« La terre est bleue comme une orange », un prestigieux prix français pour un film ukrainien

Culture
6 novembre 2022, 09:20

Un vers de Paul Éluard donne son titre au documentaire ukrainien: « La Terre est bleue comme une orange », de la réalisatrice Iryna Tsilyk. Il vient de recevoir le Prix des Médias au festival du film Le Grand Bivouac en France. Multi-primé, c’est la trentième récompense qu’il obtient (Sundance étant la plus illustre). « La terre …» est de ce fait le film ukrainien le plus primé aujourd’hui.

C’est l’histoire d’une famille qui vit dans la zone du Donbas, en guerre depuis 2014; le film est sorti en 2020, il a gardé toute sa pertinence. Le récit des événements a été filmé entre 2017 et 2019 dans des villes proches du district de Pokrovsk situé dans la région de Donetsk (principalement à Krasnohorivka); elles n’ont pas beaucoup changé depuis. Mais, après le gel du conflit dans cette région d’Ukraine, les combats se sont récemment intensifiés, menant à la guerre totale.

Le film d’Iryna Tsilyk est une coproduction lituanienne de la société cinématographique Moonmakers; notons avec intérêt que « La terre… » fait plusieurs fois référence au court métrage balte culte « 10 minutes plus vieux » de Herz Frank, qui fut tourné en Lettonie en 1978. Ce court-métrage filme avec caméra cachée le visage d’un jeune garçon assistant à la représentation d’un théâtre de marionnettes; on le voit réagir et faire preuve d’une grande empathie pour les personnages. La caméra se concentre de la même façon sur les acteurs de « La Terre est bleue comme une orange »; on voit les témoins de situations chaotiques et confuses les répéter, les reproduire et devenir soudainement les spectateurs de leur propre vie.

Nous découvrons la famille Trokhymchuk qui tourne un film sur les évènements qu’elle a vécu : le début de la guerre, les bombardements, les séjours dans la cave, l’aide aux militaires ukrainiens, etc. Tout cela, ils le répètent d’abord, avec application et ténacité, puis ils le tournent sous la direction de Myroslava, la fille aînée, qui rêve d’entrer à l’université de Kiev afin de faire des études de cinéma. Son ambition va se réaliser et elle revient pendant les vacances dans sa ville natale pour terminer son film.

On pourrait dire qu’il est question ici d’une sorte de recette familiale sur la façon de ne pas sombrer dans la folie quand notre vie est brusquement et de façon terrifiante mise en danger : il faut essayer d’appréhender l’angoissante réalité comme quelque chose d’irréel.

Regarder froidement sa destinée comme une image de cinéma la rend impersonnelle, la transforme en quelque chose d’étranger, même si elle reste émotionnellement proche. L’observer à travers l’objectif d’une caméra permet d’échapper au malheur et à la détresse, c’est aussi le moyen de comprendre les blessures traumatiques. La famille semble mettre en scène sa vie, ce qui lui permet de prendre de la distance avec les faits, ceux qui se trouvent de l’autre côté de la fenêtre.

Tragiquement, les Trokhymchuk symbolisent le temps de la guerre. Enfants et adultes, tous essaient de se comporter normalement et de façon habituelle, bien que le monde familier ait disparu depuis longtemps. De nombreux animaux vivent avec la famille, les enfants s’affairent et s’entraident; tous jouent de divers instruments de musique (synthétiseur, flûte, guitare, accordéon).

C’est une famille nombreuse dont la mère a la charge; le mari, entend-on, est « quelque part », au loin, absent, manquant même au moment de la remise des diplômes de Myroslava. Un observateur étranger pourrait croire que c’est la guerre qui a éloigné les hommes; or, déjà en temps ordinaire, nombre de familles sont régies par les femmes. Il court une plaisanterie selon laquelle les enfants sont élevés par des couples de même sexe : la mère et la grand-mère. D’ailleurs, la grand-mère se plaint: « les hommes n’ont pas de cœur » dit-elle, « dans notre pays, seules les mères sont responsables des enfants, et pas les pères ».

Cela nécessite du courage. Les femmes doivent avoir un tempérament aguerri, un caractère bien trempé, beaucoup de force d’âme. Elles sont l’emblème de la capacité de résistance ukrainienne que les Trokhymchuks personnifient à leur tour.

Et c’est dans ces circonstances que le cinéma devient un prisme magique, ce filtre féerique qui transforme l’environnement en une toile surréaliste. On retrouve sans étonnement le titre du documentaire qui emprunte une citation paradoxale au poète surréaliste français Paul Éluard.

Le générique de fin accompagne l’enregistrement de la Première du film, destinée aux amis et connaissances, qui reprend le procédé de départ de « La terre est bleue comme une orange », et filme de même façon, en contrepoint, les réactions des spectateurs. Nombreux sont ceux qui pleurent, les larmes sont plus éloquentes que les mots.

C’est en présentant le film que la mère nous fait une confidence: « L’histoire de notre famille est l’histoire de toute notre ville », je veux ajouter: « et celle de toute l’Ukraine », qui, non seulement survit, mais veut jouir de la vie autant qu’elle le peut, et cela sans le devoir à quiconque – et malgré tout.