Aline Le Bail-Kremer Journaliste à la revue La Règle du Jeu, Tyzhden, LCI et co-fondatrice du collectif européen Stand With Ukraine

Nuit de la littérature ukrainienne à Paris

Culture
30 janvier 2026, 11:12

Une Nuit de la littérature ukrainienne s’est tenue à la médiathèque Françoise Sagan. Sous l’égide de deux Instituts, Ukrainien et Français, de deux Ministères des Affaires étrangères, pour deux autrices majeures, Luba Yakymtchouk et Sofia Andrukhovytch venues porter une « Géographie sensible de la guerre » et de l’Ukraine, révélée par Iryna Dmytrychyn, historienne et Maître de conférence à l’Inalco, lors de cette étape du « Voyage en Ukraine », saison dédiée à la culture ukrainienne en France.

Comme vous le savez sûrement, (et surtout si vous lisez régulièrement Tyzhden, ndlr), la littérature ukrainienne fait partie intrinsèquement de la résistance ukrainienne, et explique, du moins en partie, les raisons et les façons de résister des Ukrainiens, introduit Iryna Dmytrychyn. Réunies à Paris autour de deux de leurs livres publiés en 2023, un an après le déclenchement de la guerre à grande échelle, Luba Yakymtchouk, aussi poétesse, dramaturge et scénariste, et Sofia Andrukhovych, également traductrice et journaliste, sont deux jeunes femmes ukrainiennes.

L’une originaire de l’Est de l’Ukraine, touché par la guerre depuis 2014 lorsque la Russie a attaqué l’Ukraine et occupé une partie du territoire ukrainien, l’autre de l’Ouest du pays.

L’une a écrit Les abricots du Donbas . L’autre Tout ce qui est humain.

Luba Yakymtchouk avait réussi à convaincre ses parents en 2014 de quitter leur maison, et de trouver refuge au centre de l’Ukraine, dans un village emblématique de la littérature ukrainienne, à Kybyntsi, lié à la fois à Nicolas Gogol mais aussi à Mykhaïl Semenko, poète futuriste ukrainien des années 20 et 30, où Luba, en exil intérieur, créa un festival de littérature, et permit à ses parents de se reconstruire, de retrouver une nouvelle vie en ces lieux, jusqu’à ce que la guerre les rattrape tous en février 2022.

Sofia Andrukhovych, a vécu à Kyiv les premières heures et jours de la guerre à grande échelle et raconte dans son ouvrage comment les gens agissent, ce qu’ils font, dressant avec sincérité et simplicité une galerie de portraits en prose, résonnant avec la poésie de Luba Yakymtchouk. Deux autrices confirmées, pour deux aires de l’Ukraine, dans sa richesse et sa diversité, au plus près de la guerre et de ce que vivent et ont vécu les Ukrainiens, et une question conductrice de la soirée : la guerre a-t-elle changé la langue ukrainienne, a-t-elle modifié leur façon d’écrire ?

En recevant cet été un prix européen, Serhiy Jadan a déclaré que la langue ukrainienne a perdu sa légèreté, interroge Iryna. Est-ce que vous avez le même sentiment ? demande-t-elle, se tournant d’abord vers Luba, puisque la préface de son livre bilingue s’intitule justement « La langue de la guerre ». Luba répond qu’elle regarde la langue ukrainienne changer, comme une langue le fait à chaque guerre, au cours de n’importe quelle catastrophe : « La langue est quelque chose qui reflète la réalité, et dès que cette dernière change, alors le moyen de l’exprimer change aussi, les mots que nous utilisons pour la décrire ne sont plus exactement les mêmes », « les expériences que traversent les Ukrainiens sont si spéciales, au bord de la vie et de la mort. Nous voyons beaucoup de morts, celles de nos proches, mais aussi la mort un peu partout. Beaucoup de bâtiments s’écroulent après les attaques russes. Beaucoup de destructions. La maison de mes voisins s’est effondrée. Elle a complètement brûlé. C’est quelque chose que j’ai vu de mes propres yeux. La mort passe juste devant nous, juste à côté. Et bien sûr, pour décrire cette nouvelle réalité destructrice, il nous faut trouver de nouveaux mots. Il n’est pas tout le temps nécessaire d’en inventer d’autres, mais on change le sens de ceux qui existent déjà et tout cela se reflète dans la langue que nous utilisons pour parler et aussi pour écrire ».

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Luba raconte l’histoire d’une de ses amies, cachée dans l’un des seuls refuges possibles chez soi en cas de bombardements russes, pour ceux qui n’ont pas ou plus l’énergie à cet instant de se rendre aux abris, c’est-à-dire entre deux murs et dans l’endroit le plus sûr d’un appartement : une salle de bain, sans fenêtre. Et alors qu’elle était en train de discuter via une messagerie avec un ami à l’étranger, et lui indiquait sa situation dans cette salle de bain, ce dernier cru comprendre qu’elle était en train d’essayer de flirter avec lui, alors que la seule idée qu’elle avait derrière la tête était simplement celle de protéger sa vie.

La salle rit de ce quiproquo, illustrant à merveille le subtil mais inexorable décalage entre les Ukrainiens « on the ground » et le reste du monde, avec toute la légèreté qu’il est possible d’arracher à ces circonstances.

Luba rappelle toutefois, dans cette salle bien éclairée de la jolie médiathèque parisienne ce soir, que la lumière est pour les Ukrainiens devenue éminemment symbolique, de la plus haute importance, et que les coupures d’électricité récurrentes en raison de la sauvagerie des attaques russes sur les infrastructures énergétiques civiles, lui ont conféré une valeur extrême. Après les déferlements massifs de drones et missiles, ce sont parfois près d’un million de personnes à Kyiv qui restent privées de courant électrique, de chaleur, d’eau, de connexions, et ce, par des températures quasi polaires à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur des foyers. « L’eau, dépendante des installations électriques, et connectée à la lumière, signifient désormais beaucoup plus qu’avant, quelque chose de différent, associé profondément à la vie ».

Il sera aussi question lors de cette Nuit de la littérature Ukrainienne de processus de décolonisation, de photos de familles rescapées de l’occupation, d’une petite fille vêtue d’une tenue ukrainienne en 1990 alors que l’Union soviétique considérait l’identité de l’Ukraine comme un folklore, un masque qu’il était à peine permis de porter, en petit format, trop étroit pour être nous-mêmes : « nous n’avions pas la permission d’être nous-même ». « La guerre a commencé à renforcer ce processus de décolonisation et bien sûr que les réflexions sur la façon d’écrire et de parler sont en ébullition ».

Depuis 4 ans, et autant de tourments de guerre à traverser, même les fragments des textes, lus avec talent par la comédienne Sara Viot, ne peuvent tout dire de tous les ressentis et mutations, altérations ou variations rencontrés et éprouvés : « Notre façon de penser la guerre change, même la langue que nous utilisons pour parler et écrire est devenue aussi très différente, pour moi et pour tous les Ukrainiens », souligne Sofia.

« Quand j’entends ces fragments ou lorsque je relis parfois les textes que j’avais écrits pendant la première année de la guerre, je comprends que j’étais dans un état de choc, dans un état de chaos parce que notre monde avait éclaté en morceaux. Je note aussi la façon dont j’essayais de trouver les mots pour le dire et ses mots sont tout à fait différents. Trois ans se sont écoulés et je comprends que maintenant, nous avons trouvé de nouveaux mots, une nouvelle façon d’écrire tout cela, notre conscience a changé, notre expérience a beaucoup changé, et cela a influencé la façon de décrire, de parler, d’écrire ».

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Sofia interroge souvent, dit-elle aussi, sa décision de rester à Kyiv, alors que ses parents habitent l’ouest, dans une région plus sécurisée. Un lieu où elle pourrait vivre. Mais impossible pour elle, voulant rester, en écrivaine, au cœur de « l’absurdité de la vie, de toutes les émotions » qui la traversent chaque jour à Kyiv. Elle se vit comme un laboratoire d’expériences, jusqu’à envisager cette condition comme une chance littéraire paradoxale, « d’être si proche de la vie et de la mort, de l’angoisse, de la peur, de la folie ». Avec en tête une question capitale : « comment décrire tout cela ? »

Et puis, l’impératif chevillé au cœur de vivre au plus près de cette langue, identité, culture ukrainiennes, vivantes, en mouvement, défendues jusqu’au sang par son peuple.

« Si cette identité est mortellement menacée, la vie culturelle s’intensifie, s’exacerbe, et la culture devient la valeur vivante autour de laquelle tout le peuple se regroupe », reprend Iryna Dmytrychyn, citant Milan Kundera et son célèbre texte « Un Occident kidnappé », la langue ukrainienne n’en deviendrait-elle donc pas présentement encore plus éclatante ?

Approbation des autrices : oui, et le rapport à la culture est plus physique, quasi physiologique que jamais. L’intérêt de la société ukrainienne pour la culture, ses livres, son théâtre, ses arts, ne faisant que s’accroître. Des publications chaque jour, des représentations, même sousterraines ou dans le noir, des créations contemporaines, tressées aux auteurs plus anciens dont on reprend les fils, jusqu’aux ancêtres, pour conjurer le sort des artistes réprimés, détruits par les autorités soviétiques. Pour dire « nous existons (…) et une façon d’oublier un tout petit peu la guerre, les coupures, les attaques, et de pouvoir puiser dans la richesse de ce que la culture ukrainienne peut nous donner », répond Sofia.

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Luba tient à ajouter que cet essor culturel se ressent jusque dans les territoires provisoirement occupés, comme à Louhansk où elle a toujours des amis : « Je sais très bien qu’il y a des gens qui préservent précieusement les livres en ukrainien ».

Beaucoup d’écrivains, d’intellectuels, d’artistes, journalistes, hommes et femmes, se sont engagés dans les rangs de l’armée ukrainienne. Certains continuent même de publier du front et une dernière question : qu’est-ce que l’engagement d’un écrivain aujourd’hui en Ukraine ?

Il est difficile de saisir ici, de comprendre vraiment ce qu’il se passe depuis le début de la guerre à grande échelle en 2022, et même depuis la révolution de la dignité, depuis Maïdan, mais quelque chose a profondément changé. Beaucoup de gens repoussent leurs ambitions personnelles, leurs égos et font des choses pour lesquelles ils n’étaient pas nés. Ils risquent leur vie pour accomplir un travail dur, qu’ils n’étaient pas censés devoir faire.

Près d’un million de personne se battent sur le front en Ukraine, autant d’âmes bouleversées mais en résistance, portant éthique, responsabilité, et conscience nationale si haut, que les mouvements de la culture ukrainienne n’auront de cesse de se déployer et de sublimer pour une éternité.

* * *
« Inaccessible à l’œil humain, comme mis en pause ou même en maturation : on dirait qu’à l’intérieur se déroulent des processus importants de naissance ou de renaissance. Il faut juste un peu de patience, ne pas les déranger trop tôt, et nous allons découvrir de nouvelles qualités propres à quelque chose de connu depuis longtemps. (…) Les paysages intérieurs ont également changé, comme si sur une carte habituelle de pensées et de rapports, de névroses, de rituels et d’interactions on avait apposé une grille de guerre. Ou comme si on avait injecté dans les veines un colorant pour radiographie. Pour le voir, il ne faut absolument rien faire. On s’assied par terre devant un balcon ouvert qui donne sur une rue centrale de la ville empruntée par des dizaines et des centaines de personnes, et on écoute leurs voix ».

(Sofia Andrukhovych, Tout ce qui est humain, 2023, extrait)

« La réalité militaire change très vite, et elle entraîne le changement de la langue. Je perdais le contrôle de l’écriture, car les mots changent de sens, parfois plusieurs fois par mois et si tu écris quelque chose le premier mois des combats, cela peut perdre son sens en quelques autres mois.
Par exemple, le mot
« électricité ». Dès le jour de l’invasion à grande échelle, ce mot a changé de sens 2 fois. Autrefois, l’électricité était comme l’air que nous respirions, ou l’eau qui coule toujours au robinet. Nous la percevions comme un dû. L’’électricité éclaire l’obscurité, aide à voir de nuit, et en ce sens, non seulement rend la nuit claire, mais aussi colorée.

À partir du 24 février 2022, le pouvoir ukrainien a commencé à demander à la population de protéger les fenêtres en les obstruant, pour obscurcir nos maisons et empêcher les Russes d’attaquer la nuit. De cette manière l’électricité devenue quelque chose de dangereux, susceptible de nous dévoiler, d’aider les militaires russes à faire fonctionner leur artillerie et à détruire des villes paisibles.

En octobre 2022, les Russes ont commencé à lancer des attaques de missiles et de drones visant des infrastructures civiles et critiques, en particulier les systèmes énergétiques. On a commencé à pratiquer des coupures d’électricité, mais aussi des black-out d’urgence. La durée des coupures ce sont des heures et parfois des dizaines d’heures. « Aujourd’hui nous avons beaucoup de lumière », a dit maman après une semaine où l’électricité n’était accessible qu’une heure par jour. Cela sonnait comme si elle nous disait nous avons « beaucoup d’or » ou on nous a donné « beaucoup d’argent ». Alors, le mot « électricité » a commencé à signifier quelque chose de très précieux, rare et recherché. Elle a commencé à signifier la chaleur en hiver, la présence d’internet et de la connexion téléphonique, dépendante également du courant. Dès lors écrire au sujet de l’électricité à différents moments c’est travailler avec différents sens de ce mot. Et ce n’est pas l’unique mot dont le sens a glissé : nous en avons des dizaines.

(…)

Parmi tous ces changements dans la vie et dans la langue que le temps de la guerre reflète, nous tentons de trouver une stabilité. Nous nous efforçons de garder le contrôle de nos vies par le biais de gestes quotidiens, d’actions de bénévolat, ainsi qu’à travers la langue et l’écriture (..) Sous l’occupation, nous perdons tout contrôle sur notre corps qu’on torture, viol, tue, et sur notre langue et notre culture, qu’on détruit en premier. Ce qui signifie que nous perdons tout ce que nous possédons, ce qui est notre véritable demeure et ce qui peut nous sauver lorsque nous perdons notre maison dans son acception matérielle, comme ça a été le cas de mes parents ».

(Luba Yakymtchouk, Les abricots du Donbas, 2023, extrait)