Anne & Laurent Champs-Massart Couple des écrivains français

Serge Lifar, l’enfant prodige de Kyiv

Culture
2 février 2026, 13:49

Célèbre danseur, Serge Lifar, avant de prendre son prénom français, s’appelait Serhiy. Il avait passé les dix-huit premières années de sa vie à Kyiv, où il a appris à danser, à dessiner, à rêver.

L’année 2025 a marqué le 120e anniversaire de naissance de Serge Lifar, ce célèbre danseur, chorégraphe, maître de ballet qui rendit son prestige à l’art de la danse au XXe siècle. Mais, avant de s’appeler Serge, il s’appelait Serhiy. Cet Ukrainien à la vie mouvementée et à la carrière fulgurante naquit à Kyiv, le 2 avril 1905. Issu d’une famille de fonctionnaires cultivés, il passa une enfance heureuse dans cette ville, qui le fascina surtout par sa vivacité artistique et sa proximité avec la nature. A la fin de sa vie, écrivant ses mémoires, il se souviendra avec émotions de l’avenue Khrechtchatyk, qui, à cette époque, était « une artère provinciale aux maisons de bois qui se prolongeait en une portion bordée de parcs et de jardins ». Les collines, le fleuve Dnipro, les îles, les forêts, les arbres, le ciel, il aime tout en Kyiv. Les sons rythmiques des sabots des chevaux et des cloches, les formes tantôt rapides, tantôt figées ­des nuages, et celles, épurées, des rues vidées par le froid hivernal, tout stimule et nourrit sa sensibilité d’enfant qui se sent différent des autres.

L’arrivée des Bolcheviks, en 1917, marqua la fin de cette période. L’histoire fit irruption en tapant des pieds dans la vie du garçon. A Kyiv, « la terreur rentra dans nos habitudes », racontera-t-il plus tard, ajoutant : « les pires moments étaient ceux où les Bolcheviks occupaient la ville ». Dans cette situation de chaos, de crainte et d’instabilité, il cherche à se raccrocher à une chose capable de transcender les bouleversements du présent. Ce sera l’art. Il apprend la musique au Conservatoire de Kyiv, en compagnie d’Horowitz, mais une blessure à la main contrarie cette pente. Il se tourne alors vers la danse, qu’il découvre à travers des cours de Bronislava Nijinska, cette danseuse et immense chorégraphe d’origine polonaise, qui révolutionna l’art de la danse et enseignait alors à l’Opéra de Kyiv.

Nous sommes en 1921. Serhiy a 16 ans, et c’est le coup de foudre pour la danse, qui devient aussitôt pour lui un univers à conquérir. Or, Bronislava Nijinska ne tarde pas à quitter Kyiv pour rejoindre, à Paris, la troupe de danseurs menée par Serge de Diaghilev. Une année plus tard, elle envoie un message à Kyiv : Diaghilev a besoin, pour ses ballets, de cinq nouveaux danseurs. Serhiy Lifar, qui a commencé la danse tard, n’est pas invité à se joindre à ce voyage… Or, le désistement d’un danseur, à la dernière minute, libère une place. Pour autant, sortir de l’URSS est chose quasi impossible… Qu’à cela ne tienne, Lifar monte clandestinement dans un train, réussit, grâce à son intuition et à son audace, à franchir la frontière barbelée, et, quelques jours plus tard, au mois de janvier 1923, il arrive à Paris. Serhiy est devenu Serge.

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Rapidement, il rencontre Diaghilev qui pressent en lui un génie. Que la technique de Serge soit loin d’être optimale ne gêne pas le célèbre et riche mécène : il se chargera lui-même d’achever la formation artistique et intellectuelle du jeune homme fraîchement débarqué en France. Quelques mois plus tard, Lifar monte sur la scène des ballets « russes ».

Cette troupe de danseurs issus de l’émigration fut créée en 1909 par Serge de Diaghilev. Basée en France et à Monaco, elle rassemble des danseurs de talent en provenance de l’Est : Ida Rubinstein est une juive ukrainienne, Nijinka et Nijinski sont polonais, George Balanchine est géorgien… A l’époque en effet, le terme « russe » est un terme générique recouvrant des réalités et des identités diverses, souvent méconnues. C’est un terme vaguement synonyme d’Orient slave et caucasien, exotique, un mot utile à Diaghilev, esthète et homme d’affaires avisé.

Les ballets « russes » de Diaghilev fonctionnent comme une pompe à talents. Il s’agit de rassembler sur scène ce qu’il se fait de mieux, de plus avant-gardiste, de plus enivrant surtout.

Affiche de Paul Colin. Fonds de Musée Serge Lifar

L’effervescence de ces créations synesthétiques stimule les artistes qui créent de véritables chefs-d ‘œuvres. Ce seront, entre autres exemples, L’après-midi d’un Faune, chorégraphié et dansé par Nijinski, d’après le texte de Mallarmé, sur la partition de Debussy, avec les décors et les costumes du Biélorusse Léon Bakst. Ou encore Le Train bleu, chorégraphié et dansé par Nijinska, d’après le scénario de Cocteau, sur la partition de Darius Milhaud, avec les décors d’Henri Laurens et les costumes de Coco Chanel…. La danse est au cœur d’un réel bouillonnement artistique.

Sur scène, les ballets sont accompagnés de musiques signées Ravel, Poulenc, Georges Auric, Erik Satie, Stravinsky, Manuel de Falla… Les décors et les costumes sont les œuvres de Marie Laurencin, Picasso, Chirico, Sonia Delaunay (elle aussi ukrainienne), Matisse… Au final, cette formidable synergie créatrice est bien plus européenne que « russe ». En son sein, Serge Lifar s’épanouit. Il s’interroge sur le rapport entre le ballet et les autres arts et crée sa première chorégraphie : Renard. Sept années seulement après son départ de Kyiv, Lifar est devenu un danseur accompli. A la mort de Diaghilev (1929), qui sonne la coup de grâce des ballets russes, Lifar est engagé à l’Opéra de Paris pour incarner Prométhée. Il devient rapidement premier danseur, danseur étoile (titre qu’il est le premier homme à porter) et maître de ballet. Lifar, qui vit en France en tant qu’apatride, a réussi ce tour de force : faire de l’Opéra de Paris sa propre maison. Il restera à sa tête durant presque trente ans.

Serge Lifar pensait que le premier des arts nés à l’aube de l’humanité n’était pas la musique, mais la danse. Le mouvement. Le rythme. Le geste. A l’époque où il entre à l’Opéra de Paris, dans les années 1930, le ballet n’est qu’un exercice secondaire, loin derrière le prestige des grandes machineries de l’art lyrique. Serge Lifar transforme tout cela. En quelques années, il parvient à rendre son prestige au ballet et à multiplier le nombre de soirées dédiées à la danse.

Affiche de l’exposition Serge Lifar au Musée d’histoire de Kyiv (2025-2026)

Chorégraphe et pédagogue, il émancipe le ballet français des scléroses du romantisme et de l’abstraction, crée son propre style, inspiré et nourri des inventions de Nijinska, et, sans doute, de ses souvenirs d’enfance. Toute sa vie durant, Lifar gardera vive l’impression des fêtes vécues dans la campagne ukrainienne. A la fois galvanisé et pétrifié, il avait alors fixé des yeux les paysans qui bondissaient lors du hopak (ou gopak), cette danse populaire, directement héritée de l’esthétique et de l’esprit cosaque.

Ces danses ukrainiennes, qu’il a vues enfant, sont-elles à la racine de l’importance particulière accordée par Lifar aux danseurs masculins, qui, souvent considérés dans les anciens ballets comme de simples « porteurs », deviennent, dans ses chorégraphies, des solistes interprétant des morceaux de bravoure acrobatiques ? Lifar invente de nouveaux pas, de nouvelles positions : la 6e (plié sur les pointes sans ouverture des genoux) et la 7e (arabesque déliée). Avec l’usage des poses arrêtées, il fait de la fixité un mouvement en lui-même. Toute cette démarche, tout cet art, il l’expose dans un livre : Manifeste du chorégraphe (1935). La même année, il crée le ballet-manifeste : Icare. Détail important, Lifar crée la chorégraphie d’Icare sans musique et demandera, par la suite, à Honegger et à Szyfer d’écrire la partition de sa danse. Il ira même plus loin en créant Réversibilité, un ballet sans aucune musique, dansé sur le poème de Baudelaire lu (et non chanté). Lifar veut que la danse soit tout : racine et bourgeon, parole et silence, transparence et couleur, voyage et extase.

Les ailes d’Icare. Fonds Musée Serge Lifar

Et dans tout ceci… l’Ukraine ?

Il convient de noter que Serge Lifar, bien qu’Ukrainien parlant ukrainien, parlait et écrivait volontiers en russe, ayant été formé dans les lycées tsaristes. Sa trajectoire personnelle, l’histoire de sa vie, ne l’ont pas mené à élaborer une conscience nationale marquée, malgré un amour ardent pour sa ville natale, les paysages de son pays et l’art ukrainien. Vivant en France depuis plusieurs années avec un passeport d’apatride, il se sent solidaire des émigrés ayant fui l’Empire russe puis l’URSS, des Ukrainiens, des Polonais, des Géorgiens, des Biélorusses, des Moldaves, des Baltes… que, à la manière des ballets dits « russes », l’époque regroupait souvent, à la fois par méconnaissance et par habitude, sous le terme générique et biaisé de « Russes ».

D’une manière générale, Lifar ne s’est jamais frotté à la politique que dans la mesure où celle-ci avait une répercussion sur son art. Pris dans les tourments d’un siècle guerrier, il mit toujours la danse au-dessus de tout, sans jamais sacrifier ses œuvres à l’idéologie, quel que soit le bord totalitaire qui tenait le gouvernail. Durant la seconde guerre mondiale, Lifar, resté à Paris, fut courtisé par les Nazis, convié aux cérémonies où flottaient les croix gammées, invité à se rendre à Berlin. Après la Libération, ce fut au tour des Soviétiques de chercher à l’attirer vers Moscou, lui faisant miroiter un brillant avenir au sein du Parti… Détail significatif, Lifar fut à la fois inscrit sur la liste noire de la Gestapo et du Comité d’épuration, condamné à mort par les Nazis, qui le suspectaient d’être juif, et par les Résistants, qui le suspectaient d’avoir collaboré avec le IIIe Reich… c’est dire si la question de la compromission politique de Serge Lifar, cet Ukrainien qu’on disait Russe et qui vivait à Paris en sa qualité d’apatride, est épineuse.

Au fond, si nous avons dit que Lifar se préoccupait peu de politique, c’est que son amour allait surtout aux lieux, à certains lieux particuliers, plus qu’à des entités vastes ou à des doctrines. Sa vie fut réellement marquée par deux lieux : la ville de Kyiv et l’Opéra de Paris. Il resta, aux plus sombres heures de l’occupation allemande, à la tête de l’Opera français, qu’il ne voulait pas abandonner. Et, tout au long de sa vie, il n’eut de cesse de chanter la beauté de la ville de son enfance : Kyiv.

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Serge Lifar put revenir pour la première fois en Ukraine en 1961. Ses deux parents étaient décédés, la capitale, sous joug soviétique, avait beaucoup changé, néanmoins : « Je retrouvais mon Dniepr et ses larges boucles, les îles où je rêvais, le ciel et ses nuages en fuite, la hauteur dominant le fleuve où si souvent je montai me perdre en songeries devant l’horizon infini, l’église Saint-André, au loin, la cathédrale Sainte-Sophie » écrit-il dans ses mémoires intitulées Ma vie. Au terme de cette vie époustouflante de talent et de ferveur, Serge Lifar mourut en 1986, à Lausanne. Il fut enterré à Sainte-Geneviève-des-bois, et, sur sa tombe, il est écrit « Serge Lifar de Kiev ». Son corps, le corps grâce auquel il avait pu toucher à l’absolu, repose en France, mais sa pensée, sa mémoire, sont revenues dans sa ville natale.

Le chausson d’or de Serge Lifar (1955). Fonds Musée Serge Lifar

Exauçant la volonté du danseur, Lillian Ahlefeldt-Laurvig, sa dernière compagne, fit parvenir en Ukraine une grande partie des archives laissées par l’artiste. Ces documents inestimables constituent le fonds du Musée Serge Lifar créé en 2019. L’enfant prodige est bien rentré dans la ville de son enfance : les ailes avec lesquelles il avait dansé le ballet d’Icare, le chausson d’or qu’il a reçu en récompense à son talent, ses lettres, ses confidences, ses espoirs, tout ce qui incarne l’esprit brûlant de Lifar est ici, à Kyiv.