Oleksandr Tchoupak Chef des programmes économiques au centre d’analyses « Ukrainian Strategic Studies » (études stratégiques ukrainiennes)

Assurance des risques de guerre : comment le business ukrainien se fait indemniser ?

Économie
18 septembre 2026, 09:52

L’envahisseur ne cesse de détruire les entreprises ukrainiennes, qui ont subi cette année à elles seules 10 milliards de dollars de pertes. Nous examinons comment les entrepreneurs peuvent assurer leurs biens, ainsi que ce que l’assurance privée et l’État peuvent leur proposer.

Mémoire courte ou provocation ?

On entend parfois dire que Kyiv auraient dû consulter le monde des affaires avant de détruire les entrepôts russes de Wildberries, d’Ozon et d’autres centres logistiques qui approvisionnent notamment l’armée russe.

Nous ne saurons jamais ce qui motive de telles déclarations : une mémoire courte ou une volonté délibérée de saper la confiance envers les dirigeants militaires et politiques ukrainiens. Il n’est toutefois pas inutile de rappeler que les Russes ont commencé à détruire nos entrepôts bien avant les frappes ukrainiennes. Par exemple, les installations de la poste privée ukrainienne « Nova Poshta » ont été la cible d’attaques dès les premiers jours de la grande invasion, et le premier grand terminal a été touché le 22 avril 2022 à Korotychi, près de Kharkiv. Les premières frappes contre Wildberries ont été menées le 18 juillet 2026, bien que les Russes aient lancé dès le 5 juin leur campagne estivale de frappes massives contre les entrepôts ukrainiens.

Quoi qu’en disent les capitulards de tous bords, les attaques russes sur nos arrières causent constamment des dommages considérables aux entreprises ukrainiennes. Rien qu’en 2026, le ministère de l’Économie estime à 10 milliards de dollars le montant des pertes dues à la destruction des infrastructures. Il s’agit notamment de la destruction d’entrepôts et de bureaux, du blocage des ports et d’autres voies logistiques, ainsi que de la destruction de stations-service, etc. Ces dégâts systématiques ne touchent pas seulement les zones proches du front et des frontières, mais s’étendent de plus en plus à l’intérieur de l’Ukraine.

Lire aussi:   La chute des exportations de céréales ukrainiennes : comment éviter une catastrophe  

Pour pouvoir fonctionner dans des conditions aussi extrêmes, les entreprises ont besoin de mécanismes de compensation des pertes : assurances, prêts à taux préférentiels, etc. Nous allons maintenant examiner comment les entrepreneurs ukrainiens peuvent compenser les pertes que leur inflige l’agresseur.

Les compagnies d’assurance et l’Agence de crédit à l’exportation

Il va sans dire que la question de l’assurance contre les risques de guerre a pris une importance cruciale pour la plupart des entreprises ukrainiennes en 2022. À cette époque, ni les assureurs privés, ni l’État ne disposaient d’un mécanisme prêt à l’emploi pour couvrir les pertes subies par les entreprises en raison des actions de la Russie.

La situation a commencé à évoluer en 2023. À cette époque, les compagnies d’assurance privées ont commencé à proposer des produits offrant des montants d’indemnisation modestes, tandis qu’au niveau de l’État, un cadre législatif a commencé à voir le jour. Par exemple, le 22 novembre 2023, la loi n° 3497-IX « Portant modification de la loi ukrainienne “Sur les mécanismes financiers d’encouragement des activités d’exportation” en ce qui concerne l’assurance des investissements en Ukraine contre les risques de guerre » a été adoptée. Ainsi, le gouvernement a décidé de faire de l’Agence de crédit à l’exportation (ACE) l’organisme de référence dans le secteur de l’assurance contre les risques de guerre.

Actuellement, les principaux assureurs ukrainiens proposent des polices d’assurance pour protéger les biens immobiliers, les équipements, les stocks de marchandises, etc. Il n’est pas surprenant que le coût de ces produits d’assurance soit assez élevé, en particulier dans les zones à haut risque. En moyenne, si l’assurance de base des biens coûte entre 0,1 et 0,3 % de la valeur du bien, le risque de guerre supplémentaire fait grimper la prime d’assurance à 0,5-4 %. Autrement dit, si un bien d’une valeur de 10 millions de hryvnias est assuré à un taux élevé de 4 %, l’entreprise doit payer 400 000 hryvnias par an.

Lire aussi: Les points clés de la stratégie d’exportation ukrainienne   

C’est là qu’intervient l’État, et plus précisément l’Agence de crédit à l’exportation mentionnée plus haut. Sa première mission consiste à prendre en charge le coût de l’assurance contre les risques de guerre, mesure qui est entrée en janvier 2026. L’agence prend en charge une partie de la prime d’assurance au-delà de 1 % du tarif d’assurance couvrant les risques de guerre. La compensation maximale pour une entreprise s’élève à 3 millions de hryvnias par an.

Cet outil est accessible aux entreprises sur l’ensemble du territoire ukrainien sous contrôle. Pour participer au programme, il faut verser une cotisation de 5 000 UAH. Selon les données de l’Association européenne des entreprises, début juillet 2026, 63 demandes avaient été déposées pour un montant total de couverture d’assurance de 7,9 milliards d’UAH, le montant potentiel de la compensation s’élevant à plus de 94 millions d’UAH.

L’instrument de réassurance, dans le cadre duquel l’ Agence de crédit à l’exportation garantit une partie des indemnités versées aux assureurs, revêt une importance tout aussi grande. Par exemple, en cas de sinistre lié à l’agression de la Fédération de Russie, l’entreprise reçoit une indemnité de la part de la compagnie d’assurance, après quoi l’EKA rembourse à cette dernière une partie de cette indemnité.

Prêts et subventions

Un autre mécanisme proposé par l’EKA, indépendamment des assureurs privés, est le programme d’indemnisation des biens endommagés. Il est également en vigueur depuis le 1er janvier 2026, avec un plafond de 30 millions de hryvnias par an. Début juillet 2026, 139 demandes avaient été approuvées, pour un montant total de 2,67 milliards de hryvnias d’indemnisation.

Toutefois, ce programme présente certaines limites par rapport au premier. Les biens doivent être situés dans des zones à haut risque, parmi lesquelles figurent les régions de Dnipropetrovsk, Donetsk, Zaporijjia, Mykolaïv, Odesa, Poltava, Soumy, Kharkiv, Kherson et Tchernihiv (à l’exception des territoires temporairement occupés). La région de Kyiv ne figure pas encore sur la liste, mais elle pourrait y être ajoutée prochainement.

La cotisation pour participer au programme s’élève à 0,5 % du montant total du préjudice probable. Cela signifie qu’une entreprise souhaitant bénéficier d’une couverture maximale de 30 millions de hryvnias doit verser une cotisation de 150 000 hryvnias. Les cotisations ne sont pas remboursées en cas de dommages matériels.

Pour les entreprises qui ont perdu leurs capacités de production et souhaitent les reconstruire ou les moderniser, le gouvernement propose des subventions pouvant atteindre 16 millions de UAH. La subvention est octroyée sur la base d’un plan d’affaires prévoyant un cofinancement, la part de l’État dépendant du type d’activité et de la région. En d’autres termes, la subvention ne constitue pas une compensation directe des pertes, mais plutôt un outil de financement du projet de reconstruction, que l’entreprise doit financer en partie elle-même.

Lire aussi:   Des abris pour les civiles en Ukraine : pourquoi le système ne fonctionne toujours pas  

Le dernier programme public que nous examinerons est le programme « Point d’appui ». Il permet d’obtenir une compensation d’une partie des salaires et des cotisations sociales des salariés pendant la période d’arrêt forcé ou de suspension des contrats de travail en raison de dommages matériels. Le montant de l’aide, ajouté aux salaires et aux cotisations sociales dus pour la période d’arrêt, est calculé dans la limite de deux salaires minimums par salarié et par mois, soit 17 294 UAH en 2026.

Aucune aide ne sera suffisante

Quelle que soit l’étendue des programmes d’aide, les pertes subies par les entreprises à la suite d’attaques hostiles seront toujours supérieures à n’importe quel montant d’indemnisation. En effet, il ne s’agit pas seulement de la perte de biens d’une certaine valeur, mais aussi des préjudices liés à l’impossibilité de poursuivre l’activité jusqu’à la reprise.

Toutefois, nous n’avons actuellement pas d’autre choix que de compter sur une forte implication de l’État, car les pertes subies par les entreprises ne cessent d’augmenter, ce qui pèse de plus en plus lourdement sur le marché de l’assurance.