Nadiya Balovsiak Professeur agrégé du Département des communications médiatiques de l'Université Catholique d'Ukraine

Comment TikTok devient le nouveau champ de la guerre de l’information

Guerre
26 septembre 2026, 10:27

La plateforme TikTok est très populaire auprès de plus de 12 millions d’Ukrainiens adultes. Mais ces derniers mois, c’est une des principales plateformes de diffusion de fausses vidéos. Il est de plus en plus difficile de les distinguer de vidéos authentiques.

De plus, les algorithmes de recommandation de TikTok contribuent à trouver leur public. A présent, il n’existe pas de moyen universel de mettre fin à ce genre de campagnes. C’est pourquoi, ces derniers temps, TikTok est devenue pour les Ukrainiens une plateforme non seulement de divertissement et de vidéos intéressantes, mais aussi de diffusion d’informations mensongères. Il est possible de la qualifier de front dangereux de la guerre de l’information.

Comment les « deepfakes » ont inondé TikTok

Une matinée typique d’un utilisateur ukrainien de la plateforme peut ressembler à ceci: par défaut, après l’ouverture, il voit le fil « For you ». Seuls les algorithmes de TikTok savent ce qui va précisément apparaitre. Il est possible de voir parmi les vidéos proposées un court extrait qui montre une femme âgée qui dit d’une voix tremblante qu’il vaut mieux « dénoncer les insoumis car ils pourraient venir vous chercher ». Plus tard, après quelques vidéos musicales et humoristiques, il est possible de tomber sur une vidéo d’un « militaire de la 46e brigade aérienne indépendante » qui se plaint des « décisions criminelles du commandement ». Après cela, une vidéo dans laquelle de présumés militaires ukrainiens semblent menacer des immigrés et brûlent des drapeaux étrangers. Ou encore une vidéo, soi-disant réalisée à Soumy, qui décrit la crise des services municipaux dans la ville. En fait, toutes ces vidéos sont générées par l’intelligence artificielle. Elles ont l’air authentique, mais en réalité, il s’agit de deepfakes, repérés par des spécialistes ukrainiens.

Ces cas ne sont pas des incidents isolés, et le Centre de lutte contre la désinformation du Conseil de la sécurité nationale et de défense (RNBO) en enregistre de plus en plus souvent. Voici d’autre exemples de deepfakes : des femmes âgées réclament l’envoi de jeunes hommes de dix-huit ans au front ou incitent à divorcer des mobilisés ; des gens excitent leurs chiens contre les représentants du Centre territorial de recrutement ; des pseudo militaires « admettent » les défaites et les problèmes sur le front; des mises en scène de xénophobie, où les Ukrainiens « humilient » des étrangers.

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Les scénarios de ces fausses vidéos sont nombreux, mais ils ont tous la même structure : une personne apparemment réelle raconte des histoires inventées, ou, dans certains cas, un témoin occasionnel enregistre ce qu’il a vu. La vidéo est publiée sur TikTok. Puis, parfois à l’aide des réseaux de bots ou de véritables utilisateurs, ces vidéos accumulent des milliers de vues avant que quelqu’un ait eu le temps de vérifier la fiabilité de tel ou tel héros.

Ces derniers temps, ce type d’événements est devenu une pratique courante. Au début de l’année 2026, le Centre de lutte contre la désinformation a établi que la Russie avait « organisé une production en série de fausses informations de ce type ». Les Russes générent à l’aide de l’IA de fausse vidéos qui montrent des blessés et des pertes massives parmi les militaires ukrainiens, ainsi que les soi-disant « atrocités commises par les Forces armées ukrainiennes dans le Donbass ».

Parallèlement, à l’étranger, il y a des campagnes contre les Ukrainiens. La version polonaise de TikTok contient des histoires mensongères sur le non-paiement par les Ukrainiens de leurs factures de carburant, la préparation d’attaques de drones contre la Pologne, les messages anti-ukrainiens dans les taxis. Ces vidéos et ces idées continuent d’aggraver les relations déjà difficiles entre l’Ukraine et certains de ses alliés.

Les propagandistes ne se contentent pas de créer et de diffuser de fausses vidéos. Ils ont commencé à pratiquer activement le « clipping », c’est-à-dire le découpage d’une longue vidéo en courts extraits émotionnels. Il s’agit d’une technique divertissante, très populaire auprès des créateurs de TikTok et qui s’est montrée être un outil efficace pour les opérations d’information. Un fragment coupé supprime automatiquement le contexte, ainsi, la vidéo contient une seule phrase ou réaction émotionnelle, difficile à vérifier. C’est justement sur TikTok que ce genre de vidéos sont rapidement populaires. L’algorithme de ce service identifie ce type d’extrait comme un contenu viral, apprécié par les utilisateurs.

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Un danger complémentaire lié aux fausses ou aux courtes vidéos émotionnelles sur TikTok est que ces fausses informations sont souvent reprises par des groupes Telegram pro-russes, des médias russes ou des pages anonymes sur les réseaux sociaux. Ils le renvoient ensuite dans l’espace médiatique ukrainien en le présentant comme une « preuve » que l’événement a eu lieu. Ainsi, les fausses informations générées par l’IA prennent une légitimité supplémentaire et commencent à circuler bien au-delà de TikTok. Cette situation crée un cercle vicieux, car le contenu est publié sur TikTok, puis il est partagé par d’autres plateformes, plus tard il peut revenir au public ukrainien comme une information prétendument confirmée.

Selon une étude du CEDEM (Centre pour la démocratie et la suprématie du droit), Telegram joue un rôle vital dans cet écosystème de diffusion de discours de propagande. TikTok, avec ses algorithmes, aide à gagner rapidement un large public. Ainsi, il est possible de percevoir une campagne de désinformation comme une réaction spontanée de la société sans ressembler à une partie d’une opération d’information coordonnée.

Comment TikTok est devenue l’arme idéale des propagandistes

Pour comprendre les raisons pour lesquelles cette plateforme de vidéos de danse et de concours pour adolescents est devenue un champ de bataille de la guerre d’information, il convient de s’intéresser non seulement au contenu, comme son sujet, son format et sa présentation, mais aussi sur l’architecture de la culture médiatique qu’elle nous impose.

En ce qui concerne les risques liés à TikTok, il est important de noter qu’il s’agit avant tout de vidéos, et non de contenu textuel. Les courtes vidéos créent un effet de présence et de témoin des événements, même si la scène est une montée ou générée par une IA. Une fausse information écrite soulève des questions quant à son auteur. Le lecteur se demande: « Mais qui a écrit ça? » La vidéo donne l’illusion d’un témoignage en direct : à l’écran, il y a une personne, un lieu ou un événement, et il est plus facile pour le spectateur de considérer ce qu’il voit comme la preuve que cela s’est réellement produit.

Les algorithmes de recommandation de cette plateforme constituent un facteur supplémentaire de popularité des fausses vidéos générées par l’IA. La page et le fil « For you » ne proposent pas les vidéos les plus populaires ni celles des auteurs que l’utilisateur suit. Au contraire, il y a un mélange de contenus viraux, d’abonnements et de vidéos testées par la plateforme pour la réaction potentielle des utilisateurs. Le critère principal n’est pas la véracité ou l’utilité, mais la capacité du contenu à capter et à retenir l’attention. La peur, la colère, l’indignation et la compassion sont les facteurs qui influencent le plus ce phénomène. Le processus de recommandations favorise systématiquement les contenus les plus émotionnels, car c’est le moyen le plus efficace pour diffuser de la désinformation.

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« Les courtes vidéos créent un circuit de confiance rapide. La durée d’une vidéo de 15 à 30 secondes est trop court pour permettre une réflexion critique, mais elle est suffisante pour réagir de manière émotionnelle à un message et continuer à surfer sans le vérifier, et parfois le partager ».

Selon une étude menée par Texty (média indépendant ukrainien – ndlr) sur les commentaires sur des deepfakes humoristiques, une part importante des spectateurs croit à des contenus générés par l’IA ouvertement caricaturaux, même si la vidéo était présentée comme une blague et non comme une actualité.

La faiblesse de la modération sur TikTok, surtout pour le public ukrainien, reste un problème supplémentaire. Selon une analyse de l’Institut des mass médias, aucune vidéo ne présente véritablement d’information d’actualité ukrainienne parmi les premiers résultats affichés par TikTok.

Ce sont les contenus en russe liés aux discours du Kremlin qui prédominent ici, notamment sous le hashtag populaire #actualités. Conclusion de Texty : la plateforme n’offre pas une protection fiable contre les contenus russes, y compris dans le secteur humoristique, où la propagande est diffusée par l’intermédiaire de comédiens.

Pas seulement en Ukraine, mais aussi en Roumanie, en Moldavie et dans toute l’Europe

La désinformation sur TikTok représente un problème pas seulement pour l’Ukraine. Le principal outil ici est une courte vidéo émotionnelle, renforcée par un système de recommandation. Elle a démontré son influence non seulement sur l’actualité, mais aussi sur les élections dans certains pays d’Europe et a donné lieu à des poursuites judiciaires officielles bien au-delà des frontières de l’Ukraine.

L’exemple le plus célèbre est celui des élections présidentielles en Roumanie. Jusqu’alors peu connu, un candidat pro-russe, Calin Georgescu, était arrivé en tête du premier tour le 24 novembre 2024. Alors que les sondages lui prédisaient autour de 1 %, il avait obtenu près de 23 % des voix, principalement à l’aide de sa campagne sur TikTok. Selon l’investigation de services de renseignement, il s’agissait d’une opération d’influence coordonnée. Elle était probablement orchestrée par un Etat hostile. Cette stratégie était basée sur des réseaux de faux comptes, la diffusion algorithmique du contenu du candidat et des statuts sponsorisés. La Cour constitutionnelle roumaine a annulé les résultats du premier tour, tandis que la Commission européenne a ouvert une procédure formelle contre TikTok pour violation de la loi sur les services numériques (DSA).

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Un cas similaire a eu lieu en Moldavie lors des élections de 2025. Selon les rapports du G7 et DFRLab, au moins quatre réseaux d’influence russes, baptisés Matriochka (ou Overload) sont en cause. Ils ont publié jusqu’à 20 vidéos manipulatrices par jour, non seulement sur TikTok, mais aussi sur X, avec des images générées par l’intelligence artificielle destinées à discréditer la présidente Maia Sandu. Plus tard, TikTok a déclaré qu’au cours de l’été 2025, la plateforme avait supprimé plus de 4 500 publications à caractère contraire aux règles relatives aux contenus électoraux. La plateforme a également bloqué un réseau de plus de 13 000 faux comptes.

Toutes ces révélations ont attiré l’attention des organismes dirigeants de l’Union européenne sur TikTok. Le réseau fait partie des « très grandes plateformes en ligne » au sens du règlement sur les services numériques (DSA). A ce titre, elle fait l’objet d’une surveillance directe et renforcée de la part de la Commission européenne. Depuis février 2024, cette dernière a engagé plusieurs procédures à titre préventif en raison de la protection insuffisante des mineurs, du manque de transparence de la publicité, des difficultés l’accès des chercheurs aux données et aux algorithmes pouvant créer des habitudes et un comportement de dépendance.

En mai 2025, à titre préliminaire, elle a conclu que la plateforme TikTok ne respectait pas le règlement européen sur ses obligations de transparence en matière de publicité en ligne. En décembre, la plateforme a évité une amende et a accepté de rendre son catalogue publicitaire plus transparent et plus accessible aux utilisateurs et aux chercheurs. Une procédure distincte à l’encontre de la Roumanie et sur les risques par rapport à la protection des mineurs est toujours en cours.

Cela montre que TikTok devient un champ d’opérations d’information dans différentes sociétés, de l’Ukraine à la Moldavie. Mais surtout là où se déroulent des élections, où règnent des tensions sociales ou là où il y a la guerre.

« TikTok contre les scientifiques »: pourquoi la plateforme ne parvient pas (ou ne veut pas) pratiquer la modération

Cela ne veut pas dire que TikTok ne fasse rien. Au printemps 2024, la plateforme a renouvelé sa politique de lutte contre les campagnes d’influence coordonnées. Les médias marqués comme ‘médias contrôlés par l’État’ ne doivent plus apparaître dans les recommandations en dehors de leur pays d’origine.

Cependant, le problème architectural conceptuel qui favorise la prolifération de fausses informations générées par l’IA demeure. La plateforme sanctionne les médias officiels d’Etat, alors que l’essentiel de la désinformation provient de réseaux anonymes, camouflés sous des «utilisateurs ordinaires», comme ces «femmes » et ces «militaires indépendants». En outre, TikTok reste un espace difficile à surveiller de manière indépendante. La plateforme ne révèle pas le fonctionnement de son algorithme, ce qui rend difficile toute évaluation du problème.

Un autre problème de TikTok est que l’algorithme propage aussi bien les contenus utiles que les contenus dangereux s’ils suscitent beaucoup de réactions. Prenons l’exemple des concours dangereux : une vidéo montrant des enfants qui font chauffer des jouets au micro-ondes peut attirer des vues, des commentaires et des partages. Ce sont précisément ces signaux qui lui permettent de gagner de nouveaux publics alors qu’enréalité, ces vidéos montrent des activités dangereuses pour la vie et la santé. Le fait est que, pour l’algorithme de TikTok, ce n’est pas la sécurité du contenu qui est important, mais la mesure dans laquelle les gens y réagissent activement. En ce sens, la diffusion de la désinformation est similaire à la propagation des défis dangereux.

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Et voilà que le problème dépasse le cadre de la modération. La diffusion intensive de contenus synthétiques remet en question non seulement les vidéos isolées, mais aussi la possibilité de se baser sur des témoignages vidéos comme éléments de preuve.

L’érosion épistémique: quand il devient impossible de « vérifier un fait »

Dès lors que le nombre de fausses informations dépassent le nombre de celles qu’il est possible de vérifier, le problème ne se limite plus à quelques informations mensongères isolées. Il devient impossible de distinguer la vérité de la fabrication. C’est précisément ce phénomène qui est de plus en plus souvent qualifié d’ « érosion épistémique ». Ce terme désigne la perte, par la société, de la capacité à distinguer les informations véridiques de celles qui sont fausses.

« Le modèle classique de lutte contre la désinformation comprend les séquence suivantes : une fausse information est publiée, elle est ensuite vérifiée par un spécialiste, et par la suite, la réfutation parvient au public. Il en résulte une perte de confiance envers la source de la fausse information. Ce modèle est efficace pour des affirmations isolées comme les propos d’un homme politique. Mais il est totalement inefficace face à la production en masse de contenus synthétiques, où pour chaque vidéo générée par l’IA qui est dénoncée, des dizaines d’autres apparaissent, et la vitesse de production surpasse largement celle de la vérification ».

Le résultat n’est pas tant que les gens commencent à croire à un faux précis. Le grand problème, c’est que les gens cessent de croire à la catégorie « témoignages vidéo ». Lorsque le spectateur s’habitue à l’idée que « cette vidéo n’est pas fiable », les preuves documentaires d’une véritable tragédie sont désormais suspectes. Les armes contre les fausses informations commencent à saper la confiance dans la vérité.

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Dans un contexte où les contenus générés par l’IA sont omniprésents, la vérification classique des faits ne peut constituer la seule réponse à l’ampleur du problème. Il faut certes continuer à vérifier certains propos, mais cela ne suffit plus. La vérification des faits n’arrive plus à suivre le rythme de production des contenus synthétiques, ainsi, pendant qu’une fausse information est en cours de vérification, des dizaines d’autres peuvent apparaitre dans le fil d’actualité. C’est pourquoi l’éducation aux médias et à l’information pour la génération TikTok doit apprendre non seulement à vérifier des propos isolés, mais aussi à repérer des schémas réguliers.

Cela veut dire répondre aux questions suivantes : qui se cache derrière ce compte ? Pourquoi la vidéo est construite de cette manière ? Quelles émotions cette vidéo cherche-t-elle à susciter ? Ce scénario ne se répète-t-il pas sur des dizaines d’autres comptes ? La vidéo présente-t-elle des caractéristiques typiques de création par IA ? Les expressions faciales et les mouvements des lèvres des personnages créés par IA ne présentent-ils pas un aspect artificiel ?

Cependant, il ne suffit pas que l’utilisateur soit capable de repérer ces indices de caractère synthétique dans une vidéo. Les plateformes elles-mêmes doivent trouver des moyens de lutter contre ce type de contenus, grâce à une plus grande transparence sur les algorithmes et un référencement plus clair des contenus synthétiques, jusqu’à la détection des traces de campagnes d’influence médiatiques coordonnées.