Sofia Andrukhovych : « Tout ce qui est humain », roman « Amadoca », l’écriture pendant la guerre

Culture
26 février 2026, 12:44

Venue de Kyiv et en résidence d’écrivain à Paris au mois de février 2026, la romancière et essayiste ukrainienne Sofia Andrukhovych a accepté de se prêter au jeu d’un entretien filmé et de répondre aux questions de Marianne Babich (journaliste et traductrice) et d’Ulysse Manhes (journaliste à France Culture et docteur en philosophie, auteur de la thèse « Une philosophie contre l’illusion lyrique : l’ironie anti-romantique en Europe centrale »).

Une conversation riche et éclairée sur l’Europe littéraire, l’expérience de la guerre, la relation au tragique, les conditions de l’écriture en contexte de terreur, les voies de sublimation, et jusqu’à la figure symbolique de l’arc de triomphe.

Sofia Andrukhovych se livre également sur son dernier roman, Amadoca, qui paraîtra en mars 2026 aux éditions Belfond (traduit par Iryna Dmytrychyn) : un « roman-monde » ou « roman-épopée » sur la Seconde guerre mondiale, l’Holocauste et la guerre à l’Est ukrainien.

Une manière aussi, pour la romancière, de réfléchir aux frontières entre l’écriture de fiction et le style essayistique de son précédent ouvrage, Tout ce qui est humain (octobre 2023). À divers égards, cette discussion inspirante jette bien des ponts entre les mondes et les héritages.

– Pourriez-vous nous raconter comment se passe votre résidence d’écrivain ici à Paris ?

– Il est en réalité difficile à décrire, tant le contraste est fort lorsqu’on arrive — surtout aujourd’hui, à un moment que je qualifierais de l’un des plus difficiles pour l’Ukraine depuis le début de l’invasion à grande échelle. Pour moi, ce fut un passage extrêmement brutal. Déjà pendant le trajet : le voyage a commencé à Stockholm, où il y avait également la remise d’un prix pour mon roman Amadoca. Mais mon psychisme n’a pas vraiment eu le temps de s’adapter. Ainsi, passer du Kyiv sombre, aux conditions de vie très éprouvantes, à ce monde européen lumineux et harmonieux — la Suède, puis Paris, qui m’a accueillie chaleureusement — a été quelque chose d’assez bouleversant.

– Milan Kundera a identifié trois grands stades ou « contextes » de la littérature : la littérature nationale, la littérature européenne, la littérature mondiale (Die Weltliteratur) et avance que chaque écrivain s’ancre à sa façon dans un de ces contextes. Il se vit comme auteur de sa nation, auteur européen ou « plume universelle ». Quelle est votre échelle ?

– Il me semble que c’est très complexe et qu’il est difficile d’opérer une distinction nette. Lorsque j’écris, je ne me fixe évidemment pas de cadres précis quant au contexte dans lequel je souhaiterais inscrire mon travail. Mais il est sans doute tout aussi important pour moi de raconter une histoire et de transmettre le contexte du pays dont je viens, que de le faire d’une manière qui entre en résonance avec le reste du monde — de façon universelle, afin que cela puisse toucher n’importe quelle personne, capable alors de se projeter à la place de mes personnages.

– Quels auteurs contemporains des « trois contextes » vous inspirent ? Avez-vous une sorte de constellation d’écrivains d’aujourd’hui ?

– Il y a une autrice vers laquelle je reviens sans cesse, surtout au cours de ces dernières années — comme une forme de coïncidence intérieure. Il s’agit de la lauréate française du prix Nobel, Annie Ernaux, dont j’aime relire les œuvres régulièrement. Et si l’on se tourne vers d’autres pays, vers des auteurs issus d’autres cultures, celui qui me touche tout particulièrement est Thomas Mann. Son roman La Montagne magique résonne de manière saisissante avec l’époque que nous traversons. Il reflète cette amère ironie d’une société incapable de se réveiller, alors même qu’il est déjà évident que la catastrophe ne plane plus seulement au-dessus de nous tous — elle est tout simplement en train de se produire.

– Dans votre ouvrage Tout ce qui est humain, vous racontez une scène marquante : dans un bus, traversant la frontière polonaise, une femme ukrainienne se surprend soudain à comprendre le polonais. « Mon Dieu, je comprends ! » s’écrie-t-elle. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ces passerelles entre les langues ? Nous savons depuis des décennies que la Pologne est une véritable patrie littéraire ; sa voisine ukrainienne n’a certes rien à lui envier, mais quels sont vos liens avec la littérature polonaise ? Quels auteurs lisez-vous : Olga Tokarczuk, Andrzej Stasiuk, Witold Gombrowicz… ?

– Oui, les noms que vous avez mentionnés — Olga Tokarczuk a exercé une influence très importante, Andrzej Stasiuk également. D’ailleurs, tous deux me sont personnellement proches. J’ai eu l’honneur et le plaisir d’échanger avec Madame Olga Tokarczuk, non seulement de m’inspirer de ses œuvres, mais aussi de la connaître. Quant à Andrzej Stasiuk, il est un ami de mon père ; je le connais donc depuis l’enfance.

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Cette imbrication entre la possibilité de lire les œuvres d’une personne et de la connaître personnellement enrichit profondément la compréhension — tant des affinités entre nos pays, la Pologne et l’Ukraine, que de certains contextes communs et d’une manière partagée d’appréhender la vie.

– Votre essai Tout ce qui est humain s’ouvre sur la métaphore magnifique de l’Arc de Triomphe : cette espèce de filtre entre une réalité privée, quotidienne, et celle de la guerre. Il faut, pour pouvoir glisser d’une réalité à l’autre, un filtre symbolique – ce qui était la fonction de l’Arc de triomphe. Pourriez-vous approfondir cette métaphore ?

– Cet arc fonctionnait comme le symbole d’une transformation intérieure — celle que traverse toute personne, d’une manière ou d’une autre, impliquée dans la guerre. Une métamorphose que l’on traverse, un passage. Lorsque j’écrivais ce texte, je pensais avant tout aux militaires, à l’expérience qu’ils vivent — une expérience qui peut très souvent sembler incompatible avec la vie ordinaire, avec l’existence en temps de paix. Il est extrêmement difficile de concevoir comment une personne qui inflige la mort et la souffrance peut ensuite rentrer chez elle, toucher, enlacer ses proches et reprendre une vie apparemment normale, semblable à celle des gens vivant dans des pays où la guerre n’a pas lieu.

– Prolongeons encore cette affaire de séparation entre les réalités. Une autre difficulté surgit lorsque cette séparation disparaît, quand les deux réalités se mélangent, se confondent, que la guerre envahit la quotidienneté. Nous avons cité tout à l’heure Milan Kundera. Il a dit aussi, un jour : « Le totalitarisme : politisation généralisée. Rien n’échappe au domaine du politique : l’amour, l’art, l’amitié, la littérature… ». Dans un contexte de guerre généralisée, est-ce qu’il peut (et surtout, est-ce qu’il doit) exister encore une littérature apolitique ?

– En réalité, il existe une tentation très forte et constante — ou plutôt un désir persistant — surtout lorsque la guerre dure déjà depuis plusieurs années : celui de vouloir trouver la possibilité de parler d’autre chose que de la guerre. Et je pense que c’est tout à fait légitime, car de cette manière l’auteur peut contribuer à préserver ce sentiment d’une vie ordinaire, normale ; une forme de respiration, une diversion nécessaire face à la menace permanente, à la souffrance constante et à la proximité de la mort. Mais bien sûr, il s’avère que même lorsque l’écrivain ou l’artiste tente de créer une œuvre sur un autre sujet, même la fantaisie la plus lointaine demeure toujours la face intérieure de ce même thème. Autrement dit, lorsque nous décrivons une fleur, nous découvrons que nous ne pouvons plus la regarder indépendamment du contexte des sirènes, des explosions et des drones qui la survolent avant d’exploser.

– Comment faire pour qu’une « littérature de littéraire » ne se change pas en « littérature de témoignage » ? – c’est-à-dire en document d’actualité, politique ou journalistique ? Vous parlez vous-même du fait que tout ce qu’on peut écrire ou dire sur la guerre menace de se changer en simple « matière à témoignage » sans produire un discours « supra-historique » qui restera et traversera l’époque…

– Je sais que chaque auteur cherche sa propre manière d’y répondre, y compris au fil de ces dernières années. J’ai moi-même essayé différentes choses, différentes approches, en faisant ce que je ressentais comme juste à ce moment-là. Le problème que vous évoquez — selon lequel un auteur pourrait recourir à des chiffres ou à des descriptions très sèches, qui seraient insuffisantes pour décrire la guerre — peut tout autant se présenter à l’inverse : le pathos ou certaines métaphores peuvent être tellement déplacés et excessifs qu’ils transforment simplement la souffrance de la guerre en une caricature immorale. Autrement dit, le champ d’erreur est immense, et il est très facile de créer quelque chose de maladroit ou de mauvais goût. En pratique, je pense qu’il est toujours préférable de se guider par sa propre expérience et par ce qui me semble approprié. Il y a beaucoup de collègues écrivains ukrainiens qui combattent et qui racontent leur expérience sur le front, et ils ont pleinement le droit de le faire.

Pour ma part, je ne me risque pas à le faire, car je n’y étais pas ; je ne connais ces situations que par des descriptions, des nouvelles ou des vidéos documentaires. Ce n’est donc pas mon expérience directe. Mon approche actuelle consiste plutôt à décrire des détails très infimes qui, assemblés, composent une palette permettant au lecteur de ressentir et de percevoir le reflet de ce qui se passe, les transformations qui surviennent dans une personne, et l’impact de la guerre sur la vie de chacun.

– Vous écrivez des romans et des essais… Vous sentez-vous plus à l’aise dans une langue théorique-essayistique ou dans une langue romanesque-fictive ? Même si bien sûr les passerelles sont poreuses… En un mot : quelle est votre langue la plus intuitive ?

– Cela concerne plutôt les différentes périodes de la vie et l’adéquation de tel ou tel style ou approche à un moment donné. Le roman Amadoca, par exemple, je l’ai écrit avant l’invasion à grande échelle. À l’époque, même si les événements du roman racontent déjà la guerre dans le Donbass, à l’est de l’Ukraine, cette guerre avait encore une autre ampleur, et j’ai pu prendre une distance suffisante pour écrire une œuvre de fiction. Par ailleurs, l’intrigue principale de ce roman se rapporte à la Seconde Guerre mondiale, ce qui offrait également cette distance nécessaire à la création artistique.

Mais ensuite, quand l’invasion totale a commencé, le premier choc a fait que, pendant les premiers mois de la guerre, il m’était tout simplement impossible d’écrire. Ce n’est qu’une fois que ce choc a été un peu intégré par mon esprit que j’ai compris qu’à ce moment-là, la littérature artistique, les métaphores et les procédés littéraires étaient très difficiles à mobiliser ; ils paraissaient même inappropriés. La seule chose que l’écrivain pouvait faire était de décrire son expérience et ses observations de manière directe. Ce qui est intéressant, c’est que ce type d’approche me semble assez minimaliste — dépouillé, sans excès de moyens artistiques.

Aujourd’hui, après ce livre, je suis revenue à la prose artistique, parce qu’à un moment donné, l’essai, dans mon cas, a atteint ses limites. Beaucoup d’écrivains ukrainiens continuent d’écrire des essais, approfondissant ce qu’ils peuvent faire, comment ils peuvent décrire les expériences de la guerre dans ce style. Mais j’ai commencé à ressentir qu’il me manquait la littérature artistique, qui offre d’autres possibilités pour restituer la multiplicité des nuances de la vie. Cette « traumatisme » dans laquelle nous vivons, qui s’approfondit et se manifeste de tant de façons, demande à être traitée par la métaphore que permet la littérature artistique.

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Et maintenant, je cherche à nouveau des moyens de m’exprimer par la prose artistique. Il me semble que cela permet d’être à la fois plus prudent et, en même temps, de disposer de beaucoup plus d’outils pour refléter des nuances intérieures, des subtilités de l’expérience humaine.

– Travaillez-vous actuellement sur une œuvre de fiction ?

– Oui, et mon précédent ouvrage de fiction a été publié en Ukraine l’année dernière. C’est une fantaisie autour des circonstances de la guerre : le temps décrit dans le récit correspond à un moment où la guerre semble terminée, mais les personnages principaux restent profondément marqués par ce qu’ils ont vécu, et entre eux se joue une certaine tragédie. La littérature artistique offre davantage de possibilités, car nous avons des personnages inventés et pouvons être plus audacieux et plus honnêtes. En revanche, dans l’essai, il s’agit de personnes réelles, et la société ukrainienne est aujourd’hui si sensible que presque chaque mot, même s’il est vrai, peut blesser profondément et susciter de fortes émotions. C’est pourquoi, en réalité, la métaphore aide à dire la vérité, mais d’une manière optique, indirecte, qui peut en même temps agir comme un remède ou un réconfort.

– La guerre est un thème vieux comme l’humanité. On pourrait d’ailleurs dire que la littérature a commencé avec la guerre, depuis les épopées d’Homère. Deux questions en une : lisez-vous cette littérature du passé qui éclaire notre présent ? Y trouvez-vous une sorte de consolation ?

– Vivre quelque chose qui détruit complètement votre vie et qui menace de vous faire perdre vos proches à tout instant est terrifiant — une expérience que je n’avais jamais vécue auparavant, comme la plupart des Ukrainiens. C’est pourquoi il est si important, par exemple, de relire L’Odyssée ou L’Iliade, ou encore des œuvres qui ont été fondamentales pour moi, comme Le Balcon dans la forêt de Julien Gracq, ou les romans de Céline. Ces textes présentent de multiples nuances et récits liés à la guerre : pas seulement des épisodes héroïques, pas seulement des histoires de sacrifice ou de souffrance, mais aussi beaucoup de comique, d’absurde, de dégoût, d’injustice, des images de perfidie humaine et de lâcheté. C’est pourquoi, à mon avis, l’art est toujours important, surtout lorsqu’il s’agit d’expériences presque impossibles à décrire. Nous pouvons néanmoins nous reconnaître dans les œuvres d’autres écrivains, et cela aide énormément.

– Votre roman Amadoca, qui paraîtra en français au mois de mars, a déjà été publié dans quinze pays. Vous y abordez à la fois la Seconde Guerre mondiale, la guerre à l’Est de l’Europe depuis 2014 et l’Holocauste. Le fait d’entrelacer ces trois périodes importantes a-t-il constitué pour vous un défi narratif, ou au contraire une démarche complémentaire permettant d’éclairer au mieux ces différentes strates de l’Histoire ? Comment est née l’idée d’embrasser ainsi toute une époque dans un même roman ?

– Bien sûr, l’un de mes objectifs personnels était de mettre en lien différentes parties de l’histoire ukrainienne et de montrer comment ces événements traumatiques — ces grandes tragédies historiques — ont influencé la vie des personnages, c’est-à-dire la vie de la société. Il s’agissait de relier des fragments épars de l’histoire ukrainienne.

La raison en est que l’histoire ukrainienne, en particulier au cours du XXᵉ siècle — mais cela avait commencé bien avant — a été en grande partie interdite ou censurée. De larges pans de cette histoire ont été déformés ou complètement oubliés, sortis de la conscience collective et de l’enseignement de l’histoire. Il m’a donc semblé important de créer une œuvre cohérente qui montre le lien entre ces événements et qui révèle, en même temps, les lacunes et le prix de cette ignorance : l’absence de connaissance de l’histoire personnelle, des micro-histoires, de l’histoire des familles, et des raisons pour lesquelles existent certaines divergences dans la conscience et la psychologie des habitants des différentes régions de l’Ukraine.

– Dans ce roman, vous parlez d’un soldat qui a perdu la mémoire, il est privé de ses souvenirs, tandis qu’une femme à ses côtés tente de les lui restituer, de lui redonner une vie partagée. On perçoit ainsi un double fil thématique : celui de l’effacement de la mémoire, mais aussi celui du corps, qui semble conserver la trace des traumatismes. Suggérez-vous par là que, même lorsque les blessures du passé ne sont pas formulées ou verbalisées, elles continuent malgré tout à s’inscrire dans le corps ?

– Oui, car l’une des idées et des thématiques principales de ce roman est justement celle de la mémoire, et de la manière dont la mémoire est liée à l’identité humaine, comment elle influence les choix d’une personne, son avenir, et même comment la mémoire — ou l’absence de mémoire des générations précédentes affecte les générations suivantes. Même si ces souvenirs semblent absents, ou si cette expérience paraît inexistante dans la conscience, j’ai essayé de montrer que, d’une manière ou d’une autre, nous portons toujours en nous certaines blessures, surtout si elles n’ont pas été exprimées ou mises à la surface de la conscience, dans le registre de l’expérience consciente.

Pour moi, toute expérience psychique est toujours liée au corps, et nous savons tous — c’est une évidence — que le corps ne ment pas. Le cerveau humain nous protège très souvent : il transforme les souvenirs, modifie les impressions, tente de cacher beaucoup de choses et c’est très utile, car cela signifie la continuité de la vie. Mais le corps, d’une manière ou d’une autre, manifeste son histoire. Dans le roman Amadoca, il y a de nombreuses situations et péripéties où le corps du personnage ou de l’héroïne refuse de se conformer à ce que l’histoire, la situation ou les circonstances tentent de lui imposer.

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– Est-ce que ce roman a désormais acquis une nouvelle signification, étant donné que vous y écriviez sur la guerre dans l’est de l’Ukraine ? Cela se situait avant l’invasion à grande échelle. Cette nouvelle signification, je suppose, ne concerne pas seulement les Ukrainiens, mais davantage l’Europe où a-t-il a suscité un intérêt plus large ?

– Ce roman a en réalité connu plusieurs « vies » et différentes vagues d’intérêt. En Ukraine, il a été publié avant l’invasion à grande échelle, et ce qui était intéressant, c’est que l’intérêt principal portait alors sur la partie consacrée à l’Holocauste, car ce sujet reste très sensible en Ukraine et, encore aujourd’hui, il est en grande partie tu. Ce qui était inattendu, c’est que de nombreux Ukrainiens, notamment parmi les jeunes générations, réagissaient de manière à montrer qu’il existait un réel besoin dans la société de parler de ces sujets. La seconde vague d’intérêt est survenue après le début de l’invasion à grande échelle. Pour moi, cela est lié au désir de très nombreux Ukrainiens de reconstruire ou de restaurer leur identité, de la comprendre aussi précisément et complètement que possible. C’est pourquoi, en Ukraine, il existe depuis lors un intérêt soutenu et un réel besoin de connaissance sur l’histoire et la culture ukrainiennes : beaucoup d’auteurs et de noms perdus ou interdits sont redécouverts, et de nombreuses personnes se tournent aujourd’hui vers une culture ukrainienne qui leur était auparavant méconnue. Un autre aspect est l’intérêt des lecteurs dans les pays européens. Je pense que ce roman, comme beaucoup d’œuvres ukrainiennes, mais par la coïncidence des circonstances il concerne le XXᵉ siècle, peut à la fois expliquer beaucoup de choses sur l’Ukraine et ses spécificités, et servir d’invitation ou d’opportunité à en apprendre davantage, à explorer par soi-même et à comprendre par où commencer cet apprentissage.

– Sur le plan artistique, vous avez parlé de traumatisme. Comment conceptualisez-vous le traumatisme dans votre roman ? Et deuxième question : le fait que le livre ait été écrit avant l’invasion à grande échelle a-t-il un impact sur cette dimension ? Comment se situe le traumatisme personnel par rapport à une guerre qui devient ensuite collective, à l’échelle de tout le pays ? Est-il, peut-être paradoxalement, plus facile pour une personne de vivre son traumatisme lorsque tous les autres partagent cette même expérience ?

– C’est une question très intéressante. Je vais d’abord expliquer comment j’essaie de décrire le traumatisme dans le roman. J’utilise de nombreuses méthodes, à commencer par des moyens symboliques et externes. Beaucoup de personnages portent littéralement sur leur corps des cicatrices et divers témoignages de ce qu’ils ont traversé intérieurement. C’est le symbole le plus simple et le plus évident du fait que leur âme et leur psyché portent elles aussi des blessures et des expériences impossibles à effacer ou à lisser, mais avec lesquelles il faut apprendre à vivre, à les intégrer à sa propre personnalité, à son identité, et même, d’une certaine manière, à en puiser énergie et force pour avancer et continuer à vivre.

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Il s’agit aussi, bien sûr, de la psychologie de ces personnages, de leurs choix dans la vie, de leur sentiment de culpabilité, qui se manifeste de différentes manières. Ce sont donc des portraits psychologiques, décrivant leur façon d’exister et leur manière d’être dans le quotidien. Pour ce qui est de la deuxième partie de votre question, théoriquement, on pourrait penser que lorsque le traumatisme concerne tout le monde, cela pourrait le rendre plus facile à vivre, car il devient alors un lien commun. Mais cela reste plutôt théorique, dans une situation idéale. En réalité, le traumatisme crée d’abord un abîme entre la personne qui l’a vécu et le reste du monde. Même si les expériences se ressemblent, chaque traumatisme est unique pour chacun, et il est extrêmement difficile de surmonter cet abîme, surtout quand presque tout le monde porte en soi ce même fossé. Je crois néanmoins que c’est possible, et que l’art offre de grandes chances de le permettre, par nos tentatives de réfléchir et de mettre en mots ce qui se passe. C’est là, précisément, que réside l’espoir.

– Étant donné que beaucoup d’autres régions du monde sont en état de guerre, sentez-vous ce que le philosophe tchèque Jan Patočka appelait en son temps la « solidarité des ébranlés » ? Ou chacun est-il pris dans son propre drame, dans sa propre tragédie, indifférent au sort des autres drames ?

– Je peux parler de mon propre vécu et de ce que j’observe dans la société ukrainienne, car bien sûr, le traumatisme personnel rend très difficile la capacité à percevoir l’autre. Mais en même temps, on sait vraiment, on peut relier sa propre expérience et sa propre souffrance à celle d’une autre personne vivante, et cela suscite une empathie plus vive et une compassion plus intense pour d’autres individus et d’autres cultures, auxquels, dans d’autres circonstances, on ne prêterait peut-être pas autant d’attention. Par exemple, un jour, je suis tombée sur une vidéo des bombardements dans la bande de Gaza. On y voyait un jeune père avec sa petite fille, qui avait imaginé qu’à chaque explosion il faudrait rire et apprendre à son enfant à réagir par le rire plutôt que par la peur ou les larmes. Quand j’ai vu cela, j’ai ressenti une reconnaissance immédiate : il ne s’agissait pas de personnes lointaines ou incompréhensibles. Je comprenais parfaitement ce qu’ils vivaient à ce moment-là.

– Si l’on parle de survie, d’espoir et d’art, dans le roman Amadoca, on retrouve de nombreux éléments musicaux. Peut-on dire que la musique, sur fond de guerre, incarne la vie, ou au contraire qu’elle est une ligne qui renforce le thème militaire ? Autrement dit, la musique est-elle ici du côté de la vie, comme un contraste, ou est-elle simplement de l’art intégré dans la narration ? On voit en effet beaucoup de descriptions du monde environnant et des personnages, avec plusieurs références à des compositeurs comme Debussy ou Rachmaninov. Parfois, ils sont simplement mentionnés. D’autres fois, la musique semble acquérir un sens particulier, comme dans cet exemple à l’hôpital : un soldat allongé, amputé, et à côté de lui un étui de contrebasse — un contraste frappant. Pourriez-vous nous parler de cette dimension musicale dans le roman ?

– C’est intéressant que vous remarquiez la musique, car je ne peux pas dire que je lui ai consciemment accordé une attention particulière. Pourtant, dans ce roman, il y a de nombreux domaines symboliques différents. Par exemple, la photographie y joue un rôle très important, à la fois en tant qu’art et en tant que document. Très souvent, la sculpture revêt également une signification particulière, comme symbole d’une époque historique et culturelle, mais aussi dans ses liens avec les relations entre les personnages, et aussi comme reflet de certains états de conscience de la société, et ainsi de suite. Toutes les formes d’art, ou même simplement des objets matériels du quotidien, peuvent raconter une histoire et refléter ce qui se passe chez les gens, au niveau psychologique. La musique, en particulier, est indéniablement un art noble, qui reflète avec une subtilité extraordinaire des nuances humaines pour lesquelles il n’existe tout simplement pas de mots.

– Il y a eu une mise en scène de votre roman par le metteur en scène français Jules Audry au Théâtre Ivan-Franko de Kyiv, et il travaille actuellement sur un autre volet de ce projet, ce qui relève davantage du registre théâtral. Mais, au-delà de cette dimension scénique, y avait-il également, dès l’écriture du roman, une intention ou une sensibilité cinématographique — notamment à travers l’usage de la photographie que vous évoquez dans votre œuvre ?

– Ce n’était pas intentionnel, cela tient probablement davantage aux particularités de mon style et de ma manière de travailler, car pour moi, la dimension visuelle est très importante. J’imagine toujours ce que je décris dans le roman comme un film, pour ainsi dire. Et cela se ressent dans l’écriture.

J’ai eu la chance que Jules Audry ait été attiré par mes œuvres et qu’il ait mis en scène mon précédent roman, Félix Austria. Lorsqu’il a travaillé sur ce roman, il a compris, à partir de nos conversations, que Amadoca l’intéresserait également. Il a vu comment il pourrait y réaliser ce qui le passionne le plus dans la création artistique et dans la vie.

C’est incroyablement précieux de rencontrer des personnes dont les préférences esthétiques, la perception de la vie et la compréhension de la psychologie sont très proches des nôtres. Et bien sûr, Jules crée toujours sa propre œuvre, et cela constitue pour moi une grande source d’intrigue et de plaisir : lorsque je regarde ses mises en scène, même si elles sont liées à mon travail, c’est à chaque fois une expérience nouvelle, et j’oublie que c’est en quelque sorte lié à moi, car je découvre une histoire complètement différente.

– Le titre Amadoca renvoie à un lac aujourd’hui disparu, qui se situait autrefois sur le territoire de l’Ukraine. D’où vous est venue l’idée de choisir ce nom pour le roman, et quelle signification revêt-il dans l’œuvre ?

– Dans le cadre de mes recherches, lorsque je consultais des archives et d’autres documents historiques pour trouver ce qui pourrait me servir pour le roman, j’ai relu certaines parties de l’histoire d’Hérodote. Je suis tombée sur la description du lac Amadoca et il s’est avéré qu’Hérodote avait décrit un lac qui, s’il avait existé, aurait été le plus grand lac d’Europe. Un immense lac, supposément situé sur le territoire de l’Ukraine occidentale, exactement la région que je décrivais dans l’une des parties de mon roman et dont j’avais besoin pour l’intrigue.

J’ai immédiatement compris que c’était une métaphore subtile et belle pour ce que j’essayais d’exprimer dans mon roman. En poursuivant mes recherches, j’ai découvert que de nombreux cartographes médiévaux s’étaient appuyés sur Hérodote et avaient dessiné leurs cartes selon ses descriptions. Mais cela ne signifie pas qu’Hérodote n’ait pas fantasmé. Lorsque l’on a pu vérifier les données géographiques, il est apparu que ce lac n’existait pas réellement, et qu’au XVIIᵉ siècle, il cesse soudainement d’apparaître sur les cartes. Aujourd’hui, on ne peut le retrouver que sur certaines cartes médiévales.

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– J’ai encore une question concernant l’écriture pendant la guerre. Y a-t-il eu des moments où, par exemple, une alerte aérienne vous a donné envie d’écrire ? Ou, au contraire, cela bloque-t-il l’écriture, puisqu’on peut imaginer l’existence de ces deux états ? Bien sûr, cela peut souvent placer le corps dans un état de sidération ou de blocage, mais en même temps, il y a ce désir d’enregistrer littéralement chaque minute, chaque émotion ressentie sur le moment. Cela a-t-il modifié vos habitudes d’écriture ? Comment parvenez-vous parfois à vous abstraire de ce qui se passe autour de vous pour vous plonger dans le processus créatif et trouver une image ou une forme artistique ?

– Il y a tellement de ces moments — alertes aériennes et bombardements — qu’en réalité, on cesse de les percevoir comme des événements isolés. Et le plus difficile, c’est d’intégrer cette situation anormale et ce danger constant dans une certaine routine. En réalité, il ne faut pas oublier que ce n’est pas normal, et il ne faut pas laisser cela devenir normal. Mais en même temps, il faut constamment se discipliner, s’entraîner, ne pas laisser ces périodes détruire ce que l’on essaie de faire. C’est un exercice permanent pour continuer, pour ne pas perdre de vue son objectif. C’est très difficile, car bien sûr, la réaction immédiate du corps humain est liée au figement et à l’impossibilité d’agir. Mais lorsque l’on comprend que quelque chose nous intéresse et est nécessaire, même dans ces moments-là, j’aime au moins planifier ce que je vais écrire prochainement. En réalité la qualité la plus importante actuellement c’est la capacité à se concentrer et à s’organiser.

– Y a-t-il un proverbe, une citation, une chanson qui vous accompagne ?

– Non. Bien sûr, j’aime de nombreux écrivains ou interprètes, et certaines de leurs œuvres en particulier, mais il n’y a jamais de pièce unique que je pourrais choisir. Pour moi, il est toujours important d’avoir cette palette, afin de savoir qu’en fonction de mon état ou de mes besoins, je peux me tourner vers différentes périodes de la culture ou vers certaines œuvres qui résonnent en moi à un moment donné. Je ne peux pas me limiter à une ou deux seulement.

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– Le message que vous souhaitez adresser au public français, qu’il s’agisse des spectateurs ou des lecteurs.

– Je voudrais simplement remercier pour l’attention portée aux thèmes ukrainiens et à la culture ukrainienne, ainsi que pour l’effort visant à en apprendre un peu plus sur les Ukrainiens. Une grande partie de ce que cette guerre provoque est en effet liée à la méconnaissance de l’Ukraine, de ce qu’est la vie des gens dans l’Ukraine contemporaine, de ce qu’elle était autrefois et de ce qui est arrivé aux Ukrainiens au cours de l’histoire. J’espère que non seulement mon roman Amadoca, mais aussi les romans d’autres auteurs ukrainiens, qui sont en train d’être traduits, attireront cette attention nécessaire, critique, et qu’ils inspireront, offrant une expérience à la fois agréable et importante.