Matthew Klein est un journaliste économique dont les articles ont notamment été publiés dans le Financial Times, The Economist et Barron’s. Il est coauteur de l’ouvrage « Trade Wars Are Class Wars » et auteur du blog « The Overshoot ». Tizhden a discuté avec lui des aspects financiers de la guerre russo-ukrainienne et de la durée pendant laquelle le Kremlin pourra encore soutenir son économie, poussée à ses limites.
— Pensez-vous que la guerre coûte beaucoup trop cher à la population russe ? Quelles sont les conséquences financières à long terme pour la Fédération de Russie du niveau élevé de ses dépenses militaires ?
— Je pense que oui. Depuis le début de la guerre, on constate que les dépenses de consommation en Russie augmentent beaucoup plus lentement que la production, qui, elle-même, ne progresse que très lentement. Cela reflète sans aucun doute la réorientation de l’économie russe, qui passe de la production de biens et de services civils à celle destinée aux besoins militaires.
La situation est également aggravée par une vague d’émigration massive, touchant avant tout la partie la plus productive de la population : les Russes les plus instruits et, dans de nombreux cas, les plus aisés. Souvent, ce sont des familles entières avec de jeunes enfants qui quittent le pays. De plus, de nombreuses personnes ont perdu la vie pendant la guerre, et une grande partie d’entre elles se trouvait dans la tranche d’âge la plus productive.
D’une part, nous assistons à une redistribution des ressources au sein de l’économie qui réduit automatiquement les possibilités de consommation des particuliers. D’autre part, l’économie perd des personnes qui, ayant soit émigré, soit perdu la vie, auraient pu créer de la valeur ajoutée. Ces processus ont déjà causé un préjudice considérable à la société russe et auront des conséquences négatives à long terme.
— Dans votre contribution au rapport de l’Institut de Kiel, vous avez décrit le phénomène du financement caché de la guerre. La dette des entreprises russes a fortement augmenté, car le Kremlin oblige les banques à accorder des crédits aux secteurs liés à la guerre. Combien de temps le secteur bancaire russe pourra-t-il supporter cette accumulation de dettes des entreprises avant que cela ne dégénère en une crise financière de grande ampleur ?
— Il convient tout d’abord de replacer les choses dans leur contexte général. Depuis le début de la guerre, la hausse de l’endettement des entreprises non financières russes a dépassé celle de la dette publique. Malgré tous les discours sur le déficit budgétaire russe et les autres problèmes qui y sont liés, c’est en réalité en dehors du secteur public que la charge de la dette a le plus augmenté.
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Ces processus sont toutefois étroitement liés. Si l’on se réfère aux statistiques bancaires russes, publiées chaque mois par la Banque centrale de Russie, on constate que la majeure partie de la croissance du crédit a concerné des entreprises liées à l’économie de guerre. C’est précisément cela qui a constitué l’une des principales sources de financement des dépenses militaires. Par conséquent, si l’on se contente d’évaluer l’état du budget russe, on ne voit pas l’ensemble du tableau. Il est essentiel de le comprendre.
Venons-en maintenant à la question de savoir combien de temps cela pourrait durer. C’est difficile à dire. La raison principale tient au fait qu’une crise financière survient généralement lorsque des personnes ont des dettes et ne peuvent pas les rembourser. Si, en revanche, elles ont contracté des dettes que le gouvernement peut simplement créer, cette situation pourrait durer très longtemps.
La question n’est en réalité pas de savoir si le gouvernement russe est en mesure de soutenir ce système. Il en est capable, s’il le souhaite. Cependant, cela implique de créer une quantité suffisante de monnaie et de l’injecter dans l’économie, ce qui pourrait entraîner une inflation plus élevée que ce qu’il souhaiterait.
Si on lit la presse économique russe, on constate sans cesse des plaintes concernant les taux d’intérêt excessivement élevés, trop élevés pour permettre à l’économie de croître.
Il y a plusieurs explications possibles à cela. L’une d’elles est que le taux d’inflation officiel est erroné, c’est-à-dire qu’en réalité, l’inflation est nettement plus élevée, car l’écart entre les taux d’intérêt et l’inflation est extrêmement important. Une autre explication réside dans le fait que le taux affiché publiquement, de 14, 15 ou 16 %, n’affecte qu’une partie de l’économie, tandis qu’une partie bien plus importante ou plus dynamique bénéficie de crédits à des taux nettement inférieurs.
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Si vous examiniez ces données de manière superficielle, vous pourriez en conclure : « Eh bien, les banques ne courent aucun risque de pertes sur les prêts qu’elles ont accordés pour la guerre ». En effet, de nombreuses entreprises du secteur militaire fonctionnent aujourd’hui mieux et remboursent leurs crédits plus efficacement qu’avant le début de la guerre.
Il y a toutefois une certaine cyclicité dans ce phénomène. La raison en est que le gouvernement russe génère une demande énorme. Si la guerre prend fin et que le gouvernement russe cesse d’acheter ces produits, les entreprises concernées pourraient soudainement se retrouver insolvables. D’ailleurs, cela pourrait expliquer en partie pourquoi les Russes ne veulent pas mettre fin à la guerre.
— On entend depuis longtemps dire que mettre fin à la guerre pourrait coûter plus cher à la Russie que de la poursuivre. Est-ce une affirmation juste ?
— C’est une question complexe. Et cela soulève également la question suivante : plus cher pour qui ?
Il est évident que la poursuite de la guerre coûte très cher à de nombreuses personnes en Russie. Si j’ai bien compris, la Russie perd des dizaines de milliers de personnes chaque mois. C’est sans aucun doute un chiffre très élevé. Il s’agit d’une perte économique, mais aussi humanitaire. On ne peut pas dire que la poursuite de la guerre n’ait pas un coût.
Il est également vrai que certains individus, entreprises et organisations ont tiré profit de la mise de l’économie sur le pied de guerre. Si la Russie revient à un modèle de développement plus civil, ces personnes risquent de perdre leurs avantages. Et pour elles aussi, cela aura un coût. La question est de savoir quel poids ces groupes ont par rapport à tous les autres.
Dans l’ensemble, l’économie civile russe se trouve dans une situation plus difficile en raison de la guerre. Si un groupe restreint mais influent de personnes en a tiré profit, la dynamique globale devient alors nettement plus complexe. On comprend donc pourquoi la guerre n’est toujours pas terminée, même si la majorité de la population vit dans des conditions moins favorables.
— Depuis un certain temps déjà, la Russie fonctionne de fait en situation de plein emploi. Le taux de chômage y est pratiquement nul, il ne représente que quelques pour cent, et ne peut pas descendre en dessous de ce seuil. Pourrait-il arriver un moment, à l’avenir, où toute nouvelle tentative d’augmenter la production militaire n’entraînerait qu’une inflation incontrôlable, plutôt qu’une hausse de la production ?
— Dans une certaine mesure, ce stade est déjà atteint, car les Russes n’ont pas réussi à augmenter significativement leur production au-delà du niveau actuel. D’une certaine manière, ils se heurtent déjà à certaines limites.
Comme on le sait, ils ont recours à l’importation de main-d’œuvre étrangère, que ce soit en kidnappant de fait des Africains ou en rémunérant des mercenaires nord-coréens. Ainsi, à bien des égards, ils ont déjà atteint ces limites.
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Je pense que l’une des raisons pour lesquelles les dépenses russes n’ont pas augmenté davantage réside précisément dans les craintes liées à l’inflation.
On a l’impression qu’ils sont conscients de ces contraintes économiques et qu’ils ne sont pas prêts à exercer une pression trop forte sur le secteur militaire, au risque de créer un déséquilibre économique encore plus important que celui qui existe déjà.
Il semble que les débats se poursuivent au sein de l’élite russe. À l’heure actuelle, tout porte à croire que Poutine se range davantage du côté des conseils de la Banque centrale et de sa présidente, Elvira Nabioullina, privilégiant une approche prudente plutôt qu’une augmentation inconsidérée des dépenses et une baisse des taux d’intérêt.
— Dans votre article publié dans ce même rapport de l’Institut de Kiel, j’ai relevé une thèse révélatrice : en réalité, la grande majorité des recettes du gouvernement russe ne provient pas du pétrole et du gaz, mais d’autres sources. Cela signifie-t-il que, pour l’Europe et les autres pays qui imposent des sanctions, une stratégie consistant à se concentrer aussi fortement sur les secteurs pétrolier et gazier pourrait s’avérer erronée ? Peut-être faudrait-il cibler davantage les autres sources de revenus de la Russie ?
— Je pense que l’approche doit être aussi globale que possible. Je me souviens en avoir parlé dès le début de la guerre, alors que l’on débattait des mesures concrètes à prendre. À l’époque, les prix du pétrole étaient nettement plus élevés et l’Europe était au bord d’une véritable crise énergétique. Ma position était que le refus des pays européens d’importer des énergies russes était la bonne décision.
Cependant, une telle décision aurait coûté cher aux Européens eux-mêmes, alors que le préjudice pour la Russie, du moins à ce moment-là, aurait été moindre que les pertes subies par l’Europe. Si les pays ne sont pas prêts à supporter de tels coûts économiques, il est plus efficace de se concentrer sur la limitation des exportations de certains produits vers la Russie.
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Mais une mesure encore plus efficace consisterait à suspendre les exportations vers la Russie de produits tels que les machines-outils et les équipements industriels. L’Europe n’a pas pleinement suivi cette voie.
Je continue de penser que la mesure la plus efficace que puissent prendre les alliés de l’Ukraine consiste à limiter l’accès de la Russie aux composants de haute technologie.
À ce jour, des chercheurs, notamment à l’École d’économie de Kiev, analysent les systèmes d’armement russes et y identifient des composants fabriqués par des entreprises américaines et européennes. De toute évidence, les restrictions à l’exportation et les sanctions en vigueur ne sont pas appliquées de manière suffisamment efficace pour empêcher cela. Si les contrôles étaient plus stricts, cela s’avérerait extrêmement efficace.
Je considère également que la stratégie ukrainienne consistant à frapper les raffineries de pétrole russes s’est avérée très efficace. Pas nécessairement en raison de son impact sur les recettes d’exportation russes, bien qu’il soit bel et bien réel, mais plutôt d’un point de vue pratique, car le carburant est l’une des ressources essentielles à la conduite de la guerre. Si les Russes manquent de carburant, il leur est beaucoup plus difficile de déplacer leurs troupes et leur matériel, et d’approvisionner le front.
— Pensez-vous que les problèmes économiques pourraient constituer le facteur qui poussera la Russie à s’asseoir à la table des négociations dans un avenir proche ?
— Je pense que cela y contribue. Il me semble révélateur que les difficultés rencontrées par la population civile se soient nettement aggravées au cours des six à douze derniers mois. Tant que cette tendance se poursuit, il devient plus difficile pour le gouvernement d’affirmer qu’il s’agit uniquement de problèmes isolés ou maîtrisés.
Il est très difficile de prévoir quel sera l’impact de cette situation sur la politique intérieure russe et comment cela influencera les décisions concernant la poursuite de la guerre. Nous savons que l’histoire russe a déjà connu des cas où la conjonction de difficultés militaires et de problèmes économiques internes a conduit à des changements politiques majeurs. Cela s’est produit en 1905, puis en 1917. Dans une certaine mesure, un phénomène similaire s’est également produit dans les années 1980, en lien avec l’Afghanistan. Il existe donc un précédent historique tout à fait évident pour une telle évolution des événements.


