culturel de l’humanité. Aujourd’hui, les dépositaires de cette tradition, créateurs, gardiens et passeurs, protègent un symbole culturel séculaire de l’Ukraine. Une inscription « particulièrement importante aujourd’hui, alors que nos kobzars modernes, à l’instar de leurs ancêtres cosaques, soutiennent le moral des défenseurs ukrainiens et les incitent à lutter pour la liberté et l’indépendance. Leur musique et leurs chants, comme autrefois, ravivent la foi, la force et la détermination du peuple », avait indiqué à cette occasion le Ministère de la Culture de l’Ukraine.

Depuis le début de l’agression russe contre l’Ukraine en 2014, l’Ensemble national des bandouristes d’Ukraine a donné de nombreux concerts dans les zones de guerre du Donbas, et après l’invasion à grande échelle de 2022, ces derniers ont effectué plusieurs tournées caritatives en Europe pour soutenir la culture Ukrainienne. Neuf de ces artistes défendent également leur patrie en héros dans les rangs des forces armées Ukrainiennes.
Ce soir, à l’Opéra de Paris, l’ensemble a interprété des chants traditionnels évoquant les légendes rebelles du 18e siècle, les braves libérant Kyiv des envahisseurs moscovites en 1919, l’hirondelle de « Chtchedryk », l’une des œuvres musicales Ukrainiennes parmi les plus célèbres, de Mykola Léontovitch (qui fut assassiné lui-aussi par les soviétiques), les Champs-Élysées de Joe Dassin en Ukrainien, des textes fondateurs de Taras Chevtchenko, longtemps honorés en Ukraine en se levant à leur écoute, signe de respect pour le grand poète, et acte de résistance contre la tyrannie russe.
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Un autre moment particulièrement symbolique s’est déroulé dans cette salle mélomane, acquise au moment, forte, solennelle et émue : la remise à l’Ukraine de l’une des premières croix forgées de Saint-André, réalisée par Gustave Eiffel, de la main de son descendant direct, Philippe Eiffel, arrière-arrière-petit-fils de l’ingénieur le plus illustre de la planète, parrain d’honneur de l’événement, et si heureux de son geste que Tyzhden.fr lui a posé trois questions.

« La Promise » la Croix de Saint-André, ouvrage du génie de Gustave Eiffel, a été remise symboliquement à l’Ukraine lors de la soirée « Merci, la France ! Amitiés, l’Ukraine », organisée à l’Opéra Bastille.
D’où vous vient cet élan d’affection et de soutien à l’Ukraine ?
A l’occasion de l’écriture et d’événements autour de mon livre sur Gustave Eiffel, il y a 10 ans maintenant, j’ai eu l’occasion de rencontrer une autre personne, qui écrivait aussi, venait de sortir un livre et qui était Ukrainienne. Nous avons parlé, échangé, et nous nous sommes très bien entendus. C’était bien avant la guerre. Quand l’invasion a malheureusement commencé, j’en étais très triste. Cette personne est la présidente du Centre Anne de Kyiv.
Pourquoi est-ce important pour vous de partager et transmettre la mémoire de votre aïeul ce soir ?
Gustave Eiffel a fait un travail qui est aussi de l’ordre de la spiritualité, difficilement quantifiable, même s’il n’était pas religieux. Le symbole de la tour Eiffel, symbole de son œuvre elle-même, est important. Il apporte un peu de bonheur. Et si, dans la vie, on apporte un peu de bonheur, un peu d’espoir, un peu de richesse immatérielle dans les esprits, je crois que c’est déjà beaucoup en ces temps difficiles.
Est-ce que vous auriez un autre message à adresser aux Ukrainiens ?
Oui, le message est le suivant : il faut résister. Il faut continuer à se battre. Et quand on entend la qualité des musiques interprétées ce soir, cette sincérité, cet espoir, tout cela me fascine. Il faut y croire, et c’est bien cela : il faut se battre et espérer. Je suis heureux que la pièce originale de 1867, ait été offerte ce soir à l’Ukraine. Cette pièce a préfiguré toute la construction de la tour Eiffel. Tout cet assemblage de ces mêmes croix a fait sa forme si particulière, et ce sont toutes ces croix ensemble qui ont fait qu’on l’aime autant. Eiffel a partagé ce travail, il ne l’a pas gardé pour lui, il l’a donné au monde, et c’est bien dans cet esprit que j’espère les transmettre.



