Caroline Fredon Journaliste française

Yaroslav Trofimov, « Ce pays qui n’aimait pas l’amour »

Culture
1 décembre 2025, 11:20

Yaroslav Trofimov, correspondant en chef au Wall Street Journal depuis 2018, offre avec son premier roman, Ce pays qui n’aimait pas l’amour, une grande fresque historique au cœur de l’Ukraine, des années 1930 à la mort de Staline.

Debora Rosenbaum, originaire d’Uman, une ville du centre de l’Ukraine, a rejoint Kharkiv comme volontaire pour y construire une usine de tracteurs. Nous sommes en 1930, elle a 17 ans. Mais rapidement, cette fille d’une bonne famille juive, éduquée et lettrée, est intégrée à la section politique du chantier et peint des banderoles.

Voilà le point de départ du destin chaotique d’une femme, et celui d’un peuple. Yaroslav Trofimov crée un personnage principal attachant et à l’image du peuple ukrainien : Debora est de celles qui n’abandonnent pas. A travers elle, le lecteur découvre la vie dans l’Ukraine soviétique entre propagande aussi enflammée que mensongère, endoctrinement des enfants et purges implacables. Il est plongé dans la lutte pour la survie pendant l’Holodomor [famine artificiellement créée par le régime tuant plusieurs millions de personnes], les pseudos complots des « ennemis du Peuple » et la peur de faire partie du prochain groupe qui sera visé.

A cela s’ajoute la volonté farouche du pouvoir moscovite d’éradiquer la culture ukrainienne. Puis vient la deuxième guerre mondiale, l’URSS d’abord alliée des Nazis pour se partager l’Europe, avant l’attaque surprise et la désillusion pendant des mois quand l’armée allemande écrase les forces soviétiques. Debora et les siens connaîtront la fuite toujours plus à l’est (vers Stalingrad d’abord, puis Derbent au Daghestan) ; le retour enfin dans une Kyiv en partie vidée de ses habitants originels, remplacés par de « bons Soviétiques », majoritairement Russes.

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« Seuls les gens bien meurent »

Dans le tumulte de l’Histoire, Debora, largement inspirée par la grand-mère de Trofimov, se débat pour survivre et sauver sa famille, ses enfants. Pleine d’enthousiasme et d’idéalisme, ayant foi dans le Parti et Staline, elle comprend pourtant vite le fonctionnement d’un système mortifère, voyant les gens autour d’elle disparaître. Une parole malencontreuse peut faire de vous un ennemi du peuple, d’autant que pour une pièce supplémentaire dans une kommounalka (appartement partagé), vos colocataires vous dénonceront sans aucun scrupule.

Avec Debora, son mari Samuel, son amie Olena et bien d’autres, l’auteur nous donne à voir une époque et un espace géographique où la tragédie fut quasiment quotidienne. Où les populations durent choisir entre deux maux (nazisme et stalinisme) le moins pire… et faire avec. La haine du Soviétique étant souvent plus forte que la peur des Nazis.

Yaroslav Trofimov donne à voir l’impact dramatique de systèmes politiques mortifères sur tout un peuple, l’évolution d’une population soumise au quotidien à la propagande et à un régime de terreur. A ce titre, l’évolution de Pasha, le fils de Debora, qui devient membre du KGB et antisémite est édifiante et déchirante. Dans un contexte où la paranoïa est une compagne de tous les jours, où l’ombre de la déportation plane sur chaque individu, Trofimov interroge la capacité de l’humain à faire face, et souligne le prix exorbitant qu’il doit payer pour survivre. Une grande fresque historique bouleversante.

Ce pays qui n’aimait pas l’amour, Y. Trofimov, Istya & cie Editions, 524p., 23€