Marianna Perebenesiuk Journaliste, traductrice et critique littéraire ukrainienne basée à Paris

Martin Duplantier : « Nous avons beaucoup à apprendre de ce qui se construit en Ukraine en matière de résilience »

SociétéCulture
27 février 2026, 15:19

Architecte et urbaniste franco-belge, Martin Duplantier travaille entre la France et l’Ukraine, où il accompagne des projets allant de la petite échelle architecturale aux visions urbaines d’ensemble. Présent à Paris, Bordeaux, Lviv et Kyiv, et enseignant à l’École d’architecture de Kharkiv, il analyse pour Tyzhden l’identité architecturale ukrainienne et les opportunités qu’ouvre aujourd’hui la reconstruction — entre tradition retrouvée, ressources locales et nouvel esprit collectif.

— Vous êtes architecte et urbaniste. Comment ces deux missions se conjuguent-elles dans votre travail ?

— Ce qui m’anime avant tout, c’est le rôle étendu de l’architecte : c’est-à-dire penser au-delà du bâtiment, au monde de la construction, de l’immobilier, des espaces publics. Comment parvient-on à vivre ensemble ? Comment réduire les conflits, sachant qu’une ville est, par nature, un lieu de tensions, un espace où surgissent des frictions, des nuisances, des désaccords ? Être architecte et urbaniste aujourd’hui consiste à travailler sur cette imbrication complexe.

— Vous êtes très impliqué en Ukraine depuis une décennie. Qu’est-ce qui explique que votre trajectoire professionnelle soit si étroitement liée à ce pays ?

— Il y a une double raison à mon attachement à l’Ukraine — une bonne et une mauvaise. La bonne, c’est que mes enfants sont aussi ukrainiens. La mauvaise tient à ma participation, avant 2014, à un concours d’aménagement urbain à Moscou. Ce projet s’est mal terminé, mais il a été remarqué par la mairie de Kyiv, qui a invité notre agence au tout début de la première invasion de l’Ukraine. Dans ce contexte évidemment chaotique, cette invitation n’a pas débouché sur un projet concret. Elle m’a toutefois permis de nouer, dans un premier temps, des liens avec le milieu universitaire.

— Qu’avez-vous observé, à ce moment, en Ukraine ?

— Il y a dix ans, j’ai trouvé un pays qui avait soif de se développer, de s’émanciper de son passé soviétique et du joug russe, mais aussi un pays où le promoteur immobilier était roi. J’ai donc vu l’empire des intérêts privés, envers et contre toute réflexion pour le public, le bien commun, parfois même contre le bon sens. L’Ukraine avait beau être développée à plein d’égards, elle souffrait de ce mal fréquent dans des pays émergents, à savoir la gouvernance défaillante et les jeux de pouvoir allant souvent dans le sens des intérêts privés. Ce n’est pas une approche idéale.

Et en même temps, c’est aussi la conjugaison de ces facteurs qui a progressivement dessiné les traits reconnaissables des villes ukrainiennes et surtout ceux de Kyiv : ce côté chaotique et organique, organiquement chaotique, qui la distingue très fortement des autres villes européennes. Malgré des horreurs qu’on peut parfois y voir, ça reste une ville que j’adore par-dessus tout.

Eglise moderne à Kyiv

— Et l’architecture ukrainienne ?

– Il existe en Ukraine des spécimens exceptionnels d’architecture du XXe siècle, même s’ils ont été édifiés sous le régime soviétique. Je pense, bien sûr, à Kharkiv, transformée selon un principe constructiviste remarquable. La majorité des architectes étaient ukrainiens : le constructivisme est donc aussi ukrainien. Cette période flamboyante de l’architecture moderne, au début du XXe siècle, a inspiré Le Corbusier et bien d’autres architectes modernistes européens et américains.

Pour le reste, l’Ukraine a malheureusement connu de nombreuses vagues de destruction et c’est très troublant pour les Européens de l’Ouest, comme moi, qui sont habitués à la continuité de leur patrimoine historique. On le voit clairement lorsqu’on se rend à Kyiv, à Kharkiv ou même, tenez, à Izioum. J’étais à Izioum avec le maire juste après la libération de la ville — il me dit : « Martin, tu sais, c’est une ville qui a longue histoire ». Nous sortons de la mairie, je regarde autour de moi : je ne vois que des bâtiments soviétiques. Je lui demande : « Où est-elle, cette ville ? » Elle a disparu. Elle a disparu à plusieurs reprises. Il reste parfois un fragment d’église, mais souvent elle n’est pas si ancienne. L’Ukraine est une véritable « terre de sang », broyée à de multiples reprises par des rouleaux compresseurs historiques.

Izioum, bâtiment détruit

Par ailleurs, les Russes ont tellement œuvré à annihiler toute velléité d’identité ukrainienne pendant si longtemps, que souvent il faut aller dans les plus petits villages, dans les contrées plus rurales, pour retrouver la consistance de l’identité architecturale du pays.

— Vous parlez de l’architecture traditionnelle ?

— Je trouve l’architecture traditionnelle ukrainienne exceptionnelle à plus d’un titre. C’est une architecture presque sans architecte, construite organiquement pendant des siècles avec des ressources locales, humaines et matérielles, portée par un savoir-faire ancré dans chaque région. Ce qui est fascinant, c’est que ces maisons peuvent durer trois ou quatre siècles. Le bois, contrairement aux idées reçues, traverse remarquablement le temps.

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Ce qui est véritablement spécifique à l’Ukraine, à mes yeux, c’est ce savoir-faire du bois et de la paille, ainsi que cette capacité à chauffer des espaces avec très peu de moyens. Cela fait écho à l’hiver très difficile que traverse aujourd’hui le pays : lorsqu’il fait –15 degrés et que l’on se demande comment se chauffer, je pense que ceux qui vivent dans des maisons traditionnelles sont bien mieux lotis qu’une personne habitant au 25e étage d’une tour, sans chauffage ni électricité.

L’identité architecturale ukrainienne réside ainsi, pour une large part, dans ce savoir-faire et dans cette manière d’habiter l’espace et la communauté : c’est un patrimoine intangible majeur. Les Ukrainiens ont aujourd’hui la volonté de retrouver ces bribes, ces traces, ces éléments qui leur appartiennent depuis des siècles, de les revisiter et de les actualiser. Ce mouvement s’est accéléré après la première invasion de l’Ukraine en 2014, avec une prise de conscience très nette de leurs racines : d’où ils viennent, ce que représente ce savoir-faire séculaire, et le rôle des ressources locales dans cette continuité.

— Participez-vous à ce mouvement ?

— Nous essayons d’initier les processus, même à toute petite échelle : réactiver des filières de pierre, de bois, de paille, pour que l’Ukraine prenne conscience qu’elle dispose de matériaux renouvelables, très peu carbonés, extrêmement intéressants — des matériaux qui sont aujourd’hui parmi les plus recherchés dans les projets en France, en Belgique, en Allemagne, etc.

Dans l’horrible tragédie qu’est la guerre, il y a aussi l’opportunité de se poser les bonnes questions. C’est une question de survie : quand on parle d’indépendance, on pense d’abord à utiliser des ressources disponibles, les ressources traditionnelles que l’on maîtrise : déchets agricoles, bois, terre crue, argile. L’Ukraine est aussi un pays industriel : on peut donc mettre en place des filières industrielles à partir de ces ressources. De mon côté, je peux former, initier, provoquer les jeunes générations pour qu’elles s’y intéressent, qu’elles cherchent des solutions, qu’elles expérimentent, qu’elles osent. Il faut attiser cette dynamique du renouveau intelligent ancré dans la tradition retrouvée. Attiser aussi, par des projets pilotes, le volet industriel.

— À vous entendre, cela paraît facile…

— Facile et difficile à la fois. En 2025, l’Ukraine utilise encore la réglementation autour de la construction héritée du système soviétique qui promeut essentiellement le béton et l’acier — des matériaux dont la production consomme énormément d’énergie. Cette réglementation double également le travail d’ingénierie : lorsque vous déposez un dossier pour expertise, vous devez le préparer comme si c’était encore l’État qui finançait l’opération, comme à l’époque soviétique, alors que ce n’est plus le cas.

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Il existe donc beaucoup de freins, et beaucoup d’intérêts à ce que rien ne change — je parle des parties prenantes qui en tirent des honoraires, des cabinets d’ingénierie, etc. Ils n’ont pas intérêt à ce que le système évolue. Quand je vois cela, je me dis : un pays en guerre, qui cherche à résister et à se développer malgré tous les défis, qui doit mobiliser ses ressources, ne peut pas être pieds et poings liés à un système hérité d’avant 1991.

Tout ce système doit être remis à plat. En Europe, vous n’avez pas besoin de demander plusieurs expertises à différentes étapes d’un projet. Dans la plupart des pays européens, on ne vous impose pas des poutres en acier ou en béton. On vous demande seulement de respecter des règles d’urbanisme local. Il y a donc un véritable enjeu de décentralisation en Ukraine, qui, pour l’instant, n’est pas assumé.

— Et les Ukrainiens dans tout ça, ceux qui vivent ces villes et ces bâtiments ? Qu’en pensent-ils ?

— Lorsque pendant des décennies on a été privé de possibilité de choisir, comme ce fut le cas à l’époque soviétique, il n’est pas toujours évident de savoir ce que l’on veut et de se mettre d’accord. D’où l’importance de faire participer les citoyens à une vision du bien commun. C’est difficile, même ici, en France, mais il faut former des gens pour penser la ville. C’est pour cela que je me suis engagé dans l’enseignement : je pense que c’est par la formation que l’on peut faire évoluer les choses. C’est votre pays, votre avenir, votre héritage. Mon rôle consiste à instaurer un dialogue.

Eglise ancienne à Tchernihiv

— Et ça marche ?

— Ce que je trouve remarquable en Ukraine, c’est la vitalité de la société civile. Il existe une soif d’expression rafraîchissante. Lorsque nous travaillons sur des projets à Zaporijjia ou à Kherson, nous consultons des milliers de personnes, y compris celles qui se sont réfugiées à l’étranger. Elles restent profondément attachées à leur ville, elles nous écrivent, passent du temps en visioconférence pour parler de son avenir. C’est formidable.

Il y a un attachement fort, une volonté d’expression et de partage. Personnellement, j’en reçois énormément d’énergie positive. Depuis 2022, on observe une attention beaucoup plus grande à la qualité intrinsèque des projets : à leur impact social, à la manière dont ils peuvent aider à surmonter les traumatismes physiques et psychologiques, à recréer du lien, à sortir les enfants de l’isolement numérique. Je n’imaginais pas que l’architecture pouvait générer autant d’effets sur la vie quotidienne. Dans cette tragédie immense, il y a quelque chose d’extraordinaire : un esprit collectif très fort.

— Cette expérience peut-elle servir à d’autres pays européens ?

— Nous avons travaillé sur ces questions lors du pavillon français à la Biennale en 2025, consacré aux aléas et aux risques — géopolitiques, environnementaux, naturels. Les passerelles sont évidentes : du bunker à la résilience, comment faire avec peu, comment fonctionner en mode dégradé, comment continuer à aller à l’école, à travailler.

En France, nous sommes très vulnérables. Nous n’avons pratiquement pas d’abris. À Paris, il n’y en a aucun véritablement adapté. Nous savons depuis des décennies qu’il faudrait anticiper, et pourtant nous ne faisons rien.

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L’Ukraine développe aujourd’hui des pratiques dont nous devrions nous inspirer, qu’il s’agisse de réglementations sur les abris, de cartographie des risques ou d’innovations technologiques. Il existe des passerelles possibles, concrètes, entre maires ukrainiens et français, entre urbanistes, entre ingénieurs. Nous avons beaucoup à apprendre de ce qui se construit en Ukraine en matière de résilience, qu’elle soit environnementale ou géopolitique.