François Grünwald est ingénieur agronome, docteur en Sciences de gestion et l’auteur de Ukraine: résistance, solidarité, espoir. Il est Président du Comité d’Aide médicale-Ukraine, président honoraire du groupe URD et chercheur associé au Risk Institute de l’Université de Grenoble. Tyzhden s’est entretenu avec lui au sujet des urgences de l’aide à l’Ukraine.
– Vous avez mené de nombreuses missions en Ukraine au cours de ces quatre ans et demi de guerre. En quoi celle-ci diffère-t-elle des précédentes ? Quels sont les principaux défis auxquels votre équipe est confrontée et, plus largement, ceux auxquels l’Ukraine doit faire face ?
– 15 missions en effet depuis 2020, du sud au Nord et de l’Est à l’Ouest d’un pays qui résiste mais qui souffre. Cette mission a commencé à Odessa. J’étais invité par l’association ukrainienne des collectifs de gestionnaires de copropriétés et d’immeubles pour parler des enjeux d’adaptation de l’Ukraine aux changements climatiques, et notamment aux vaques de chaleurs qui, en Ukraine comme partout, deviennent des catastrophe sanitaires et économiques. Comment adapter ce qui est encore debout et mieux reconstruire ce qui a été détruit, pour faire face à ce défi majeur du futur ? Alors que la guerre n’est pas finie, les Ukrainiens tentent de se projet vers le futur et ses défis.

Puis, de Mykolaeiv et Kherson jusqu’à Soumy et Kharkiv, l’objectif de la mission était de préparer notre Plan Hiver, en coordination avec les ministères concernés, les autorités des oblasts et des municipalités. Nous avons tiré les leçons des derniers hivers, avec les générateurs qui ne peuvent être installés par manque de câbleries adaptées, qui tombent en panne par manque de pièces détachées, etc. Mais surtout nous avons accéléré nos préparations car avec les destructions des infrastructures énergétiques durant les dernières semaines, un phénomènes qui va surement encore s’aggraver d’ici l’hiver, nous devons nous préparer une situation très dure pour les populations. J’ai passé une grande partie de l’hiver dernier en Ukraine et j’ai vu combien les gens avaient souffert, avec des températures de – 20, -25.
– Que faut-il faire dès maintenant, sans attendre, pour aider l’Ukraine en reconstruction et en développement, ainsi que rendre possible son adhésion à l’UE ?
– La vraie urgence serait de « fermer le ciel Ukrainien ». Des initiatives comme « SkyShield » soutenue de façon large en France, en Angleterre, dans les pays nordiques, doivent être mises en place de façon urgente, car sinon, les missiles vont continuer de tuer, de détruire les infrastructures essentielles pour la survie. A ce stade, il faut aussi supporter et consolider les efforts qui permettent de durer malgré la guerre. Le livre Unbreakable Kherson, (Kherson l’incassable) qui vient de sortir raconte comment les Ukrainiens se sont organisés pour construire une résilience globale. C’est une leçon pour nous tous en Europe, dans le contexte de menace. Son sous-titre « Ukrainian Wartime resilience : lessons for Europe » et les explication que donne mon ami le Gouverneur Oleksadr Prokudin, qui coordonna l’ouvrage sont clairs : l’Ukraine a certes beaucoup à recevoir de l’Europe, mais elle a aussi beaucoup à offrir.
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– Quelle est la situation dans le domaine énergétique en Ukraine et quelles mesures à prendre vous conseiller ?
– Dans le domaine de l’énergie, les difficultés sont nombreuses. De nombreuses infrastructures anciennes ont été détruites et réparées plusieurs fois, mais maintenant il n’y a plus de pièces détachées. Les Russes connaissent les localisations de la plupart des stations et sous stations. Ils peuvent donc les bombarder facilement. Dans les recommandations de mon rapport sur l’énergie de 2023 largement partager avec les autorités ukrainiennes, j’indiquais quelques axes clés : protéger, disséminer, diversifier, modulariser, pré-stocker pour pouvoir remplacer e réparer vite. Ces axes sont maintenant au cœur de la stratégie du ministère et de nombreuses municipalités ukrainiennes, avec les unités de cogénérations réparties dans des villes comme Kharkiv, l’installation de systèmes hybrides « courant de la ville-générateurs-solaires-écoflows ».

Avec la destructions de nombreuses stations-service, l’approvisionnement en carburant des générateurs va devenir difficile et il faut à la fois stocker ce dernier (bien protéger), diversifier les sources de production et de stockage de l’électricité. Il va falloir définir les « modes dégradés » pour les hôpitaux et les structures sociales, renforcer les systèmes de survie économes autour des « points d’invicibilité » et des abris. Au Comité d’Aide Médicale -Ukraine, nous travaillons sur l’ensemble de ces composantes de la résilience énergétiques. Mais le défi des moyens est évidemment énorme.
Une de mes autres inquiétudes est sur le système de production d’électricité nucléaire en Ukraine. J’ai fait toute une recherche pour préparer le 40ième anniversaire de la catastrophe de Chornobyl et j’en ressorts très inquiet, vu la vulnérabilité des centrales aux coupures de courant, qui risquent d’entraver le fonctionnement des systèmes de refroidissement des réacteurs. Le risque est majeur à Zaporijjia, mais en fait il est présent sur toutes les centrales d’Ukraine.
– Dans un de vos récents rapports de missions vous évoquez les urgences à réagir dans la production/reproduction de l’eau potable, ainsi que des difficultés dans le secteur de la santé :. Pourriez-vous nous en parler ?
– Dans une société moderne et urbanisée, l’accès à l’eau potable dépend essentiellement de systèmes complexes « captage-traitement-distribution-évacuation des eaux usées ». Bombarder les stations d’épuration et les stations de production d’énergie qui les fait fonctionner peut induire une catastrophe sanitaire majeure. On n‘est pas passé loin du désastre cet été quand une des centrales proche de Kyiv a été touchée par un missile, heureusement pas trop gravement. Mais la municipalité et les Vodokanals étaient très inquiets. La situation d’accès à l’eau est évidemment critique dans le sud, là où les sous-sols sont des alluvions saumâtres, à fortes teneurs en soufre et en chlore. Il faut amener de l’eau de loin, mais les Russes bombardent les canalisations, ou produire localement, avec de coûteuses techniques d’osmose inversée (technique proche de la désalinisation).
Dans le secteur de la santé, la situation est très difficile en ce qui concerne la gestion des blessés, notamment du fait des drones qui rendent dangereuses les évacuations. Malgré les miracles que font en permanence les « combats medics », femmes et hommes incroyables de courage, les difficultés de prise en charge des blessés, des risques infectieux, des besoins médicaux des personnes qui ont des blessures très graves sont multiples. De plus, les problèmes psychosociaux et l’impact des multiples traumatismes physiques et psychologiques sont considérables et le poids que ceci va peser sur le futur du pays est terrifiant. Avec des partenaires ukrainiens, j’essaye d’aborder ces questions via le soutien à de nombreux centres d’équithérapie qui, de Kropernivsky à Kharkiv et de Chernihiv à Zaporijjia, tentent d’utiliser l’incroyable puissance médiatrice des chevaux pour apaiser des corps blessés et des âmes brisées par les horreurs de la guerre.
– Quelle est la situation avec la gestion des déchets en Ukraine ? Qu’est-ce qu’il est possible de faire de maintenant pour l’améliorer ?
– L’Ukraine tentait, avant la guerre, de mettre en place des procédures et des processus de gestion des déchets, avec des responsabilités municipales, l’implication d’entreprises privées et une législation assez complexe. Dans la guerre, hélas, cette question est loin d’être une priorité. Dans de nombreuses communes, les engins et camions impliqués dans les activités de collecte et de stockage des déchets solides ont été mobilisés pour le front. Néanmoins, on voit émerger un peu partout des initiatives et les villes d’Ukraine d’Ukraine sont incroyablement propres, même si les décharges se multiplient. Plus inquiétant pour moi est la question des quantités énormes de débris urbains qui résultent des terribles destructions dans de nombreuses villes. Ce sera un des défis du futur : transformer ses millions de tonnes de gravats en des ressources pour la reconstruction !

– Il existe un danger de dépendance à l’égard des organisations humanitaires qui financent les aides à l’Ukraine. Comment l’éviter ?
– L’aide en Ukraine est devenu un vrai secteur économique qui emploie beaucoup d’Ukrainiens. On a vu le traumatisme important qui a résulté des nombreuses fins de contrats liés à la fin brutale des projets financés par l’USAID suite à la décision de Trump de mettre fin aux activité de cette agence américaine. Une partie de la dépendance est le résultat du manque d’articulations entre les pratiques des acteurs de l’aide et celles des institutions ukrainiennes. Il y a eu beaucoup d’occasions ratées de trouver de vraies synergies, souvent de la faute des acteurs internationaux. Je parlais de cette question dès 2022.
– Est-ce que l’Europe est consciente de l’interdépendance avec l’Ukraine, au moins dans le domaine de la sécurité, selon vos observations ?
– L’Europe commence à comprendre que les Ukrainiens ont fortement changé les manières de faire la guerre et que cette dynamique s’est installée pour durer. La dronification, l’utilisation de l’IA, même si l’ordre de frappe reste humain, la mise en place de systèmes agiles de production des nouvelles armes avec des interactions fortes et rapides entre soldats au front et ingénieurs de l’arrière, font parties d’un nouveau paradigme de la conduite des hostilités. Les Européens sont encore très loin derrière, même s‘ils ont commencé à bouger.
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Là où je vois des enjeux de recherche de nouvelles complémentarités, c’est dans le domaine agricole. La France et l’Europe sont dépendantes du maïs américain et du soja du Brésil, ce dernier étant produit au dépend de la forêt amazonienne. Le développement d’un Plan Protéines entre l’Europe de l’Ouest et l’Ukraine serait l’occasion d’aider l’Europe à se sortir de dépendances néfastes et à l’Ukraine de diversifier son agriculture et de mieux lutter contre l’impact du changement climatique.
– Quels autres défis pour l’Ukraine voyez vous dans le contexte actuel ?
– Au-delà de ce qui nous attend pour l’hiver, il y a l’enjeu de l’espérance. Dans les nuits dans le métro ou dans des abris, dans les arrêts de bus ou dans les salles d’attente des hôpitaux, on voit à la fois la fatigue et la rage des Ukrainiens. Un des facteurs clés de cette résilience est la confiance. Confiance dans les alliés ? Ca varie face à l’Europe, c’est devenu absent face aux américains. Confiance dans la capacité du front à tenir ? Elle est là mais tout le monde sait combien les soldats souffrent et combien est dure la vie des familles, des femmes et hommes tombés au front. Confiance dans le leadership ? Jusque là intangible, la série de scandales, les histoires de corruption et des décisions politiques mal comprises, au mieux mal expliquées, ont entamé cette confiance. Si la vigueur de cette démocratie ukrainienne, qui depuis la révolution Orange et l’ EuroMaidan jusqu’aux dernières manifestations reste incroyable, la société ukrainienne demande toujours plus : plus de lutte contre la corruption, plus d’écoute démocratique. Le ciment de l’union, ce qui a permis jusque là au pays d’encaisser des chocs terribles, a pris quelques coups. Il faut absolument qu’il se reconstitue !!! En tout cas, dans quelques semaines, je retourne en Ukraine !


