Natalia Lebid Journaliste ukrainienne

La charge de parents âgés : pourquoi la société reste-t-elle à part?

Société
23 juillet 2026, 10:00

Nous pouvons faire des choix lorsqu’il s’agit de la famille que nous fondons. Nous pouvons choisir de nous marier ou d’éviter le mariage, de donner la vie à des enfants ou délibérément de ne pas en avoir. Cela est particulièrement vrai désormais que la société a considérablement réduit la pression matrimoniale et reproductive qui touchait indifféremment les femmes et les hommes. En réalité, il n’y a pas d’autre choix dans un seul cas : la responsabilité de s’occuper de ses parents  âgés.

C’est bien d’avoir des parents qui restent plus ou moins en bonne santé, vigoureux et autonomes jusqu’à un âge très avancé. C’est plus difficile si les parents âgées perdent leur capacité à subvenir à leurs besoins. C’est alors aux enfants de prendre l’entière responsabilité de s’occuper d’eux. La vérité, c’est que dans la plupart des cas le mot « enfants » désigne plus précisément les filles. Par ailleurs, il arrive bien souvent que les femmes s’occupent non seulement de leurs propres parents, mais aussi de leurs beaux-parents.

La vie de ces femmes est pour ainsi dire mise en suspens. Il est impossible de « faire le choix de soi », comme le conseillent les psychologues, et d’assister aux actes essentiels (lever, toilette, etc). L’Etat offre-t-il son aide dans de tels cas ? Dans cet article, nous allons tenter de trouver la réponse.

Avis et témoignages

Olga, 52 ans :

« Je suis une travailleuse indépendante et je travaille depuis chez moi. Je me réveille le matin et je me dis: si seulement je pouvais travailler maintenant… Je suis une «lève-tôt». C’est le matin que je suis la plus productive. Mais je n’arrive pas à me mettre au travail immédiatement. Je dois aider ma mère à faire sa toilette, l’emmener se promener, la divertir, lui apporter à manger. Lui donner à manger, c’est l’essentiel. Presque tous les jours, je vais au marché ou au supermarché. J’ai du mal à porter les sacs, et je n’ai pas de voiture, mais depuis peu, j’ai un grand sac à roulettes. Après avoir fait les courses, je dois préparer à manger, faire la vaisselle. A peine avons-nous fini de déjeuner qu’il est déjà l’heure de préparer le dîner. Je commence à travailler vers la fin de l’après-midi, souvent épuisée et de mauvaise humeur. Je travaille jusqu’à la nuit, et le lendemain matin, tout recommence… Mais personne d’autre ne peut s’occuper de ma mère, je suis sa seule enfant ».

Emma, 65 ans :

« Ma sœur m’a dit : «Fais comme tu veux, mais moi, je ne vais pas m’occuper de notre mère. Si c’est trop compliqué pour toi, place la dans une maison de retraite ». Et elle est partie vivre à l’étranger… Et moi, j’ai un mari, des enfants et des petits-enfants. A ce propos, à l’hôpital, ils ont un jour demandé à maman si elle avait des petits-enfants. Elle a répondu: « Mais non, je n’en ai pas. Si c’était le cas, nous les aurions déjà mangés ». Les médecins ont été choqué, mais je leur ai expliqué: ma mère se souvient de son enfance marquée par le Holodomor [famine organisée par Staline en 1931-32 – ndlr]. C’est tout ce qu’il faut savoir sur l’état de santé de ma mère: elle a une démence avancée… Il m’arrivait de devoir arriver en retard au travail, mais j’avais du mal à expliquer pourquoi: le sol était couvert d’excréments, et je devais le nettoyer avant de quitter la maison… Cela a duré dix ans. Pendant dix ans, j’ai pris soin de ma mère et cela m’a beaucoup épuisée ».

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Nina, 73 ans :

« J’appartiens à une génération qui disait : « Merci à nos parents de nous avoir permis de faire des études ».  Cela ne voulait pas dire que nos parents nous avaient aidés à entrer à l’université. Non, il s’agissait d’autre chose. Le fait qu’ils ne soient pas morts avant la fin de nos études. Je suis née dans les années 1950. Quant à ceux qui sont nés dans les années 1920 ou 1930, c’est-à-dire nos parents, ils ont connu de grandes épreuves. Il y avait à la fois la faim et la guerre… Ils vieillissaient vite, tombaient malades, « brûlaient » rapidement. Certains de mes collègues étudiants n’ont pas obtenu leur licence, car, à 18 ou 20 ans, ils ont été obligés d’abandonner leurs études pour s’occuper de leurs parents. J’étais déjà d’âge avancée lorsque ma mère nous à quittés, puis mon père. Cela peut paraitre cynique, mais pour mon frère et moi, c’était une chance, car nous avons au moins eu le temps de devenir des spécialistes ».

… De telles histoires sont innombrables. Nous avons tenu compte du fait que nous sommes actuellement en guerre. Avant le conflit, les femmes qui se trouvaient dans une situation de vulnérabilité en raison de leur âge et souvent de maladies associées, devenaient aidantes des personnes âgées. Pourtant, la guerre, ou plus précisément le stress chronique, ne fait qu’accélérer les processus de vieillissement, ce qui aggrave indéniablement le problème. Examinons les chiffres et les faits.

Calculons les besoins et le nombre de personnes dans le besoin

Nous ne savons pas combien de familles en Ukraine sont dans la situation de devoir s’occuper de leurs parents âgées. Et nous ne saurons pas, avant la fin de la guerre, le retour des migrants forcés (ou du moins d’une partie d’entre eux) et un recensement de la population. Selon les données fournies par Oleksandr Gladun, directeur adjoint de l’Institut de démographie et d’études sur la qualité de vie Mykhailo Ptoukha, qui fait partie de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine, environ 29 millions de personnes se trouvent encore sur le territoire contrôlé par l’Ukraine.

Selon plusieurs estimations et données (notamment pour la période allant jusqu’en 2026), l’Ukraine compte environ 9,5 à 10 millions de personnes âgées de plus de 60 ans. Fin 2025- début 2026, l’Ukraine comptait environ 3,4 à 3,5 millions de personnes en situation de vulnérabilité. En raison de la guerre à grande échelle, leur nombre a augmenté d’environ 600 000 par rapport au début de l’année 2022 (alors qu’il y en avait environ 2,8 millions). Plus de 130 000 d’entre elles sont d’anciens combattants ayant acquis un handicap à la suite d’opérations militaires. Selon les données du ministère de la Santé pour l’année 2025, une part importante des nouveaux cas de handicap concerne la population d’âge actif. Cependant, le nombre total de personnes âgées en situation de vulnérabilité est également élevé en raison de l’effet cumulatif des maladies.

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Ainsi, nous avons une idée approximative du nombre de personnes âgées et de personnes en situation de handicap parmi nous. Mais nous ne savons pas dans quelle mesure un groupe en cache un autre. En outre, on ne sait pas quel pourcentage des personnes nécessitant des soins n’ont pas fait de demande de reconnaissance d’invalidité. Pourtant, l’Etat prévoit une aide modeste pour les aidants.

Un prestataire de service non professionnel qui s’occupe d’une personne en situation de handicap du première groupe (la catégorie la plus sévère, divisée en deux sous-groupes A et B) pourra percevoir, en 2026, environ 4 323,50 UAH (à peu près 85 Euros), soit 50% du salaire minimum. Si l’aidant est également retraité, son salaire complémentaire s’élève à 3 209 UAH. Des prestations plus élevées sont prévues pour ceux qui viennent en aide aux personnes souffrant de troubles mentaux. En ce qui concerne les soins professionnels, la compensation est plus élevée: 70% du salaire minimum sur la base d’un tarif horaire pour une heure de services, sans toutefois dépasser 360 heures par mois.

Ces rémunérations sont très modestes. D’autant plus si l’on tient compte du fait que, par exemple, un paquet de 30 couches pour incontinence coûte en moyenne 600 UAH, les serviettes humides, ainsi que les gants en latex, les dispositifs médicaux prothétiques pour collecter les déchets d’un système biologique coûtent encore 500 UAH par mois. Il s’agit ici d’articles de soins à usage unique. Les plus simples cannes pour personne handicapée ou à mobilité réduite peuvent coûter entre 150 à 1000 UAH, une baignoire gonflable jusqu’à 2 500 UAH, un lit médical jusqu’à 30 000 UAH. Comme on peut le voir, cette liste ne comprend pas les médicaments, les produits alimentaires, les prestations payantes du personnel médical, etc.

Il est évident qu’une compensation de la part de l’Etat ne couvrira pas la plupart des besoins, et il faut s’attendre à une baisse de la capacité financière. Une personne de la famille devra prendre en charge la majeure partie des dépenses. Mais ce n’est pas le plus gros problème. Le plus gros, c’est de changer son mode de vie habituel, qui est désormais subordonné à l’emploi du temps de la personne dépendante.

« Ces soins demandent beaucoup de temps, d’efforts, d’énergie physique, et ce n’est pas une activité motivante. Tu te sens perdu, tu peux sombrer dans le désespoir, tu es obligée de réduire ton temps de travail et de mener une autre vie. La fatigue est énorme. Tu te retrouves, pendant un moment de répit, à constater que tu n’es pas vraiment là, les yeux vides, fixés dans l’espace : mieux vaut les fermer et imaginer que tu dors. Chaque jour, c’est une succession d’actions répétitives. Il y a des jours difficiles et d’autres un peu meilleurs. L’essentiel dans tout ça, c’est de ne pas se perdre ni de perdre le sens de sa vie. C’est difficile, parce que tu en veux à la vie, tu te sens victime, et c’est une mauvaise voie », écrit sur Facebook Larisa Denysenko, militante des droits de l’homme et écrivaine, fille de parents âgés.

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Que propose la société?

Selon Mme Denysenko, il y a un concept appelé One Health [qui rassemble les efforts de plusieurs disciplines aux niveaux local, national et international pour garantir une santé optimale à la population – ndlr], sur la base duquel un projet intéressant intitulé « Vseturbota » a été lancé. Il ressemble à un guide destiné aux personnes qui s’occupent de personnes âgées, à mobilité réduite, en situation de handicap, etc. En effet, le site web du projet ressemble à un guide qui aborde le plus grand nombre possible de nuances.

Il enseigne à prendre soin de soi aussi, et pas seulement à se préoccuper des autres. Il explique comment établir un dialogue avec son « aidé.e ». Il donne des conseils sur l’organisation des soins. Il permet d’acquérir des compétences médicales de base. Certes, ce service en ligne ne peut remplacer des soins complets dans la vie réelle, mais il représente un premier pas utile, car il est important pour les aidants de se sentir soutenu par ceux qui se trouvent dans une situation similaire.

Il existe une alternative aux soins à domicile pour les proches : confier cette responsabilité à des établissements publics ou privés destinés aux personnes âgées. Il en existe environ 300 en Ukraine, dont environ un tiers dans le secteur public, les autres sont des hôpitaux gériatriques publics et des établissements privés. Il est précisé que leur nombre varie constamment, notamment en raison des combats. La population y est peu nombreuse : environ 22 000 personnes, mais ce chiffre provient de statistiques non officielles.

Les Ukrainiens ont généralement une attitude mitigée à l’idée de placer un proche dans un établissement « public ». La morale populaire impose l’obligation de « s’occuper jusqu’au bout » d’une mère âgée, d’un père, d’une belle-mère ou d’un beau-père. Selon l’idée répandue, les maisons de retraite sont des établissements offrant un niveau de confort médiocre. C’est comme si les gens n’y allaient pas pour y vivre, mais pour y finir leurs jours. Pourtant, les places disponibles dans ces centres sont très recherchées, ce qui donne lieu à des listes d’attente. Cela stimule le développement d’établissements privés au coût élevé.

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Il existe sur Internet de nombreuses annonces et publicités pour des établissements privés destinés aux personnes âgées. En réponse aux besoins actuels, liés au dernier hiver de guerre, certains de ces établissements assurent qu’il y fait toujours chaud car ils disposent de leur propre générateur. D’autres proposent une série très variée de services et d’équipements, où, outre les soins médicaux traditionnels, il est possible de trouver … un zoo interactif. Les prix commencent à partir 10 000 UAH par mois et peuvent aller au-delà. Cela dépend encore fortement de la catégorie de l’établissement.

Cependant, les préjugés à l’égard de ces établissements sont considérables. A l’étranger, on aborde l’aspect moral de cette question avec plus de simplicité. Les gens ne voient pas de gros problème à rendre visite à leurs parents âgés dans des maisons de retraite uniquement en fin de semaine ou parfois moins souvent. Certaines personnes choisissent de leur plein gré de s’installer dans des maisons de retraire, après avoir vendu leur bien immobilier. Une telle décision est prise avant l’apparition d’une faiblesse physique ou mentale, et, en règle générale, cette préoccupation ne représente pas une catastrophe existentielle.

Mais cela se passe à l’étranger. En Ukraine, ces personnes demeurent dans l’angle mort de l’Etat. La politique publique, tout comme le secteur de la santé, sont préoccupés par les problèmes démographiques et par le fait que le nombre de naissances est nettement inférieur à celui des décès dans notre pays. Selon les données du ministère de la Justice, 168 800 enfants sont nés en Ukraine en 2025, tandis que 485 300 personnes sont décédées, ce qui témoigne d’une grave crise démographique. Le nombre de décès est près de 2,9 fois supérieur à celui des naissances. Depuis le début de l’invasion à grande échelle, le taux de natalité ne cesse de baisser : il a chuté de 25% en 2022 et de 26% en 2024.

C’est pourquoi de nombreuses initiatives gouvernementales visent à encourager la natalité : augmentation de l’aide financière accordée aux familles avec enfants, amélioration du système de santé, notamment des soins prénataux, politiques encourageant une parentalité harmonieuse. Le secteur privé connait également des changements importants, notamment dans le domaine de la procréation médicalement assistée. Les avancées scientifiques, ainsi que les nouvelles réalités sociales proposent toutes sortes de solutions aux problèmes de fertilité, de la fécondation in vitro à la maternité de substitution.

C’est bien compréhensible : l’Etat se soucie de l’avenir. Mais il ne faut pas non plus exclure de l’ordre du jour le « passé », c’est-à-dire les personnes âgées qui ont besoin de soins. La gériatrie ne fait pas autant de progrès que la science de la reproduction. En effet, elle ne cherche pas à rattraper son retard. Il n’y a rien de révolutionnaire, pas une seule idée novatrice en matière de prévention du vieillissement : sur ce plan, l’Ukraine est désespérément en retard. Ce problème n’est tout simplement pas une priorité pour le pays, surtout en temps de guerre.

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Selon Ella Libanova, directrice de l’Institut de démographie et d’études sociales, c’est précisément à cause de la guerre que le marché du travail en Ukraine a changé, et désormais, les employeurs n’ont plus de temps de se livrer à « l’âgisme ». Auparavant, ils pouvaient faire leur choix parmi les candidats en imposant des critères d’âge. Mais une grande partie de la population active est partie à l’étranger, le marché du travail a changé. Il faut faire appel à des retraités, car le manque de personnel se fait sentir. Il est donc essentiel de s’attacher à prévenir le vieillissement de la population pour une population qui a déjà diminué et continue de diminuer.

Il est important d’impliquer les personnes âgées dans des activités sociales qui correspondent à leurs besoins et leurs capacités. Il ne s’agit pas ici des discussions habituelles sur un banc près de l’entrée d’immeuble. Il est important pour eux de se réunir et de communiquer. Cela vaut également pour les personnes à mobilité réduite. Une telle interaction soulagerait les plus jeunes membres des familles, qui s’occupent actuellement des loisirs de leurs parents. Les autorités locales pourraient tenter de résoudre ce problème, mais elles manquent de ressources, et, plus important encore, de motivation.

Selon Mme Libanova, « notre proposition pour les personnes âgées reste la même : c’est soit le travail, soit l’hôpital, soit le cimetière ». Tout le monde ne peut pas aller travailler, tout le monde n’a pas besoin d’aller à l’hôpital et tout le monde ne se précipite pas au cimetière. La société ne laisse pas beaucoup de choix aux personnes âgées. Ce sont leurs proches qui doivent améliorer leurs conditions de vie. Une fois encore, « aide-toi, le ciel t’aidera ». Un jour, les enfant adultes arriveront à la vieillesse, tout aussi épuisés et tourmentés. Et cela va continuer ainsi. Pour briser ce cercle vicieux, il faut une volonté claire de la société en faveur du changement.