Oleksandr Tchoupak Chef des programmes économiques au centre d’analyses « Ukrainian Strategic Studies » (études stratégiques ukrainiennes)

Des abris qui protègent : l’expérience des entreprises ukrainiennes

Économie
27 septembre 2026, 09:57

Parallèlement aux programmes publics d’aménagement d’abris, les entrepreneurs construisent, à leurs propres frais, des ouvrages de protection destinés à assurer la sécurité des personnes. Examinons plus en détail l’approche adoptée par les entreprises ukrainiennes en matière de construction d’infrastructures de protection civile.

Garantir la survie

La campagne russe de destruction de l’arrière ukrainien place nos entreprises aux limites de la survie, dans tous les sens du terme. Les menaces sont multiples : elles vont du risque de pertes de revenus liées à la destruction de l’infrastructure à celui d’une frappe sur des locaux où se trouvent employés et clients.

Face aux progrès rapides de l’ennemi, les entrepreneurs peuvent de moins en moins compter sur l’État pour assurer la sécurité de leur personnel. Autrement dit, le parc d’abris est dramatiquement insuffisant pour garantir à la majorité des habitants des grandes villes un accès rapide à des ouvrages de protection civile.

Aujourd’hui, disposer d’un abri accessible à moins de trois minutes est devenu pratiquement indispensable pour les secteurs d’activité actuellement le plus visés par les Russes : entrepôts, bureaux de poste, centres commerciaux, stations-service, etc.

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Des décisions tardives

L’un des problèmes réside dans la lenteur de la construction de nouveaux abris. À Kyiv, par exemple, depuis 2022, seuls quatre ouvrages nouvellement construits ont été ajoutés au parc des structures de protection civile. Alors qu’à Dnipro, Zaporijjia et Odessa, les abris mobiles installés dans les rues sont devenus monnaie courante depuis plusieurs années, ils restent extrêmement rares à Kyiv. Ce n’est que le 13 septembre de cette année que le maire, Vitali Klitschko, a annoncé son intention d’installer des abris mobiles aux arrêts des transports en commun. La ville prévoit de recevoir en octobre un premier lot de 50 unités pouvant accueillir jusqu’à 40 personnes chacune. Mais c’est tout à fait insuffisant pour une métropole de trois millions d’habitants. Sans même parler du fait qu’il aurait fallu s’y atteler il y a plusieurs années.

Le 15 septembre, Vitali Klitschko a annoncé avoir tenu avec des représentants du monde économique une réunion consacrée à la préparation de la ville à l’hiver à venir, au cours de laquelle a notamment été abordée la question de la construction d’abris par les entreprises elles-mêmes. Au regard de l’expérience des entreprises ukrainiennes, cette solution semble être la meilleure dans la situation actuelle, à condition toutefois que les autorités locales ne créent pas d’obstacles bureaucratiques.

Les abris antiaériens de Rozetka

L’expérience des entrepreneurs ukrainiens en matière de protection de leurs employés est en effet considérable. Le 5 août, l’abri du principal centre de distribution de Rozetka, l’un des leaders ukrainiens du commerce en ligne, situé à Brovary, dans la périphérie de Kyiv, a sauvé la vie de 92 employés lors d’une frappe de missiles balistiques. Selon le propriétaire de l’entreprise, Vladyslav Tchetchotkine, tous en sont sortis indemnes. À cause de la durée de l’attaque russe, les secours n’ont pu accéder au site touché pendant plusieurs heures pour procéder à l’évacuation. Pourtant, « aucune des 92 personnes qui étaient de service, auxquelles s’ajoutaient plusieurs employés de fournisseurs, n’a été blessée, car tout le monde se trouvait dans l’abri antiaérien ».

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Selon Tchetchotkine, la construction de cet abri à Brovary a coûté 60 millions de hryvnias et duré cinq mois. D’une capacité de 600 personnes, il est équipé d’un système de ventilation mécanique, d’un dispositif de désenfumage, de générateurs assurant une alimentation électrique de secours, de réserves de nourriture et d’eau, de sanitaires en nombre suffisant, d’un système de chauffage ainsi que d’une dalle en béton armé.

À titre de comparaison, les autorités de Kyiv consacrent chaque année 7 milliards de hryvnias à la construction et à la modernisation des abris. Certes, construire un tel ouvrage en dehors du tissu urbain est plus simple, en l’absence du réseau complexe d’infrastructures souterraines propre à la ville. Mais après près de cinq années de guerre à grande échelle, il aurait été possible de trouver une solution à ce problème.

Les capsules de Nova Pochta

L’expérience de Nova Pochta, principal opérateur privé ukrainien de livraison et de logistique, qui dispose d’un vaste réseau d’agences et de centres de tri à travers le pays, est également instructive. Entre 2022 et 2024, l’entreprise a construit 580 abris de différents types, et plusieurs centaines d’autres ouvrages de protection devraient encore voir le jour. Dans les territoires proches du front, les employés de l’entreprise ne disposent souvent que de 10 à 20 secondes entre le déclenchement de l’alerte aérienne et une frappe potentielle. Les abris doivent donc se trouver littéralement à quelques mètres.

Le cofondateur de l’entreprise, Viatcheslav Klimov, expliquait que les ouvrages de protection installés dans les entrepôts et les agences étaient construits sur le modèle des capsules de sécurité que l’on trouve dans les immeubles d’habitation israéliens. Constituées d’acier et de béton, elles sont équipées d’un système de ventilation et permettent d’y rester pendant plusieurs heures. Surtout, ces capsules ne sont pas construites à l’extérieur, mais directement sur le site des terminaux, afin que le personnel n’ait pas à perdre de précieuses secondes pour rejoindre l’abri.

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Si les ouvrages de protection des sites de Rozetka ou de Nova Pochta sont construits à l’initiative de leurs propriétaires, les abris dans les stations-service seront, eux, installés avec le soutien du gouvernement. Le Premier ministre Serhiy Koretsky l’a annoncé le 12 septembre. Il s’agit d’un dispositif intégré : protection des éléments des infrastructures de surface, abris destinés aux employés et aux clients, mais aussi programme permettant de suivre la trajectoire des drones et d’informer automatiquement de la menace.

Toutefois, les propriétaires de stations-service installent déjà depuis longtemps des abris de leur propre initiative. D’une région à l’autre, en fonction du niveau de menace et de la taille de la station-service, les dispositifs vont de simples abris mobiles pouvant accueillir quinze à vingt personnes à de grands abris en béton armé d’une capacité de plus de cent personnes. Selon les représentants d’UPG, l’un des principaux réseaux ukrainiens de stations-service, leurs grands abris accueillent non seulement les employés et les clients des stations, mais aussi les automobilistes surpris par une attaque aérienne en cours de route, ainsi que les habitants des environs.

Faites confiance à ceux qui sont efficaces

Ainsi, les entreprises ukrainiennes ont déjà acquis une expérience extrêmement riche en matière de construction d’ouvrages de protection. Il est important de souligner que les entrepreneurs ne se contentent pas de se conformer aux normes, mais conçoivent leurs abris de manière à protéger les personnes le plus efficacement possible.

La meilleure voie pour améliorer le système des ouvrages de protection, l’adapter aux réalités de la guerre et assurer la sécurité du plus grand nombre possible de personnes passe par une coopération étroite entre l’État et les entreprises.