Maksym Kryvtsov est un héros de l’Ukraine. Un honneur reçu à titre posthume. Maksym, alias « Dali », est mort à 33 ans, comme Jésus, dont il avait un air, sur le front en défendant l’Ukraine et nous tous. Artiste, poète, photographe, engagé, soldat, il a été tué par la Russie le 7 janvier 2024, avec son célèbre petit chat roux, ou plutôt « rouge comme l’herbe coupée d’août », auquel il avait dédié l’un de ses poèmes.
De Rivne, où il est né, à Maïdan, du Donbas à Kharkiv, Maksym a écrit, comme il aimait le faire depuis l’adolescence. Fin 2023, il avait publié, de la ligne zéro, son recueil Poèmes de la brèche, en ajoutant, alors, qu’il ne savait plus quoi écrire pour nous inviter dans son monde. L’ouvrage fut salué et reconnu comme l’un des meilleurs livres de poésie ukrainienne de l’année par le PEN club d’Ukraine.

De la brèche, de la ligne de défense, de l’occasion où l’on s’engouffre, il a écrit comme on dessine, comme on cherche une nouvelle langue, en jouant avec les mots et les formes. Il a peint la tristesse devenue presque vagabonde, comme pour conjurer des pieds prisonniers du sol d’une tranchée; avec la lumière d’une clairière, de la lune et de son talent, imprimant pour nous des images mentales que l’on parcourt comme ces petits carnets de croquis que l’on fait défiler avec un coin de pouce en faire un dessin animé.
Dans ces esquisses, parsemées de ses propres photos, il y a du thé, du miel, du chocolat au milieu des champs de mines et des éclats d’obus. Il y a aussi Dieu, la mort, Boutcha, le sommeil, l’épuisement, des poissons, les Rolling Stones, des numéros et des prénoms. Maksym Kryvtsov a créé à lui tout seul des mémoriaux littéraires, et des dizaines de poèmes affranchis du temps et de l’ordonnance classique de la mise en page et des figures de style, soit l’expression complètement libre en somme, d’un si jeune poète, volontaire à défendre la dignité de son pays.
Anadiplose ou dorica castra? Peu importe, il s’agit d’explorer les failles des unités syntaxiques et des ténèbres, de ce que la guerre fait aux hommes, à l’amour et aux saisons. Il s’agit du témoignage unique d’un auteur aux aguets, de poèmes comme des psaumes ou des chansons, (certains textes ont d’ailleurs été mis en musique, et même en images, par d’autres artistes ukrainiens), des poèmes comme des nouvelles ou des aquarelles impressionnistes, aux touches de rêves perdus, de forêt, d’une fille aux cheveux dorés et « aux petits plis autour des yeux », de sang et de plomb, et encore de ce motif de poisson. Au détour d’une page, on découvre, ou retrouve, une recherche généreuse et douce de dialogue avec le lecteur, invité à dessiner ou à lui-même écrire. Maksym lui avait réservé une place, pour partager, l’investir d’un rôle ou pour jouer ? Une façon d’attendre la fin des combats « comme on attend que la pluie cesse » ?
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Si on me demande
ce que c’est la guerre
je répondrai sans hésiter :
des noms.

Deux rues d’Ukraine, à Kyïv et à Rivne, portent désormais le sien. Mais pourquoi Dieu ne voit pas les gens tristes marcher ? Pourquoi faut-il leur offrir un café instantané ? Pourquoi les poètes parlent des poissons ? À quoi sert vraiment le scotch jaune ? Pourquoi les poètes n’écrivent pas sur les poètes qui parlent des poissons ? Qu’est-ce qu’un 300 ? Un 200 ? Que ressent-on dans une tranchée ? Pourquoi certains tournesols attendent la fin de l’été comme Hachikō, le chien fidèle de la gare de Shibuya au Japon ? Autant de questions à foison dans ses poèmes. Quelque chose de de La Fontaine en enfer et de comptines, punk, d’enfance. Et quid de Lidia et de Viktor ? Pourquoi se sont-ils aimés ? Pourquoi autant de confiseries?
Tant que
tu as des yeux
ne les ferme pas
Trop de « Je » dans ses poèmes, lui aurait-on reproché, confie-t-il. Vraiment ? Qui a bien pu lui dire cela ? « On » , « Nous » , ou « Je » , sur le front, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire en poésie ? Ces vers, si précieux, nous et la terre entière, aurions dû pouvoir en lire encore et encore, au long de bien d’autres recueils, avec tous les pronoms possibles. Ce « Je » est tombé dans « le cratère de la mémoire », un « Je » pour ne pas que l’on oublie ce que la Russie a fait. Un témoignage bouleversant, à lire comme un document historique, et à verser comme pièce à conviction. Des poèmes comme un journal, rempli de prénoms, de trésors, et d’humanité. À la première personne, une de celles qui étaient en première ligne.
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Il était une fois ici un homme
il était une fois ici un homme
il était
une fois
ici
un homme.
Poèmes de la brèche, publié fin 2023 en Ukraine aux éditions Nash Format.
Traduit en français par Nikol Dziub, en 2025
Éditions Bleu et Jaune.


