Veronika Sentsov-Velch Directrice d’Amnesty International en Ukraine

« Vous ne ressemblez pas à la femme d’un militaire »

Société
14 janvier 2026, 19:14

Epouse du metteur en scène Oleg Sentsov aujourd’hui engagé dans l’armée, Veronika Sentsov-Velch parle de sa condition, de la façon de construire un quotidien et d’y trouver de petits bonheurs entre de grands moments d’inquiétude.

Il m’a fallu trois ans et demi pour accepter et réaliser que j’étais l’épouse d’un militaire. Lorsque l’invasion à grande échelle a commencé, j’étais en état de choc profond. Je n’acceptais ni la guerre elle-même, ni l’impuissance de la communauté internationale, ni le fait qu’un « voisin » puisse simplement nous attaquer et commettre de tels actes.

Au printemps 2022, mon mari, qui s’était engagé dans l’armée, a reçu des vêtements d’hiver par l’intermédiaire de bénévoles, et je ne comprenais pas : pourquoi avait-il besoin de vêtements d’hiver ? C’était le printemps, puis l’été allait arriver. Il me semblait physiquement impossible que la guerre dure plus longtemps qu’une saison. J’ai toujours cru que le droit devait l’emporter sur la force, et je le crois encore aujourd’hui. Mais à l’époque, je ne pouvais pas accepter que la loi du plus fort puisse l’emporter sur le droit. Cela a créé en moi un conflit intérieur très profond, qui s’est ajouté à ma grossesse, à la naissance de notre enfant, à un changement complet de mode de vie, que je ne voulais pas et que je n’avais pas prévu.

Au cours des premiers mois de l’invasion, on me disait : « Merci, nous te soutenons ». Mais avec le temps, ce soutien a commencé à s’estomper, à se transformer en quelque chose de plus froid et souvent cruel. C’était extrêmement douloureux d’entendre : « Si Oleg ne voulait pas être là-bas, personne ne l’y aurait forcé ». Et à une connaissance dont le mari est également militaire, on a dit : « Quelle idiote, cette femme qui n’a pas racheté son mari pour qu’il n’aille pas à l’armée ». Ainsi, en plus de la double charge qui pèse sur vos épaules, vous pouvez encore entendre des reproches pareils: non, vous n’avez pas pris de décision à sa place, vous ne l’avez pas protégé, vous ne l’avez pas retenu.

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L’une des phrases les plus absurdes que j’ai souvent entendues à mon égard était : « Vous ne ressemblez pas à la femme d’un militaire ». Et à quoi doit-elle ressembler ? Doit-elle être constamment malheureuse ? Pauvre ? Ne pas rire sur les photos, ne pas voir ses amis ? Je me suis alors surprise à penser : peut-être ne suis-je pas une épouse de militaire à part entière si je ne corresponds pas à ce portrait imaginaire ?

J’ai accepté la décision de mon mari d’être là où il est. Maintenant, j’accepte aussi qu’il soit sourd d’une oreille après six commotions cérébrales. Même si cela lui est parfois utile : s’il veut entendre quelque chose, il écoute de l’oreille gauche, s’il veut ignorer quelque chose, il tend l’oreille droite. Quand il quittait ses positions et était blessé, il me le disait toujours lui-même. Cela m’a sauvé : au moins, je savais ce qui se passait, non pas par les informations ou les ragots, mais par lui. Mieux vaut en parler que de laisser la place à la peur. Et mieux vaut parler que de créer des malentendus avec son bataillon, car une fois, il n’a pas donné de nouvelles pendant trois jours, et j’ai déjà écrit à Zaloujny et à tous les commandants.

Il y avait Bakhmout, Avdiivka, Robotyne, la contre-offensive, les assauts. Un appel téléphonique : « Je prends ma position », puis un long silence. Vivre ce silence est l’une des expériences les plus difficiles de la vie. Tout s’y concentre : la peur, l’impuissance, les scénarios imaginaires que le cerveau construit pour reprendre le contrôle d’une manière ou d’une autre.

Tu n’as aucun contrôle sur la situation et, en même temps, tu essaies de vivre chaque minute comme si c’était la dernière de ton ancienne vie. Je ne sais pas s’il y a des gens qui voient les choses différemment, mais personnellement, je n’en ai jamais rencontré.

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Il existe différentes façons d’être militaire : dans une relative sécurité, au quartier général, à l’arrière. C’est aussi dangereux, mais d’une autre manière. Être soldat d’un bataillon d’assaut, c’est un peu comme être kamikaze. Et vous apprenez à accepter des choses que vous n’auriez jamais imaginées auparavant.

Par exemple, j’aime beaucoup le noir, mais j’ai arrêté d’acheter des vêtements noirs, car j’avais l’impression que si j’achetais une robe ou un pull noir, quelque chose de mauvais allait arriver et que j’en aurais « besoin ». Un jour, je suis allée voir un prêtre à Washington et je lui ai dit : « Père Robert, existe-t-il une prière pour qu’il soit blessé, suffisamment pour qu’il reste en vie et en bonne santé mentale, mais pour qu’il ne participe plus aux assauts ? ». Il a ri et m’a répondu : « Je vous comprends ». Une telle prière n’existe pas, mais j’ai vraiment prié : « Dieu, fais en sorte que ce soit suffisant pour qu’il vive, mais qu’il ne retourne plus au combat ». Pour un soldat d’assaut, être blessé peut parfois sembler une chance. Car en général, il n’y a que deux issues possibles : soit être blessé, soit pire. Il ne semble pas y avoir d’autre destin. Et je pense que c’est une façon de faire face : chercher la foi intérieure là où on ne l’aurait jamais cherchée auparavant.

J’ai longtemps appris comment soutenir, comment parler, comment être présente. Je suis devenue beaucoup plus prudente dans le choix de mes mots. Car ce qui nous semble neutre dans la vie civile peut avoir une tout autre signification pour un militaire.

Là-bas, il s’est habitué à une structure claire, à l’ordre et à la discipline. Et quand il vient en permission, ici, un enfant a treize ans, l’autre trois. Et tout le monde fait ce qu’il veut, personne ne lui « obéit ». Même la communication avec une intelligence artificielle est différente chez nous, et c’est très drôle. Mon IA écrit des phrases longues, elle est polie, elle explique chaque détail. Mon mari a entraîné son IA comme un combattant, et elle lui répond brièvement : « Compris, accepté ». Pour moi, un homme dans l’armée, с’est un homme hors de la famille. C’est un homme qui sert le peuple ukrainien, tout le monde à la fois. Malheureusement, c’est la réalité de notre époque.

Qu’est-ce qui me motive actuellement ? Un travail qui a du sens. Car s’il n’y a pas de sens, pourquoi supporter tout cela ? Ce qui me motive, c’est d’être ici : en Ukraine, parmi les Ukrainiens, chez moi. Nous avons adopté un chien et un chat. Nos parents nous soutiennent pour prendre soin des enfants, nous donnent la force de vivre et de créer. Quand on voit ces petits, les nôtres et ceux des autres, on comprend qu’on doit être un modèle pour eux : se mettre à l’abri, parce que c’est plus sûr, garder son bon sens, plaisanter. On rit beaucoup. Certaines blagues peuvent sembler peu empathiques, mais en Ukraine, le rire est actuellement notre façon de respirer. C’est notre façon de reprendre un peu de contrôle sur ce qui nous fait peur. Nous ne nous rebellons pas contre la vie, nous l’acceptons telle qu’elle est et apprenons à rester nous-mêmes dans un monde qui ne cesse de tester notre résistance.