Anna Tokhmakhchi Chargée de communication, Amnesty International Ukraine, journaliste

Сe qui arrive aux vétérans sur le marché du travail 

Société
18 octobre 2026, 08:46

« Quand j’ai indiqué dans mon CV que j’étais un ancien combattant et que j’avais un handicap, tout s’est arrêté d’un coup ». Andriy Yanko, vétéran de la guerre russo-ukrainien, explique ce qui arrive aux anciens combattants sur le marché du travail.

Les grandes plateformes ukrainiennes d’emploi disposent déjà de rubriques « Pour les vétérans » destinées à aider les militaires qui reprennent la vie civile à trouver un emploi. Certains services proposent également l’accompagnement de recruteurs qui aident à la recherche d’offres d’emploi. Des organismes de formation et des associations mettent en place des formations de reconversion professionnelle et conseillent pour la rédaction des CV.

Dans une étude récente, le ministère chargé des Anciens Combattants désigne l’emploi comme une priorité absolue et indique que plus de la moitié des entreprises interrogées comptent jusqu’à 5 % d’anciens combattants parmi leur personnel. En réalité, la recherche d’emploi pour un(e) ancien(ne) combattant(e) peut prendre des mois, voire des années. Surtout s’il n’est pas possible ou souhaitable de reprendre le métier exercé avant le service miliaire. Et si l’on indique dans son CV que vous êtes un ancien combattant, une personne en situation de handicap, ou les deux ?

À quel stade « quelque chose ne va pas » ? Pourquoi certaines entreprises qui se disent inclusives ne sont-elles pas prêtes à embaucher des vétérans(nes) ? À quoi doivent s’attendre ceux qui cherchent un emploi après leur service militaire et ceux qui cherchent un employé performant parmi les vétérans ? Le vétéran Andriy Yanko partage son expérience personnelle.

Photo : Yuriy Velichko

A son retour du service militaire et après sa rééducation, Andriy Yanko, un ancien combattant originaire de Hayvoron, dans la région de Kirovohrad, s’est mis à chercher du travail. Auparavant, il avait servi pendant dix ans dans les Forces armées ukrainiennes sous contrat. Et avant, dans la vie civile, Andriy travaillait dans le domaine de la maintenance d’engins de chantier, possédait sa propre entreprise et s’occupait également d’achats, de ventes et de logistique. Pendant son service, il avait réussi à obtenir un autre diplôme et avait obtenu sa thèse de master. Ainsi, au moment de son retour sur le marché de l’emploi, son CV était tout à fait compétitif, comme le dit Andriy Yanko.

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Parallèlement, il était accompagné par un recruteur dans le cadre d’un programme spécial destiné aux vétérans, qui l’aidait non seulement à postuler, mais aussi à rechercher les meilleurs employeurs et des entreprises potentielles. Et au début, tout allait bien :

« J’avais de quoi remplir mon CV : formation, expérience, compétences. Tout s’est enchaîné assez vite. Il y a eu beaucoup de retours, d’échanges, des appels téléphoniques, des entretiens en ligne. J’ai eu des convocations. Mais dans ce CV, je n’avais pas dit que j’étais un ancien combattant et que j’étais en situation de handicap ».

En 2024, lors des combats dans la région de Donetsk, à Chasiv Yar, Andriy et ses compagnons d’armes faisait une incursion sur la position ennemi. Un char russe a tiré tout près d’eux. Un gros éclat a transpercé son gilet pare-balles, lui a grièvement blessé le bras et s’est logé dans sa jambe. On parvint à sauver sa jambe, mais pas son bras.

« J’ai choisi de ne pas l’indiquer dans mon CV, car je ne doutais pas que je serais capable de faire ce travail et de la faire correctement. Or, un employeur recherche avant tout une personne capable de produire des résultats ».

Photo : Oleksandr Khomenko | Amnesty International Ukraine

Après une série d’entretiens infructueux, Andriy a finalement décidé d’ajouter à son CV des informations sur son expérience au combat et son handicap. Dès lors, plus aucune réponse à sa candidature.

« Lorsque nous avons précisé que j’avais perdu un bras, que j’avais un handicap de catégorie II et que j’étais ancien combattant, les réponses ont cessé net. Peut-être que j’avais écrit « il me manque un membre », on aurait pu penser à une prothèse de jambe. Mais l’absence d’un bras change tout. Tout le monde en arrive à cette conclusion, et je le comprends. Mais ce qui m’a déçu, c’est que les gens ne sont pas prêts à chercher des solutions et qu’ils ne voient pas l’intérêt des anciens combattants – ni sur le plan social, ni sur le plan économique – mais uniquement leur handicap ».

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Les entreprises ont le droit de rechercher des personnes qui seront utiles à leurs patrons ou à l’activité de l’entreprise, et le statut d’ancien combattant ne doit pas se substituer aux compétences professionnelles, souligne Andriy Yanko. Mais si les compétences et l’expérience correspondent au poste, les employeurs doivent comprendre que les anciens combattants, hommes et femmes, peuvent posséder des qualités que peu de civils possèdent et ainsi renforcer leurs équipes :

« L’armée repose sur la discipline, elle est conçue pour accomplir des missions. Et la communauté militaire sait mieux que quiconque se concentrer sur l’accomplissement d’une mission. Son objectif est de trouver un moyen d’atteindre le but fixé, même par une approche non conventionnelle. Ces qualités ne seraient-elles pas utiles à un employeur ? »

Certains anciens combattants et personnes en situation de handicap ont effectivement besoin de flexibilité de la part de leur employeur et d’une capacité à trouver des compromis. Par exemple, Andriy lui-même ne peut pas occuper un poste qui l’oblige de rester assis longtemps à un bureau, car il souffre de lésions à la colonne vertébrale susceptibles de transformer une journée de travail classique en un véritable calvaire. Il lui faut parfois prendre un jour de congé pour des questions personnelles, suivre des traitements ou des séances de rééducation. Mais ces « aménagements » relèvent simplement de l’humanité élémentaire et non de privilèges particuliers qu’il faudrait mettre en place spécialement pour un ancien combattant. Un civil peut aussi avoir les mêmes besoins, explique Andriy Yanko:

« Je comprends que je ne peux travailler qu’en télétravail ou que ce sera un emploi impliquant des déplacements. Il ne s’agit pas simplement d’arriver au bureau le matin et de rentrer chez moi le soir. Je suis incapable de rester longtemps assis sans bouger : j’ai besoin de changer de position, mais cela peut faire l’objet d’un accord. Certaines entreprises appliquent d’ailleurs « une politique souple ».

« Être embauché ne signifie pas que, dans cette relation, que l’une des parties est le patron et l’autre son larbin. Il s’agit de conditions mutuellement avantageuses et d’une relation de partenariat. L’employeur a besoin de mes compétences et de mon efficacité, en échange d’une rémunération. Un ancien combattant est prêt à mettre à disposition son savoir-faire, son temps, son sens des responsabilités et sa performance. En retour, il doit sentir qu’il est apprécié et non exploité. C’est justement cela, “collaborer” ».

Photo : Andriy Yanko

Andriy Yanko a été confronté à maintes reprises aux stéréotypes sur des anciens combattants : dans les administrations, les files d’attente des magasins, les hôpitaux et même de la part de représentants des autorités municipales. D’après ses observations, beaucoup de gens craignent que le trouble de stress post-traumatique (TSPT) se manifeste chez un ancien combattant par un comportement antisocial ou agressif. Pourtant, tous les militaires ne souffrent pas de TSPT, et ce trouble peut aussi toucher les civils.

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Yanko s’intéresse à la littérature psychologique et souligne qu’après leur service, les militaires peuvent être plus fréquemment confrontés à un trouble de l’adaptation, un état provoqué par la difficulté à s’adapter à des conditions de vie radicalement nouvelles, comme le passage d’un environnement constamment stressant à un cadre plus sûr, qu’à un TSPT.

Il reconnaît toutefois que les anciens combattants peuvent parfois se montrer plus abrupts et directs dans leur manière de communiquer. Après des années passées dans un système où il faut accomplir ses missions et appeler les problèmes par leur nom, une personne ayant un sens aigu de la justice peut avoir du mal à s’adapter immédiatement à une culture d’entreprise fondée sur ce que l’on appelle le « silence diplomatique » :

« Les anciens combattants s’expriment souvent avec franchise et sincérité : ils ne dissimulent pas leur opinion et disent ce qu’ils pensent. Cela rebute beaucoup de personnes, qui peuvent en avoir peur. Les vétérans parlent parfois sans dire “excusez-moi” ou “pardon”, et peuvent même employer des jurons, s’exprimer rudement ou hausser le ton. Mais ce n’est pas une manifestation d’agressivité. C’est souvent ainsi que nous exprimons notre prise de position ».

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Andriy Yanko est convaincu que les dirigeants, les recruteurs et les spécialistes des ressources humaines doivent régulièrement se former à la communication avec les anciens combattants, hommes et femmes. Tous ne sont pas prêts à dévoiler des détails sur leur santé, les circonstances de leurs blessures ou sur leur service dans l’armée. Certaines questions apparemment anodines peuvent servir de déclencheur ou provoquer une réactivation d’un traumatisme :

« Chez une personne qui a traversé l’enfer, une question maladroite peut provoquer des flashbacks et entraîner un effondrement psychologique. Une question sur la résistance au stress, par exemple, peut raviver le souvenir du craquement des os sous des bottes. Il faut apprendre à reconnaître ces limites. Si l’on me demande : “Qu’est-ce qui peut provoquer des larmes chez vous ?”, cela peut déclencher un flashback. Ce sont des mécanismes psychologiques très subtils. Je recommanderais donc de se former continuellement et de suivre des formations de perfectionnement, non seulement aux personnes qui cherchent un emploi, mais également à celles qui les accompagnent dans cette recherche ».

Andriy Yanko suit lui-même ses propres recommandations : il se forme continuellement. Il affirme avoir déjà obtenu dix certificats, notamment en informatique, en droit, aux droits de l’homme et en anglais et bien d’autres encore. Il considère l’emploi non seulement comme un moyen de gagner sa vie, mais aussi comme une activité à part entière :

« Le travail est nécessaire non seulement pour qu’un ancien combattant puisse subvenir à ses propres besoins et à ceux de sa famille, mais aussi pour qu’il puisse penser à autre chose. Lui ou elle doit aller de l’avant, continuer à vivre et se sentir utile à la société ».

Photo : Yuriy Velychko

À Haïvoron, il aide d’anciens militaires à trouver un nouveau domaine d’activité professionnelle et des possibilités pour se former. Il a même animé des cours d’initiation à l’informatique, car les besoins sont réels, surtout dans les villages et les petites communes. Mais il arrive aussi, confie-t-il, que des employeurs utilisent simplement les anciens combattants à leur propre avantage :

« Il arrive que des anciens combattants soient embauchés uniquement “pour donner une bonne image”. L’un de mes frères d’armes a ainsi “travaillé” dans une chaîne de supermarchés. Il ne gagnait que 3 000 à 4 000 hryvnias (entre $66 et $89) par mois. Il a 36 ans, a perdu un bras et a un enfant en bas âge. Je pense qu’en réalité il a été exploité, car les entreprises qui embauchent des personnes en situation de handicap bénéficient d’avantages fiscaux. En pratique, il figurait seulement dans les effectifs, sans travailler pour de vrai. Il ne leur servait que pour leurs statistiques. Il n’a pas d’activité réelle, n’est pas financièrement autonome et ne se sent pas utile là-bas. Ce n’est pas ainsi que l’on doit prendre soin d’un ancien combattant ».

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Lorsqu’on lui demande quelles recommandations il donnerait à un employeur véritablement disposé à recruter des anciens combattants et des personnes en situation de handicap, Andriy répond sans hésiter :

« Il est fort probable qu’un ancien combattant, homme ou femme, ne puisse pas donner le meilleur de lui-même dans un environnement exclusivement civil, car ce type de cadre est peu propice à son efficacité. Il peut avoir l’impression que la société qui l’entoure ne l’accepte pas. Or, pour travailler efficacement, il est essentiel de se sentir bien non seulement physiquement, mais aussi psychologiquement. Un employeur prêt à recruter d’anciens combattants doit donc commencer dès aujourd’hui à créer des communautés d’anciens combattants : on y travaille et on y apprend mieux.

Deuxièmement, aucun employeur civil ne comprendra à 100% un ancien combattant. Il faut simplement l’accepter. Ensuite, le dirigeant comme l’équipe doivent beaucoup se former. Cela ne concerne pas directement l’activité professionnelle, mais plutôt le travail en équipe avec d’anciens combattants. Si un employeur souhaite disposer d’une équipe performante comprenant des anciens combattants, il est important que le personnel suive régulièrement des formations. Et, troisièmement, il s’agit de respecter les principes d’humanité ».

Photo : Oleksandr Khomenko | Amnesty International Ukraine

Au final, Andriy Yanko considère son parcours de recherche d’emploi comme une réussite, même s’il ne cache pas que cela n’a pas été facile. La recruteuse qui l’accompagnait l’a recommandé à son ancien employeur, lequel recherchait des personnes pour développer les activités de l’entreprise en faveur des anciens combattants. Après une première rencontre et plusieurs échanges, Andriy a été invité à rejoindre le projet. Il souligne modestement que ses résultats ne sont pas moins bons que ceux de ses collègues. Il apprécie de pouvoir prendre, lorsque cela est nécessaire, un congé réservé aux anciens combattants — ne serait-ce qu’une journée — pour régler des affaires personnelles ou un RDV chez le médecin. Il prévoit justement d’entreprendre des démarches pour son appareillage. Andriy évoque également avec enthousiasme une pratique mise en place au sein de son équipe, qu’il compte adopter dans l’ONG qu’il dirige actuellement.

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« Dans notre entreprise, une enquête est menée tous les trimestres pour mesurer un indicateur très important : notre niveau de “bonheur”. Cela montre que l’entreprise se soucie de ses salariés et s’intéresse à eux. Elle ne se limite pas seulement aux indicateurs techniques, mais s’intéresse véritablement à la personne elle-même : à la manière dont elle vit, à ce qui se passe chez elle et dans sa famille, et au bonheur qu’elle éprouve dans sa vie. C’est profondément humain ! Cette humanité fait souvent cruellement défaut. Pourtant, faire preuve d’humanité et de bienveillance ne coûte rien à un dirigeant ».

Cet article a été rédigé dans le cadre d’un projet de l’Institut de mass médias (IMI), avec le soutien du ministère des Affaires étrangères des Pays-Bas. Son contenu ne reflète pas la position officielle de l’Institut de l’information de masse ni celle du Royaume des Pays-Bas.