Roman Malko Correspondant spécialisé dans la politique ukrainienne

Enfants de la liberté. Quatre histoires sur fond de guerre. Partie 4. Tyhran

Société
18 décembre 2023, 10:30

Ils n’ont que peu de souvenirs de la Révolution orange, parce qu’ils étaient trop jeunes ou pas encore nés. La Révolution de la Dignité a été principalement vue à la télévision, certains la connaissent grâce aux histoires de leurs parents, et seuls quelques-uns ont eu la chance de se rendre au Maidan révolutionnaire et de tout voir de leurs propres yeux. Aujourd’hui, ils sont allés défendre l’Ukraine sans hésitation, car ils ne peuvent imaginer faire autrement. Ils sont complètement différents de leurs parents et de leurs grands-parents. Enfants de l’Ukraine libre qui n’ont jamais connu l’esclavage. Et ils ont déjà suffisamment grandi pour se sentir responsables de leur avenir.

Aujourd’hui, tous nos héros défendent la Patrie dans les rangs de la 112e brigade distincte des Forces de Défense Territoriale des Forces armées ukrainiennes à Kyiv. Ils sont tous très différents, mais on peut les appeler sans hésitations des enfants de la liberté. La Révolution de la Dignité a affecté d’une manière ou d’une autre leur vision du monde et leur vie. Leur choix apporte des réponses à ceux qui ont peur, qui doutent, qui sont fatigués ou désespérés. C’est une génération qui va véritablement changer le pays.

Malgré son jeune âge, Tyhran a eu une chance inouïe : il a non seulement choisi une profession intéressante qui lui procure du plaisir, mais il a pu voyager beaucoup, même pendant la Révolution de la Dignité. Ce n’est pas quelque chose dont ses camarades peuvent se vanter. Depuis son jeune âge, Tyhran fait du cirque.

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Tout est arrivé un peu par hasard. Au début, un ami avec qui Tyhran faisait du théâtre lui proposa d’aller au Maidan pour apporter de la nourriture aux révolutionnaires. Il y a, dit-on, des pommes de terre et toutes sortes d’autres cadeaux utiles. Le jeune homme s’y est immédiatement rendu tout seul, car c’était vraiment intéressant là-bas. Surtout lorsque les combats contre les policiers de la Berkout ont commencé dans la rue Hroushevsky et que le centre de Kyiv a commencé à ressembler au décor d’un film sur l’apocalypse.

Il est évident que le garçon ne s’attendait pas à entrer dans l’épicentre des événements, mais au moment même où il s’est trouvé près du stade Dynamo, la « Berkout » (régiment spécial de la police – ndlr) a essayé de disperser les habitants de Maidan. L’assaut a commencé soudainement et il n’y avait nulle part où fuir. Tyhran a couru jusqu’au bâtiment où avait été installé le poste de secours, s’est assis, repris ses esprits et s’est rendu utile : il a apporté de la nourriture, des médicaments, a soigné des blessés et les a emmenés dans un endroit sûr. « À l’âge de 13 ans, j’étais assez grand, suffisamment pour qu’on ne s’aperçoive pas que j’en étais un enfant. J’ai enroulé un foulard autour de mon visage, mis une capuche et c’était tout. Ils m’ont juste dit quoi faire, et je l’ai fait », explique Tigran.

« C’est la première fois de ma vie que je voyais des blessés. Quand j’ai quitté cet endroit, j’étais en état de choc », admet le soldat. « Parce que j’étais encore un enfant. » Le lendemain, le garçon n’était plus autorisé à se rendre place Maidan. Les parents, ayant pris connaissance du comportement de leur fils, l’ont envoyé le plus loin possible de Kyiv, dans la région d’Odessa. Mais pas seulement parce qu’ils avaient peur qu’il lui arrive quelque chose : le garçon avait des problèmes respiratoires et après avoir avalé une bonne quantité de gaz lacrymogènes et de fumée de pneus, il avait manqué suffoquer. Le jeune homme avait donc été emmené plus près de la mer pour récupérer un peu.

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Cependant, même une expérience révolutionnaire aussi mineure s’avéra utile des années plus tard. Lors de l’examen final du bac, le jeune homme répondra aux questions sur le Maidan d’autant plus facilement qu’il l’avait vécu. Il explique que lorsque vous êtes personnellement présent à un évènement, vous comprenez mieux de quoi il retourne. Et compte tenu du fait qu’il n’avait pas prêté particulièrement attention aux sciences humaines pendant ses études, car, en tant qu’artiste de cirque, il se concentrait sur l’amélioration de ses compétences physiques et pratiques, cette expérience humaine du Maidan était vraiment un cadeau du destin.

Tyhran, issu d’une dynastie de musiciens, a d’abord pensé à perpétuer la tradition familiale, mais a ensuite « décidé de choisir quelque chose d’un peu plus sportif » et s’est tourné vers la pantomime. Cependant, il ne travaille pas que dans ce genre : il marche sur des échasses, jongle, danse. Il a aussi travaillé comme metteur en scène et comme acteur de théâtre. Il raconte qu’il couvre de nombreuses disciplines dans son travail. Depuis l’âge de 16 ans, il se produit en Pologne, en Allemagne et en Arabie Saoudite. Lors de l’invasion à grande échelle, il est diplômé de l’Académie municipale des arts des variétés et du cirque de Kyiv. Et il compte bien reprendre son métier une fois la guerre terminée.

Cependant, il comprend déjà que ce sera un travail complètement différent. « Quand on part en guerre, le spectre des émotions s’élargit. Votre vision du monde s’élargit. Vous voyez beaucoup de choses effrayantes que vous voudriez n’avoir jamais vues. Cela affecte fortement votre conscience et change la part de créativité en vous. Cela change la façon de penser. Votre vie entière change à cause de cela. Même si vous ne participez pas activement au combat, étant dans l’armée, vous vivez certaines choses qui changent votre vision du monde. Et après la victoire, mon approche de mon travail, ma façon de penser va changer à 100%, ça a déjà changé. C’est juste qu’ensuite cela s’incarnera d’une manière différente dans mes œuvres ».

Tyhran est actuellement en reconversion dans le domaine de la « Reconnaissance aérienne et contrôle des drones kamikaze ». Avant cela, il a combattu dans l’infanterie pendant un an et demi comme carabinier à Kharkiv, puis dans la région de Louhansk. Il dit qu’il s’agissait principalement de creuser des trous, des abris et des tranchées, car « la première chose qu’un fantassin doit savoir faire, c’est travailler avec une pelle ». Même s’il admet qu’il n’est pas un pro dans cet art. Certains de ses camarades creusent avec beaucoup plus de virtuosité. « Vous les regardez : c’est comme une machine. Et le plus important, c’est qu’ils aiment ça. Du moins, ils donnent cette impression ».

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Tyhran s’est retrouvé dans les Forces de défense dès les premiers jours de l’invasion à grande échelle. Ce n’était pas gagné d’avance, parce qu’il n’avait aucune expérience militaire. Pendant plusieurs semaines, les commissariats militaires refusent d’accepter le volontaire, puis ils le prendront en pitié et l’affecteront à un peloton d’ingénierie non officiel qui parcourt Kyiv et équipe des structures défensives. Ce n’était manifestement pas ce qu’il voulait, et il a donc été très heureux lorsqu’un ami l’a invité à rejoindre la Défense Territoriale. « Le service militaire est un peu différent de mon métier », ironise Tyhran. « Il a fallu beaucoup de temps pour s’y habituer, mais j’ai été beaucoup aidé par ceux qui avaient une expérience militaire. J’ai tout de suite intégré une bonne compagnie et une bonne section, qui sont devenus une vraie famille », confie-t-il.

Le jeune homme dit que déjà après le Maïdan, en 2014, il pressentait que la guerre viendrait à un moment ou à un autre. Ses soupçons se sont confirmés lorsque des exercices de démonstration ont eu lieu au Belarus au printemps 2021 et que des rumeurs se sont répandues sur d’éventuelles actions agressives envers l’Ukraine. « J’ai même trouvé une carte tactique opérationnelle, je l’ai regardée et j’ai compris qu’il s’agissait d’une préparation et que la guerre à grande échelle était pour très bientôt. J’ai compris que ce n’était qu’une question de temps », souvient-t-il.