Olena Mirochnitchenko Poétesse et journaliste ukrainienne

Comment le Parc « Sikorsky Challenge » aide les vétérans à guérir l’âme et corps

Société
20 octobre 2026, 16:29

L’Ukraine devient peu à peu un pays de vétérans. Le nombre de cas d’amputations traumatiques sans précédent liées à la guerre est un défis de poids pour la société ukrainienne. Cette question demeure d’actualité pour la médecine, la réhabilitation, la prothétique et l’industrie ukrainienne, et ce, pour de nombreuses années.

Dans ce contexte, le développement de la production ukrainienne de prothèses et d’orthèses, y compris des technologies de la numérisation, de l’analyse et de l’imprimante 3D, devient stratégique.
« Un projet avec une âme » – c’est ainsi que tout le monde appelle le Parc scientifique des technologies additives « Sikorsky Challenge ». Il s’agit de ses fondateurs, ainsi que de ceux qui restaurent la santé mentale et physique et réalisent des avancées scientifiques dans le domaine des prothèses, améliorant la qualité de vie de personnes en situation de mobilité réduite, en particulier de vétérans et des participants aux hostilités ayant subi des amputations.

L’histoire du Parc « Sikorsky Challenge » de l’Institut polytechnique Igor-Sikorsky de Kyiv (KPI) a commencé il y a deux ans.

Le Parc a été lancé en juin 2024. C’est un espace moderne, inclusif et novateur, qui réunit la recherche universitaire, l’ingénierie et l’impression 3D afin de développer de l’ingénierie médicale, la prothétique et des techniques de réhabilitation.

Les principales orientations de travail de Sikorsky Challenge sont :
-la fabrication additive (intégration de l’impression 3D et des nouvelles technologies);
-le génie biomédical – l’élaboration et la fabrication d’orthèses et de dispositifs de réhabilitation ukrainiens.

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Il s’agit d’une collaboration étroite entre l’écosystème et les entreprises. Ils suivent ensemble tout le cycle : de l’idée à la création du prototype à la grande échelle, dans un esprit de coopération entre les étudiants, les vétérans et les entreprises.

Natalia Seminska. Photo : Olena Mirochnitchenko

Natalia Seminska, dirigeante du Parc scientifique des technologies additives ‘Sikorsky Challenge’ de l’Institut polytechnique Igor-Sikorski de Kyiv (KPI), et dirigeante du Centre de formation et d’innovation en prothétique et de réhabilitation, doctorante en sciences techniques explique :
« Notre Parc des technologies additives est un espace d’apprentissage dynamique visant le développement de la prothétique en Ukraine. Nous ne fabriquons pas de prothèses en tant que tel. En Ukraine, le terme « prothèse » désigne l’étape de fabrication de la coupelle prothétique. En effet, quelques entreprises fabriquent des composants segmentaires des prothèses. Par exemple, les prothèses des membres supérieurs sont fabriquées par la société Esper, celles des membres inférieurs sont produites par Parashar Industries. Voilà tout. Il n’existe pas à ce jour de fabricant purement ukrainien. Désormais, ce processus commence ici, au KPI, et il est implémenté par les gens les plus intéressés par des résultats. Ils sont motivés par leurs propres besoins. Chacun d’entre nous s’investit entièrement dans cette activité commune ».

La chercheuse souligne que pour elle, ces deux années ont été marquées par un travail professionnel considérable: la formation de l’équipe, la mise en place d’infrastructures, l’apprentissage des technologies, la recherche de solutions et de partenariats.

« À présent, nous sommes expérimentés. Nous avons réalisé des travaux et obtenu des résultats. C’est une question de principe pour nous que le Parc fasse partie de l’écosystème scientifique et d’innovation de l’institut. Notre équipe est composée d’enseignants, de scientifiques et d’étudiants. Ainsi, chaque activité a non seulement une dimension pratique, mais revêt aussi une importance scientifique et pédagogique », expique-t-elle.

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« Nous étudions, élaborons des projets, expérimentons, créons des prototypes et testons des solutions en impliquant les étudiants dans des cas concrets. Nous croyons que les connaissances universitaires doivent dépasser celles des laboratoires et contribuer à la résolution des problèmes concrets du pays.

Derrière chaque technologie, comme la numérisation d’objets en 3D, une simulation numérique, une fabrication additive, un développement d’orthèses, de composants individuels ou équipements d’ergothérapie, il y a pour nous une personne bien spécifique et une mission bien définie.

Le partenariat constitue un élément essentiel de ce travail. Un écosystème professionnel se développe autour du Parc, regroupant des centres de rééducation, des entreprises spécialisées dans les prothèses, des sociétés technologiques, des organisations bénéficiaires et des équipes d’ingénieurs.

Le développement des compétences représente un secteur d’activité à part entière. Le Parc soutient les initiatives éducatives de KPI, notamment celles en direction des anciens vétérans, en fournissant son expertise, ses infrastructures, ses équipements et la possibilité de travailler sur sujets pratiques. En deux ans, certaines choses ont été réalisées, mais il nous reste encore davantage à faire », affirme Natalia Seminska.

Ce master professionnel, réservé aux vétérans est apparu comme un défi contemporain. La première année académique de programme comptait 33 personnes. Ce master dure un an et demi, et ces dernières seront diplômées en décembre de cette année.

L’âge moyen des étudiants est de 40 ans, et plus. La formation est gratuite pour les étudiants inscrits pour la première fois en Master et réservée exclusivement aux vétérans, à ceux qui ont participé aux opérations militaires, et aux soldats libérés de leur service.

Cette année, 28 vétérans, hommes et femmes, se sont inscrits au Master de l’Institut polytechnique Igor-Sikorsky de Kyiv.

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Selon Natalia Seminska, la recherche universitaire ne doit pas se limiter aux laboratoires, elle doit également servir aux citoyens et à l’Etat. Le projet est soutenu par la société informatique Appflame et de la fondation bénéficiaire Genesis for Ukraine.

Kateryna Chobotariova, étudiante de 53 ans, avec ses collègues. Photo : Olena Mirochnitchenko

Kateryna Chobotariova construit des orthèses individuelles et des produits bioniques à l’Institut polytechnique Igor-Sikorsky.
Sa vie a été si riche en événements qu’elle suffirait à remplir plusieurs biographies. Elle a été médecin psychiatre pendant de nombreuses années, elle a traversé l’Atlantique à la barre d’un yacht, et elle a visité une cinquantaine d’îles et de terres lointaines dans les deux hémisphères. Kateryna a travaillé comme copywriter pour le magazine LQ (Lady Questions), journaliste automobile et a pris part dans des expéditions humanitaires tout-terrain avec l’Off-Road Adventure Club.

Le 24 février 2022, Kateryna devait marcher avec des béquilles, une prothèse en titane dans la jambe, fracturée à trois endroits. Pourtant, elle a distribué de l’aide humanitaire en voiture, évacué des femmes avec enfants et des personnes âgées, puis elle est devenue une femme militaire secourant les blessés sur le front lorsque les médecins lui ont enfin donné l’autorisation de s’appuyer sur sa jambe.

Kateryna s’est deployé dans les régions de Donetsk et de Kharkiv, où les évacuations de blessés furent sans fin. La démobilisation n’a pas été synonyme de la tranquillité, mais bien d’un véritable trou noir avec syndrome de stress post-traumatique. De lourdes séquelles psychologiques. Elle se sentait complètement abasourdie, perdant le contact avec le monde.

« J’étais allongée en position fœtale, en proie à une apathie totale. Je feuilletais les fils d’actualité et j’étais convaincue que ma mémoire était perdue à jamais », dit Katerina. « Je suis tombée par hasard sur une formation dédiée aux modélisations 3D et technologies additives destinée aux vétérans. J’ai compris qu’il s’agissait de mon billet de retour à la vie, grâce auquel je pourrai combiner la médecine et l’ingénierie, pour rejoindre mes camarades », se souvient-elle.

Désormais, Kateryna est bien étudiante en master à l’Institut polytechnique Igor-Sikorsky, spécialisée en « Mécanique Appliquée. Construction de machines. Technologies additives en prothétique » et chercheuse au Parc scientifique universitaire. Elle dit que le premier semestre a été le plus difficile car son cerveau avait du mal à mémoriser les formules complexes et certains dessins des outils numériques. Mais par la suite, une avancée neurobiologique a eu lieu, cette nouvelle activité intellectuelle ayant relancé ses fonctions cognitives plus efficacement que n’importe quel médicament.

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A présent, cette vétérane développe et imprime des orthèses à l’aide d’imprimantes 3D. Elle crée sa propre entreprise spécialisée dans des produits destinés aux gens ayant subi une amputation partielle du pied. Ce Parc est avant tout pour elle l’ espace d’une véritable communauté.

« J’ai toujours aimé avancer vers la peur et l’inconnu. Je crois que mon principal super-pouvoir est ma capacité d’avancer, même quand le système de navigation est complètement hors service, dans l’obscurité et que je suis perdue. Il n’est jamais trop tard pour les bonnes choses, surtout lorsque votre travail aide les autres à retrouver leur capacité de mouvement », affirme Kateryna.

Serhiy Lytovtchenko, étudiant, 36 ans. Photo : Olena Mirochnitchenko

Une peluche en forme de capybara est fixée sur la prothèse de la jambe gauche de Serhiy Litovtchenko. Il y en avait deux, offertes par l’un des principaux centres de prothèses d’Ukraine. Mais le vétéran en a offert une à une adolescente ayant subi une amputation haute d’un membre inférieur.

Serhiy Litovtchenko est un vétéran de la 5e brigade d’assaut indépendante. Il a servi en tant que démineur de lance-grenades en chef. Il a perdu ses deux membres inférieurs à la suite d’une blessure liée à l’ explosion d’une mine. Serhiy a subi une amputation des jambes en octobre 2022, suivie d’une seconde en janvier 2023. Il a reçu ses prothèses en juin.

Son record est de 12.000 pas sur les prothèses. Serhiy plaisante sur le « prix » de ses nouvelles jambes, en disant qu’un seul de ces membres vaut environ 3 millions de hryvnias.
Il est originaire de Lyssytchansk, provisoirement occupée. À présent, il vit avec sa femme et sa fille dans la région de Kyiv.

Avant l’invasion à grande échelle, il a travaillé pendant 10 ans comme opérateur de commande numérique. Il a fait fonctionner des machines à commande numérique, il réglait les équipements et vérifiait la fabrication des pièces selon le programme défini.

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Dès que la guerre a éclaté, il s’est rendu au bureau de recrutement. « On m’a alors demandé: «Vous voulez faire la guerre? » Et moi, j’ai répondu : j’y suis contraint », se souvient-il.

Serhiy admet qu’après une blessure grave au front, 25 opérations et la perte des deux jambes, il était difficile de revenir à la vie d’ « avant ». En réalité, « c’est tout à fait impossible ».

Pour cet homme, ses études à l’Institut polytechnique Igor-Sikorsky, dans la filière « Génie biomédical», et ses travaux de recherche menés au sein du Parc des technologies additives constituent une vraie source de rééducation, et un rétablissement de ses connexions neuronales.

Рекорд ветерана Сергія Литовченка – 12 тисяч кроків на двох протезах

« Environ 30% des étudiants du programme sont originaires du Donbas. C’est justement auprès de vétérans que nous trouvons le plus grand soutien. Je suis devenu étudiant parce que je veux faire tout ce qui est en mon pouvoir pour améliorer la qualité de vie des personnes à mobilité réduite », raconte-t-il.

« En tant qu’utilisateur, j’ai été confronté à certaines lacunes du système de prothèses comme l’absence de dialogue, le prix élevé de la réparation des manchons de réception, les variations rapides du volume du moignon, etc. Nous nous efforçons de surmonter ces problèmes par nos travaux scientifiques et pratiques », dit Serhiy.

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« Ce Parc nous permet de ressentir à nouveau que nous sommes importants, et que nous avons la possibilité d’apporter une petite contribution à la reconstruction de la vie des personnes à mobilité réduite. À l’heure actuelle, c’est très important pour les vétérans. Je crois qu’il faut avancer dans ce domaine. En fait, ma maîtrise et ma start-up, dont il est question dans ce document, visent précisément à améliorer la qualité de vie et la mobilité des personnes à mobilité réduite ».

Au début de l’année 2025, le nombre d’amputations enregistrées officiellement en Ukraine a dépassé les 95.000. Cependant, les estimations de l’ampleur réelle du problème sont plus élevées. Selon les données de l’Institut national des études stratégiques, il s’agit de plus de 120.000 cas, si l’on tient compte des personnes ayant pu bénéficier d’une prothèse initiale à l’étranger ou ne figurant pas dans les chiffres officiels.

Le nombre de militaires ukrainiens ayant perdu un membre à la suite de la guerre fait l’objet d’une estimation à part. En 2024, selon le Centre des droits de l’homme « Pryncyp » (une organisation non gouvernementale ukrainienne consacrée à la défense des droits des militaires et des vétérans – ndlr), ce nombre serait compris entre 20.000 et 50.000 personnes. Les responsables ukrainiens ne publient pas de chiffres officiels concernant les amputations subies par les militaires, car il s’agit d’informations sensibles. Une tentative d’ estimation a toutefois été établie par Reuters.

L’ampleur du problème continue d’augmenter en raison de la nature de la guerre. Les militaires ukrainiens sont blessés non seulement par l’artillerie ou les armes légères, mais ils sont aussi victimes de blessures causées par des mines, des engins explosifs et des frappes de drones. En 2024, Reuters a indiqué que les champs de bataille ukrainiens sont encore parsemés de mines, et que le nombre de personnes à mobilité réduite et les amputations traumatiques ne cessent d’augmenter. Cela signifie que la nécessité d’orthèses individuelles, prothèses et autres aides à réhabilitation constitue un besoin à long terme de la société ukrainienne.

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L’Ukraine a besoin de technologies capables de fabriquer rapidement un grand nombre de produits individualisés pour les personnes présentant différents niveaux d’amputation et d’autres complications traumatiques. C’est pourquoi l’histoire des recherches menées au sein de KPI font partie d’un processus bien plus vaste : la mise en place en Ukraine d’une industrie nationale spécialisée dans les prothèses et la rééducation.

Cet article a été rédigé dans le cadre d’un projet mené par l’Institut des médias, avec le soutien du ministère des Affaires étrangères des Pays-Bas. Le contenu de cet article ne représente pas l’avis officiel de l’Institut des médias ni celle du Royaume des Pays-Bas.