Kateryna Leonova, journaliste et mère d’un petit garçon, a interrogé d’autres jeunes mères ukrainiennes sur leurs rêves, leurs projets et leurs craintes.
Si un jour quelqu’un me demandait si j’avais le choix ou la possibilité de partir à l’étranger avec mon enfant né en 2022 pour le protéger des drones explosifs ou des frappes balistiques de la part du pays agresseur, je répondrai sans hésiter: non. Je n’avais pas suffisamment envie de rassembler deux valises, de prendre deux passeports et de changer à jamais le cours de ma vie. C’est exactement ce que veut l’ennemi: l’Ukraine sans ses citoyens.
Qu’est-ce que les mères veulent pour leurs enfants et pour elles-mêmes en Ukraine? Tyzhden a demandé à certaines mères et psychologues de faire part de leurs témoignages, de partager leurs avis et leurs conseils. Cela pourrait intéresser des milliers d’autres femmes qui restent en Ukraine ou qui vivent dans d’autres pays dans des conditions loin d’être parfaites.

Yevgenia Yakovenko est mère de deux enfants. Elle a quitté Myrnohrad (une ville située dans la région de Donetsk – ndlr) pour s’installer à Lviv en 2016. Son mari est un militaire qui défend l’Ukraine depuis 2014:
« Je n’ai jamais imaginé vivre à l’étranger avec ma famille. J’espérais que la guerre n’atteindrait pas Lviv. En ce moment, c’est dangereux partout en Ukraine. Il y a un minimum à respecter: se réfugier dans le couloir. Nous nous rendons au refuge lors les tirs intenses. Je parle avec mon fils ainé des objets dangereux dans la rue.
La responsabilité de mes enfants me permet de rester en pleine forme. Je puise ma force dans mon amour pour la planification, et cela me permet de garder le moral. Je me réveille le matin en sachant exactement comment je vais m’organiser pour la journée. Cela donne un sens à tout ça. Sans objectifs, tu laisses la tristesse t’envahir, car en temps de guerre, notre famille est séparée, les enfants ne voient pas leur père qui lutte. Moi, je ne peux pas embrasser mon mari.
Au fil du temps, je me suis habituée au danger, je ne connais donc plus cette peur profonde. Je veux continuer à vivre en Ukraine. Je veux que les enfants grandissent et fassent leurs études ici. C’est chez nous.
Mon fils Yarema tient bon, mais je ressens parfois sa profonde tristesse. Chaque jour où son père part est très difficile pour lui. Il considère ces jours comme les plus tristes ».
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A partir 2014, après le début des hostilités dans le Donbass et l’occupation de la Crimée, la société ukrainienne a commencé à prendre au sérieux les notions de « santé mentale » et d’ « état psychologique ». Selon une étude nationale réalisée par la société Gradus Research, l’Ukraine accomplit des avancées significatives dans la préservation de la santé mentale. Environ 92% des citoyens montrent de la solidarité envers les problèmes émotionnels d’autrui. Il s’agit d’un consensus général très favorable. Mais selon les résultats du suivi du programme national « Comment vas-tu ? », seules peu de personnes se lancent dans une thérapie. A l’heure actuelle, seules 1 à 2 personnes sur 10 (environ 7 à 17 %) qui ont besoin d’aide contactent réellement des spécialistes.
Il existe déjà de nombreuses ressources disponibles pour les mères et leurs enfants, ainsi que des conseils, des publications et des ouvrages scientifiques et littéraires. Ces informations aident à puiser en soi les forces nécessaires et à mieux gérer les difficultés parentales.
A titre d’exemple, il est possible de suivre sur les réseaux sociaux les publications de Svitlana Royz, psychologue familiale. Elle est l’une des rares spécialistes qui diffusent leurs connaissances et leur expérience à l’aide des publications ouvertes, sa participation à des projets culturels et éducatifs, ainsi que les interactions humaines sur les réseaux sociaux. Elle est également mère de deux enfants et épouse d’un militaire. Elle a tout dernièrement publié sur Google Drive la liste complète des projets destinés aux mères et aux enfants, qu’elle a mis en place avec ses amis et partenaires pendant la guerre.

Svitlana Royz
Svitlana Royz :
« Être mère, c’est un rôle et une mission d’une importance capitale. Un rôle épuisant, qui transforme notre coeur au point de nous amener bien souvent à douter de nos propres choix et actions.
Le mot «mission» entraine souvent une certaine tension. Ce mot s’accompagne d’une immense responsabilité et d’un parcours difficile. J’aimerais que nous puissions toutes, malgré toutes nos responsabilités, conserver notre rôle de personne bien réelle. Ce n’est pas le rôle d’une super-héroine. Une personne qui accomplit chaque jour le possible et l’impossible. Une personne qui est imparfaite, mais authentique.
Une personne que personne n’a formée à la vie en temps de guerre. Une personne qui s’épuise davantage, car les possibilités de se ressourcer sont plus rares en raison des hostilités. Une personne qui, bien souvent, ne devient pas réellement père, mais qui «remplace le père». Une personne qui doit en plus supporter le poids de l’inquiétude car le père est à l’armée.
Nous avons souvent tendance à sous-estimer notre rôle et notre contribution. Il est difficile de vivre dans l’incertitude. Vivre alors qu’il n’existe tout simplement pas de choix idéal, c’est un poids supplémentaire.
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Les mères ukrainiennes sont devenue un portique de sécurité pour leurs enfants. Elles sont devenus un espace protégé dans un monde où la sécurité totale n’existe pas. Il est très difficile d’être des murs. Mais lorsque la mère est tout simplement présente auprès de son enfant, attentive à ses émotions, ses peurs, ses larmes, sa joie et ses jeux, cela contribue énormément à l’état et au développement de l’enfant.
Dans ces conditions difficiles et éprouvantes, les mères préservent l’enfance. Et en ce moment, l’enfance est source de beaucoup d’espoir pour nous tous ».
Les familles composées de trois enfants ou plus ont la possibilité de quitter l’Ukraine. Cependant, Olga, médecin militaire travaillant à l’hôpital et son mari, militaire depuis 2014, ont quatre enfants mais n’envisagent pas de quitter leur pays natal. Leur choix est de défendre, soutenir et faire tout leur possible pour retrouver une vie paisible chez eux, pour eux et pour leurs enfants.

Olga:
« Le plus difficile, c’est de laisser les enfants à la maison quand je suis de service à l’hôpital. Les enfants se réfugient dans le couloir en cas d’alerte, car on leur apprend les règles de sécurité dès la maternelle et au primaire. Un jour, la petite m’a dit: «Ne t’inquiète pas, si le refuge s’effondre, il y a une autre porte par laquelle nous pouvons sortir ».
En tant que médecin, je suis souvent témoin de blessures effroyables après le front. Je regarde les enfants qui, se tenant par la main, courent se mettre dans le refuge, et je comprends que cette situation est anormale. Je vais au théâtre, je me baigne en hiver, je cours, je passe du temps avec les enfants pour oublier mes soucis.
Pendant les premiers mois de la guerre, nous sommes allés en Autriche, mais nous sommes revenus. Là-bas, personne n’a pas besoin de nous, il n’y a pas de proches. Ici, il est possible de surmonter n’importe quelle situation difficile, car nous avons une foule d’amis et de bénévoles ».
Svitlana, basée à Dnipro et mère de la petite Ouliana, quatre ans, est partie se réfugier à l’étranger avec son enfant au début de l’invasion. Mais elle est revenue deux ans plus tard. Elles participent à de nombreux activités de développement dans leur ville natale. Elles font de la gymnastique et passent du temps avec leurs proches. Même les bombardements fréquents de la ville n’entravent pas leur envie de vivre et de faire des projets.

Svitlana:
« Lorsque la guerre à grande échelle a éclaté, j’étais enceinte. Je tenais vraiment à accoucher dans ma ville natale. Je me souviens que, lorsque je suis allée à la clinique pour accoucher, les médecins m’ont prévenue qu’il n’y avait pas d’eau et qu’il fallait donc en prendre avec moi. Dans la voiture, il y avait donc avec moi une accompagnante à la naissance et une grande bouteille d’eau. Je suis partie à l’étranger pour peu de temps, j’étais persuadée que ce n’était que temporaire. On croyait que ce serait l’affaire de quelques mois. Je plaisantais sur le fait que j’emmenais ma grand-mère pour « faire sortir » son passeport à l’étranger. Nous n’avions pas l’intention de commencer une nouvelle vie dans un autre pays, c’était comme un niveau supplémentaire de sécurité.
Mais la réalité s’est finalement révélée différente. Ces quelques mois se sont transformés en deux ans. A l’étranger, ça n’a pas été facile. Ma maison et mes proches me manquaient. Mais j’ai rencontré de formidables femmes ukrainiennes, qui sont devenues de véritables amies. Nous restons en contact.
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Il est possible que l’une des choses les plus importantes que cette période difficile m’ait apportées, c’est de me faire de vrais amis à l’âge adulte. Mais nous sommes rentrés à Dnipro. Lors des alertes aériennes, nous essayons de nous réfugier dans un endroit sécurisé. Lorsque nous entendons des bruits forts, je détourne l’attention de l’enfant: je mets de la musique, nous chantons des chansons, nous jouons. Je souhaite que la bienveillance, l’attention et le sentiment de sécurité dépassent la peur liée à la guerre.
Jusqu’à trois ans, ma fille ne se réveillait presque jamais à cause des explosions. A présent, elle se réveille et elle a peur. Il est douloureux de réaliser que des mots tels que « shahed » et «abri anti-aérien» ont fait leur apparition dans le vocabulaire des enfants. Quand ils jouent dans la cour ou construisent des tours de sable, ils y ajoutent souvent des abris anti-aériens. Cela fait désormais parie intégrante de notre quotidien, bien qu’aucun enfant au monde ne devrait grandir dans de telles conditions.
Nous avons aussi quelques petites « astuces ». Si nous restons longtemps dans le couloir, nous prenons des autocollants. Ouliana les colle sur la porte ou au mur, et nous inventons des histoires. S’il s’agit d’autocollants représentant des fruits et des légumes, je lui demande d’imaginer une recette ou de préparer un sandwich imaginaire. Quand il faut descendre dans l’abri, souvent nous dessinons.
Il faut prendre des brochures publicitaires ou des feuilles de papier et y dessiner des personnages, des animaux ou des histoires entières. Parfois, le téléphone me sauve, surtout quand je n’ai plus l’énergie nécessaire pour trouver des solutions. Mes deux ressources sont la psychothérapie et le sport. Cela me donne un sentiment de stabilité et de soutien ».
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Certaines femmes sont parties sans savoir où dès le début de l’année 2022. D’autres disposaient d’une réserve financière. Elles se rendaient dans un logement déjà préparé et se retrouvaient dans des conditions confortables. Je connais des mères qui ont accouché et qui sont parties à l’armée presque immédiatement après. En Ukraine, chaque mère a fait un choix qu’on ne peut pas juger de manière univoque. Il faut le respecter et ne pas juger.

Valeria, mère de deux enfants, militaire. Elle a donné naissance à son deuxième enfant en 2022, elle habite à Dnipro :
« Au début de l’invasion à grande échelle, j’étais enceinte de cinq moi et ma fille ainée, Aurora, avait 4 ans. Malgré tout, je suis partie servir comme volontaire au sein du 3e bataillon indépendant «Volhynie» de l’Armée ukrainienne des volontaires (UDA). Je m’occupais de l’approvisionnement, de l’établissement de liens avec les bénévoles et de la coordination de la livraison de l’aide humanitaire aux militaires. Après mon accouchement, j’ai travaillé à distance pendant quelques mois.
Puis j’ai commencé à me rendre sur le front et à participer au travail difficile. Lors de l’été 2023, j’ai créé ma propre unité, le «Service de logistique et de maintien de l’UDA». Nous avons travaillé sur toute la ligne de front avec différentes unités et brigades. Ma philosophie personnelle est «Je ne veux pas seulement aider le front, je veux surtout sauver autant que possible la vie de nos militaires». Au début de l’année 2026, mon service militaire auprès de l’Armée volontaire ukrainienne a pris fin. J’ai travaillé avec l’unité Art Division, qui fait partie de l’Unité spéciale de Timur, une unité des forces spéciale de la Direction générale du renseignement du ministère de la Défense (connue comme HUR). Je vais maintenant intégrer une autre unité, où il y aura encore plus de travail.
La guerre a sans aucun doute eu un impact négatif sur mes enfants. D’une part, ils passent peu de temps avec moi. D’autre part, nous ne pouvons pas partir souvent en vacances ou en voyage, car notre travail nous prend beaucoup de temps et d’énergie. Mon fils, qui a quatre ans, réagit assez calmement aux alertes. Aurora, au contraire, a très peur. Elle a huit ans.
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Il est très difficile de combiner la guerre et la maternité. C’est l’amour que je porte à mes enfants et le travail que j’accomplis pour les militaires et pour l’avenir des enfants qui permettent de tenir le coup. Plus je travaille, plus je trouve de force ».
Pendant la guerre à grande échelle, le taux de natalité a baissé d’environ 38% par rapport à 2021. En 2025, il y avait près de trois décès pour chaque nouveau-né.
Au plan démographique, la situation se présente ainsi: outre les pertes au combat, dont les chiffres sont supérieurs à ceux publiés par les sources officielles, c’est l’émigration massive qui a le plus aggravé la crise. Selon les estimations du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, en octobre 2025, plus de 5,8 millions d’Ukrainiens avaient le statut de personnes réfugiées à l’étranger, dont environ 5,2 millions en Europe.

Kateryna, la mère d’Anya, quatre ans, vit à Dnipro :
« Depuis le début de la guerre à grande échelle et jusqu’à aujourd’hui, nous ne sommes jamais partis. Au début, j’en étais à mon sixième mois de grossesse et j’avais tout simplement peur de partir dans un autre pays. Je ne parlais aucune langue étrangère, je ne comprenais pas comment fonctionnaient les systèmes de santé à l’étranger, et jusqu’au dernier moment, nous espérions qu’il n’y aurait pas de guerre.
Jusqu’à ses trois ans, Anya ne comprenait pas ce qu’étaient les roquettes ou les drones militaires. Nous avons essayé d’éviter le sujet de la guerre. Puis, elle a commencé à poser des questions, et nous avons commencé à tout lui expliquer à hauteur d’enfant: il y a un danger, des «méchants avions» et qu’il faut se cacher. Ma fille est allée à la maternelle, où les enfants sont emmenés dans un abri et où ils comprennent que c’est important. A présent, quand l’alerte sonne, elle demande: «Maman, est-ce loin? Faut-il aller se mettre à abri? » Elle réalise déjà ce qui se passe.
C’est mon enfant qui me permet de garder mon équilibre émotionnel. Sa naissance est devenue mon point fort. Le plus difficile dans la maternité en temps de guerre, c’est la tension et le stress permanents. Il faut comprendre que je suis responsable non seulement de ma propre vie, mais aussi de ma fille qui ne peut pas prendre soin de son propre sort ».
Comment gérer le sentiment de culpabilité et de responsabilité vis-à-vis de l’avenir de nos enfants? Nous abordons souvent avec prudence le sujet de la culpabilité qui surgit au cours de l’éducation. La culpabilité de crier sur son enfant ou de le confier souvent à des proches, parce qu’on doit travailler, ou encore de les avoir envoyés trop tôt à la maternelle ou, au contraire, de ne pas vouloir les y envoyer… Le sujet le plus douloureux est celui de la sécurité des enfants en temps de guerre. Ce problème s’intensifie après des nuits difficiles sous les bombardements.
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La communauté des mères ukrainiennes s’apparente en quelque sorte à une communauté sportive ou professionnelle avec un principe important : vivre « d’égal à égal ». Nous vivons dans des conditions peu adaptées à la vie avec des enfants. Notre choix est de rester chez nous, d’espérer le meilleur et de faire ce que nous pouvons : prendre soin de nous, parler à nos enfants, les embrasser, jouer avec eux et leur chanter des berceuses.
Un jour, mon fils a eu peur des éclairs et de l’orage dans un parc. Son père était avec nous, il avait obtenu une permission d’une journée. Nous avons pris notre enfant dans nos bras en lui expliquant que l’orage, c’était comme une alerte avant la pluie. Une fois calmé, notre fils a dit: « Mon père n’a pas peur du tonnerre, ma mère n’a pas peur du tonnerre, et moi non plus… parce que nous sommes Ukrainiens ».
Cet article a été réalisé dans le cadre d’un projet de l’Institut des mass média (Kyiv), avec le soutien du ministère des Affaires étrangères des Pays-Bas. Son contenu ne reflète pas la position officielle de l’Institut des mass médias ni du Royaume des Pays-Bas.


