Plus de quatre ans après le début de la guerre à grande échelle, la France reste le pays d’accueil de dizaines de milliers d’Ukrainiens. Parmi eux se trouvent des enfants pour qui la France est devenue, depuis lors, bien plus qu’un simple lieu de séjour temporaire.
Ils sont allés à l’école ici, ont appris le français, se sont fait des amis, ont commencé à faire du sport et se sont adaptés à leur nouvel environnement. Certains de ces enfants ont déjà passé en France la majeure partie de leur vie consciente depuis le début de la guerre.
Techniquement, les enfants ukrainiens bénéficient d’une protection temporaire. Mais cela signifie-t-il pour autant qu’ils se sentent en sécurité ?
Les enfants ukrainiens en France : quelques chiffres
En septembre 2022, quelques mois après le début de la guerre à grande échelle, 19 236 enfants ukrainiens étaient scolarisés dans les écoles françaises. Parmi eux, 39 % étaient élèves à l’école primaire, 33 % au collège, 12 % au lycée et 16 % à la maternelle.
Il s’agit de l’un des derniers chiffres officiels à l’échelle nationale que les autorités françaises ont publiés concernant précisément les élèves ukrainiens. Il n’existe pas de chiffre spécifique et actualisé pour l’année scolaire 2025-2026 dans les données ouvertes du ministère français de l’Éducation nationale.

Dans le même temps, les données récentes du ministère de l’Intérieur illustrent bien l’ampleur de la présence des Ukrainiens en France. Entre mars 2022 et fin 2025, 118 800 adultes ukrainiens ont bénéficié d’une protection temporaire en France. En décembre 2025, 69 173 d’entre eux se trouvaient encore dans le pays. Près de 50 000 — 49 959 — continuent de bénéficier précisément de cette protection temporaire.
Pour les enfants, cela signifie que ce qui devait être en 2022 une période d’attente temporaire s’est déjà transformé, pour beaucoup, en plusieurs années de vie au sein de la société française.
La protection est accordée. Mais l’enfant ne dispose pas d’un titre de séjour distinct
Pour les Ukrainiens majeurs, la protection temporaire en France est délivrée sous la forme d’une APS — autorisation provisoire de séjour portant la mention « bénéficiaire de la protection temporaire ». Ce document atteste de leur droit de séjour en France et leur donne accès aux droits prévus par le système.
Pour les mineurs, la situation est différente.

La législation française n’exige généralement pas que les enfants étrangers de moins de 18 ans disposent de leur propre titre de séjour. Toutefois, le ministère français de l’Intérieur a précisé, dans ses réponses aux questions du Sénat français, que les mineurs ukrainiens bénéficient d’une protection temporaire, même s’ils ne se voient pas délivrer d’APS « protection temporaire ».
Il s’agit là d’une distinction importante : l’absence d’APS pour un enfant ne signifie pas qu’il n’a pas de titre légal de séjour en France.
Il y a un autre point important : les voyages.
Selon le ministère français de l’Intérieur, un ressortissant ukrainien mineur bénéficiant d’une protection temporaire et titulaire d’un passeport biométrique en cours de validité peut quitter l’espace Schengen et y revenir avec ce passeport sans avoir besoin d’un titre de séjour français spécifique. Les citoyens ukrainiens titulaires d’un passeport biométrique bénéficient d’un régime d’exemption de visa pour les séjours de courte durée dans l’espace Schengen.
Dans le même temps, le ministère français de l’Intérieur reconnaît que, dans la pratique, le franchissement des frontières extérieures de l’espace Schengen peut s’accompagner de difficultés. Dans certains cas, la préfecture peut délivrer à un mineur un document distinct attestant de sa résidence en France, mais cette pratique n’est pas systématique.
Pour les mineurs étrangers en France, il existe également le DCEM — document de circulation pour étranger mineur. Celui-ci peut faciliter les déplacements hors de France et le retour dans le pays. Mais il s’agit d’un document général destiné aux mineurs étrangers, et non d’un document spécifique au régime de protection temporaire ukrainien.
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Ainsi, la situation juridique est plus claire qu’il n’y paraît dans la pratique : l’enfant n’a pas besoin d’un titre de séjour français uniquement pour séjourner légalement en France. Toutefois, lors d’un voyage à l’étranger, la famille peut être amenée à devoir fournir des explications supplémentaires sur les conditions de séjour de l’enfant.
« Nous ne savons pas ce que nous devrons présenter à la frontière »
Elizaveta Burik vit à Lyon. Elle élève deux enfants mineurs et, ces dernières années, elle a recensé les cas où des familles ukrainiennes ont rencontré des difficultés lors du passage des frontières.
Selon elle, elle a écrit une trentaine de lettres à des institutions internationales, françaises et ukrainiennes. Elle n’a reçu de réponse que pour une partie d’entre elles, et celles-ci ne l’ont pas vraiment aidée à y voir plus clair.
Sa principale préoccupation ne porte pas tant sur un document précis que sur la prévisibilité : « Nous voulons comprendre comment un enfant peut quitter la France et être assuré d’y revenir. Il ne devrait pas falloir que chaque famille doive chercher elle-même des informations et essayer de comprendre quel document sera accepté à une frontière donnée ».

Le ministère français de l’Intérieur reconnaît que, dans la pratique, des difficultés peuvent survenir lors du franchissement des frontières extérieures. Dans le même temps, le ministère estime qu’il n’est pas nécessaire d’instaurer un document obligatoire spécifique pour les mineurs ukrainiens, car le passeport biométrique en vigueur leur permet d’entrer dans l’espace Schengen sans visa.
En d’autres termes, le problème ne réside pas dans l’absence de titre de séjour légal de l’enfant en France, mais dans la prévisibilité de l’application de ces règles lors du passage concret de la frontière.
École : le droit existe, mais l’adaptation se poursuit
En France, les enfants présents sur le territoire ont droit à l’éducation, indépendamment de leur nationalité ou de leur statut migratoire.
Les enfants ukrainiens sont scolarisés dans des écoles françaises ordinaires. Pour ceux qui ne maîtrisent pas suffisamment le français, il existe des classes et des programmes UPE2A qui offrent un soutien linguistique supplémentaire parallèlement à la scolarité dans le système général.
Pour de nombreux enfants, cela est devenu l’un des principaux vecteurs d’intégration. Mais l’école ne se résume pas à l’accès à l’éducation.
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Pour certains d’entre eux, l’école française est devenue un élément central de leur vie pour les années à venir.

Les enfants ont dû faire face à la nécessité de s’adapter à un nouvel environnement, d’apprendre une autre langue et de nouer des liens avec leurs camarades. À cela s’ajoutent le chagrin lié à la séparation d’avec leur père ou leur mère, la perte de leur foyer et l’incertitude quant à leur avenir.
En février 2026, le ministère français de l’Éducation nationale et l’Inspection générale de l’éducation, des sports et de la recherche ont mis en place une formation spécifique magistère « Accueillir des enfants arrivant d’Ukraine ou d’autres zones de guerre » destinée aux professionnels qui accueillent des enfants en provenance d’Ukraine et d’autres zones de conflit. La formation se compose de trois parties et comprend des vidéos et des supports pratiques sur l’accueil des enfants, leur intégration en classe, leur scolarité et leurs difficultés psychologiques.
L’un des auteurs de la formation est Thierry Baubet, psychiatre pour enfants, spécialisé notamment dans l’accompagnement des enfants réfugiés et des traumatismes psychologiques liés à la guerre. Au cours de trois conférences vidéo, il explique aux enseignants que le vécu des enfants ukrainiens est très varié et qu’il ne saurait se résumer au seul concept de « traumatisme ».
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Selon lui, outre l’expérience directe de la guerre, l’enfant subit la rupture de son rythme de vie habituel, l’interruption de sa scolarité et de sa socialisation, l’angoisse pour ses parents et ses proches, et, pour beaucoup, la séparation d’avec un parent resté en Ukraine. À cela s’ajoute ce qu’on appelle stress acculturatif — le stress lié à l’arrivée dans une société inconnue et à la nécessité de vivre dans une autre langue.
Baubet met toutefois en garde contre l’assimilation automatique de l’expérience de la guerre à un trouble post-traumatique. Un événement potentiellement traumatisant n’entraîne pas nécessairement un traumatisme psychologique. Chez de nombreux enfants, les réactions aiguës s’atténuent progressivement au fil des semaines ; les ressources propres de l’enfant et un environnement stable peuvent y contribuer.
Et c’est précisément là que l’école revêt une importance particulière. « Pour la santé mentale des enfants, la première chose à prendre en compte pour les psychologues, c’est la stabilité du logement, de l’environnement et de l’école », explique Thierry Baubet.
Selon lui, l’enfant a besoin de repères familiers et récurrents : un emploi du temps, des règles, l’apprentissage, les interactions avec les autres enfants. Cela lui apporte des repères qui ne changent pas d’un jour à l’autre. M. Baubet souligne également que, dans de nombreux cas, l’école elle-même peut constituer un environnement « quasi thérapeutique » pour l’enfant. En même temps, c’est précisément dans un environnement stable que peuvent apparaître pour la première fois des difficultés qui étaient auparavant cachées.
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C’est pourquoi, selon le psychiatre, le rôle de l’enseignant n’est pas de se substituer à un psychologue ni d’essayer de « guérir » l’enfant des séquelles de la guerre qu’il a vécue. Il faut accueillir l’enfant avec attention, tout en lui imposant les règles et les limites habituelles de l’école. Si les symptômes persistent et indiquent un trouble post-traumatique chronique, l’enfant doit être orienté vers un spécialiste. En effet, l’enfant peut se trouver loin du conflit, aller à l’école, avoir des amis et, en même temps, subir les conséquences de ce qu’il a vécu. Mais un environnement sûr et prévisible peut devenir non seulement un lieu de vie, mais aussi une condition préalable à son rétablissement.
De la protection de la guerre au sentiment de sécurité
Pour un enfant ukrainien, la sécurité en France comporte plusieurs aspects.
C’est la possibilité de vivre à l’abri des attaques de roquettes. La possibilité d’aller à l’école. D’avoir accès à des soins médicaux. D’avoir des amis. De faire du sport. De se déplacer librement dans le pays. De comprendre quels documents sont nécessaires pour voyager. Et aussi de savoir ce que demain lui réserve.
Pour les enfants arrivés en France en 2022, « temporairement » signifie déjà quatre années de vie.
Parmi les Ukrainiens adultes ayant bénéficié d’une protection temporaire en mars et avril 2022, 54 % se trouvaient toujours en France à la fin de l’année 2025.
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Pour les enfants, cela signifie que l’école, la langue française, les amis et la vie quotidienne, qui devaient initialement ne constituer qu’une brève période d’attente, font désormais partie de leur enfance pour beaucoup d’entre eux.
En juillet 2026, l’Union européenne a approuvé la prolongation de la protection temporaire accordée aux Ukrainiens jusqu’au 4 mars 2028. Les familles ukrainiennes ont ainsi gagné un peu de temps pour organiser leur vie. Mais en même temps, cette prolongation même de la protection montre à quel point ce séjour forcé à l’étranger s’est prolongé.
Derrière chaque chiffre se cache une histoire à part entière.
Une enfance ukrainienne entre deux pays
Certains enfants ukrainiens continuent de suivre le programme scolaire ukrainien en ligne, d’autres sont passés entièrement au système français. Une partie d’entre eux évolue entre deux langues et deux environnements scolaires.
Pour eux, l’Ukraine reste leur patrie, tandis que la France devient le lieu où ils grandissent.
Cela crée une situation nouvelle qui n’existait pas au début de la guerre à grande échelle.
En 2022, l’objectif principal était de sauver les enfants de la guerre.
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En 2026, la question se pose dans une perspective plus large : comment faire en sorte qu’un enfant puisse vivre normalement, étudier, voyager, tisser des liens sociaux et envisager son avenir, quel que soit l’endroit où il se retrouvera finalement ?
Que signifie « être protégé » ?
Le système français offre aux enfants ukrainiens une grande partie de ce dont ils ont besoin pour vivre en sécurité : le droit à l’éducation, l’accès aux soins médicaux et aux services sociaux, ainsi que le droit de séjourner en France en tant que bénéficiaires d’une protection temporaire.
Mais le statut juridique n’est qu’un aspect du sentiment de sécurité.
Il est également important pour la famille de comprendre comment faire valoir le statut de l’enfant pendant le voyage, comment fonctionne le système éducatif, où obtenir un soutien psychologique et ce qui se passera à l’issue de la protection temporaire.
Après quatre ans de guerre, la situation des enfants ukrainiens en France évolue.
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Il ne s’agit plus seulement de savoir comment les protéger de la guerre.
Il s’agit de leur donner un sentiment de sécurité là où ils vivent actuellement : à l’école, dans leur vie quotidienne, lors de leurs déplacements et dans leurs projets d’avenir.
Et peut-être que la question principale aujourd’hui n’est pas seulement « quand reviendront-ils ? », mais aussi « se sentent-ils chez eux là où ils se trouvent actuellement ? »


