Anne & Laurent Champs-Massart Couple des écrivains français

Balzac en Ukraine

CultureHistoire
6 avril 2026, 11:57

Lorsqu’on pense à Balzac, on pense à beaucoup de choses, à ses déboires financiers, à son énorme canne, à sa table de travail, sur laquelle il écrivait la nuit, et la nuit seulement, revêtu d’une robe de bure, à sa consommation excessive de café, qui l’aidait à tenir des heures durant à l’écritoire, à l’univers qu’il a su créer : plus de 4 000 personnages à qui il a donné vie dans plus de 16 000 pages. Au sein de cette constellation d’images, l’idée d’Ukraine n’apparaît pas immédiatement. Or, l’Ukraine a profondément marqué l’existence de Balzac. C’est ici-même, en plein cœur de l’Ukraine, que ce génie littéraire a réalisé l’un de ses vœux les plus chers : se marier. Un désir qu’il a pu réaliser, justement, grâce à l’écriture.

L’Ukraine entre dans la vie de Balzac sous la forme d’une lettre. Cette lettre est postée d’Odessa et signée : l’Etrangère. Elle est datée du 28 février 1832. A cette date, Balzac est déjà un écrivain d’envergure. Il a publié Les Chouans, La Peau de chagrin, ou encore Le Chef-d’oeuvre inconnu, et ses livres ont franchi les frontières de la France, pour atteindre les mains des lecteurs européens francophones. On reconnaît le talent qui n’appartient qu’à lui de percer les secrets intimes des individus, notamment des femmes.

Les lettres à lui adressées, souvent par des lectrices qui cherchent à lui exprimer tant leur admiration que leur gratitude pour avoir réussi à les dire, ne sont pas rares. Mais seule une de ces nombreuses lettres lui est arrivée d’un lointain si mystérieux et envoûtant : Odessa ! Et seule l’une d’elle a été signée de cette formule énigmatique et envoûtante : l’Etrangère !

Portait d’Honoré de Balzac

Cette étrangère écrit au romancier : « Lorsque je lisais vos œuvres, mon cœur battait la chamade ; vous montrez la véritable dignité de la femme, l’amour pour la femme – un don du ciel, une émanation divine ; je suis émerveillée par la merveilleuse sensibilité de votre âme, car c’est elle qui vous permet de deviner l’âme des femmes ». Pour épaissir encore le mystère, cette lettre ne fait mention d’aucune adresse à laquelle répondre… Balzac ne recevait pas simplement les hommages d’une admiratrice, il recevait une invitation au voyage, à l’ailleurs, peut-être à l’amour absolu dont il avait toujours rêvé.

Toute la suite de l’histoire aurait pu disparaître. Mais Balzac répondit. Comment le fit-il, lui qui n’avait aucune adresse à laquelle répondre ? Il répondit par le biais d’une publication dans la Gazette de France, journal que les étrangers francophones consultaient. Voici ce qu’il publia dans le journal : « M. de B. a reçu la lettre qui lui a été adressée le 28 février ; il regrette d’avoir été mis dans l’impossibilité de répondre ; et si ses vœux ne sont pas de nature à être publiés ici il espère que son silence sera compris ».

C’en est assez pour que l’Etrangère comprenne la sincère volonté qu’a l’illustre auteur de correspondre avec elle. A la troisième lettre, sans dévoiler encore son identité, elle donne à Balzac le moyen de lui répondre par lettre. Leur échange épistolaire durera 17 ans, durant lesquels plus de 400 lettres furent échangées. Celles écrites par Balzac ont survécu, mais quant aux lettres de l’Etrangère, seules deux d’entre elles demeurent, toutes les autres ayant été volontairement détruites pour préserver la mémoire de cette comtesse encore mariée.

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L’amour entre les deux correspondants naît véritablement au fil des pages qu’ils s’adressent l’un à l’autre. Mais de qui Balzac est-il tombé amoureux ? Après un an et demi à s’échanger des lettres, Balzac ne sait encore rien de l’identité véritable de son interlocutrice. Pourtant, l’amour est bien là, aveugle, tout tissé de mots, et réciproque. Le 23 septembre 1833, une rencontre est organisée par la mystérieuse épistolière au bord du lac de Neufchâtel. Pour la première fois, Balzac la voit. Il est sous le charme. C’est alors qu’elle lui révèle son identité.

Portrait d’Eva Hanska

Elle s’appelle Ewelina Hanska, née Rzewuska, elle a 27 ans. Elle appartient à la noblesse polonaise. Elle est mariée au comte Hanski, de 17 ans son aîné, maréchal de la noblesse de Volhynie, dont le fief se situe en plein coeur de l’Ukraine. L’amour ressenti par Balzac se mêle alors à un autre de ses rêves : devenir noble un jour, posséder une terre, en finir avec les soucis financiers. Enivré, illuminé par celle qu’il surnomme poétiquement son « étoile polaire » et, plus affectueusement, sa « Minette », « Linette chérie », sa « fleur », son « louloup d’amour » ou encore son « minou chéri », Balzac continue de travailler d’arrache-pied à son oeuvre romanesque. La marque d’Ewelina, qu’il appelle désormais Eva, entre, par un phénomène naturel, dans la fiction. Elle inspirera le personnage de la Fosseuse du Médecin de Campagne.

Deux autres rencontres auront lieu en 1834 : à Genève et à Vienne, et toujours en présence du mari. Puis Eva et sa famille rejoignent leur domaine ukrainien de Verkhivnia. Balzac et Hanska ne se verront plus pendant sept années, des années durant lesquelles l’auteur atteint l’acmé de sa production avec la publication des romans Eugénie Grandet, Le Père Goriot, Le lys dans la vallée, Splendeurs et misères des Courtisanes, parmi bien d’autres textes… Jamais il ne cessa de correspondre avec madame Hanska, cherchant à maintenir vivante l’idée d’une union possible un jour. Un premier pas en direction de ce projet sera accompli avec la mort de monsieur Hanski, en 1841.

Le château d’Eva à Verkhivnia. Photo : Champs-Massart 2026

En 1847, pour la première fois, Balzac se met en route pour rejoindre la terre dont il rêve depuis le début de sa relation avec Eva : l’Ukraine. Après dix jours et dix nuits de trajets en train et en malle-poste, en « kibitka » et en « bouda » (sortes de roulottes en bois ou en osier), Balzac arrive à Jytomyr, puis à Berdytchiv. La nature ukrainienne l’exalte. Dans son journal et ses lettres, il s’épanchera : « C’est le désert, le royaume du blé, c’est la prairie de Cooper et son silence ». C’est « la terre ukrainienne, une terre noire, que l’on ne fertilise jamais et où l’on sème sans cesse. Ce paysage m’a plongé dans une sorte de stupeur ».

Au terme de cette épopée, Balzac arrive enfin à Verkhivnia. Voici comment il décrit la vision qu’il eut du château d’Eva : « J’aperçus une espèce de Louvre, de temple grec, doré par le soleil couchant, dominant une vallée ». Le domaine d’Eva Hanska, immense, s’étend sur 21 000 hectares, auxquels sont attachés plus de 3 000 serfs et 300 domestiques. Le château, éloigné de tout, vit en autarcie. A sa soeur Laure, Balzac explique : « A Wierzchownia [translittération polonaise de Verkhivnia], il faut avoir toutes les industries chez soi, céans : il y a un confiseur, un tapissier, un tailleur, un cordonnier, etc. attachés à la maison ».

Dans ce décor, l’écrivain mène une « vie toute patriarcale, sans aucun ennui » qui lui laisse du temps pour écrire dans l’appartement qu’il occupe au premier étage : « J’ai un délicieux petit appartement composé d’un salon, d’un cabinet et d’une chambre à coucher ; le cabinet est en stuc rose, avec une cheminée, des tapis superbes et des meubles commo­des ; les croisées sont toutes en glace sans tain, en sorte que je vois le paysage de tous les côtés ». Balzac observe : « en Ukraine, dans ce paradis terrestre (…) j’ai déjà remarqué soixante-dix-sept manières d’accommoder le pain, ce qui donne une haute idée de l’invention des naturels du pays pour varier les choses les plus simples ».

A Verkhivnia, dans le cabinet de Balzac Photo : Champs-Massart 2026

Enfin, le 2 mars 1850, Eva et Honoré se mettent en route pour la ville de Berdytchiv, où leur mariage est célébré en l’église catholique Sainte-Barbe. Balzac a réalisé son rêve : trouver l’amour, se marier. Pourtant, les efforts fournis le laissent affaibli, et comme tragiquement incapable de jouir de son bonheur. Un mois après leur mariage, Balzac et sa femme Eva rentrent à Paris. Mais la maladie noircit les dernières pages. Car ce sont bien les dernières. Epuisé par la maladie, par une vie de labeur littéraire, de dettes, d’inquiétudes, l’enveloppe charnelle de Balzac s’éteint à Paris, le 18 août 1850, à l’âge de 51 ans. Il est enterré au cimetière du Père Lachaise, où le corps d’Eva le rejoint à sa mort, en 1882.

Sur la façade de l’église Sainte Barbara à Berdytchiv. Photo: Champs-Massart

Quant à l’esprit du couple Hanska-Balzac, il vit encore, dans la ville de Berdytchiv, où fut célébré leur mariage, dans le village de Verkhivnia, où leur château existe encore.

De l’extérieur, la demeure n’a pas beaucoup changé depuis 1850. La façade en est toujours jaune jonquille, le péristyle corinthien flanqué de deux ailes symétriques donne sur une esplanade plantée d’arbres, qui n’existaient pas au XIXe, ce qui dégageait la vue donnant sur la campagne vallonnée au fond de laquelle brillent les eaux d’un étang. Non loin, dans le parc qui, en s’éloignant, devient forêt, s’élève une chapelle. Et sous cet ensemble, trois souterrains, actuellement inaccessibles, permettaient de relier le château à la chapelle, à la cuisine, et à l’étang, au bord duquel Eva avait fait construire un « bain ».

Le domaine abrite aujourd’hui un lycée agricole. Dans le grand salon, qui servait de salle de bal, l’alcôve de l’orchestre, en mezzanine, offre une vue plongeante sur des rangées de bancs d’amphithéâtre. Une frise blanche court sur les murs, qui représente des satyres, des muses, des dieux. Ailleurs, quelques tableaux noirs, çà et là dans les vastes pièces aux plafonds moulurés, des étagères de manuels, des tables solidement peintes en marron, des chaises pêle-mêle, dans la lumière poussiéreuse des hautes fenêtres…

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Seul le cabinet de travail de Balzac demeure tel qu’il était. Ces trois pièces font aujourd’hui office de petit musée, avec certains meubles d’époque, dont un piano et une table de jeu, quelques éditions, en ukrainien et en français, des œuvres du maître. Sur les murs, entre les fenêtres percées presque à ras de parquet, des gravures de Tours et de Paris rappellent l’immense saut spatial réalisé par l’écrivain. Tout cet espace, baigné de lumière, respire le calme et le travail. Il inspire.

Venir à la rencontre de Balzac et d’Eva Hanska à Verkhivnia est une réelle aventure en soi. La route pour arriver jusqu’ici, encore en partie couverte de ses pavés d’origine, est délicieusement longue et peu fréquentée. Ceux qui font l’effort de l’emprunter peuvent ainsi observer la nature qui était, à certaines modifications près, celle qui passa dans les yeux de Balzac lorsqu’il accomplit son long voyage pour rejoindre son « étoile polaire ». Ce trajet ressemble à un pèlerinage. Une autre temporalité, infiniment plus lente, plus attentive, persiste ici, au coeur de l’Ukraine. Et c’est la temporalité des longs romans balzaciens.