Borys Cherkas, historien militaire et officier des Forces armées ukrainiennes, revient sur la guerre en cours, qu’il replace dans la longue histoire de l’Ukraine. Il évoque aussi la façon dont les forces armées ukrainiennes ont su s’adapter, et ce qui fait leur force.
— Les pressions incessantes en faveur de « négociations de paix » avec Moscou nous placent sans cesse devant un dilemme : sommes-nous prêts à nous battre jusqu’au bout, ou accepterons-nous de mettre fin à la guerre à presque n’importe quelles conditions ? À votre avis, pourquoi sommes-nous si focalisés sur des facteurs externes, comme les discours de Trump, alors que la guerre dure depuis quatre ans ?
– Je pense que la raison réside dans le fait que la plupart des gens ne comprennent pas pleinement pourquoi nous vivons et ce qui se passe réellement. Jusqu’à présent, tout le monde n’est pas conscient de l’importance de l’indépendance du pays, ne réalise pas que notre vie — passée, présente et future — est liée à l’Ukraine et à l’espace ukrainien. Sinon, tous les défis auxquels nous sommes actuellement confrontés seraient perçus avec sérénité. Aujourd’hui, les Ukrainiens peuvent exister comme des défenseurs de leur État, les défenseurs de l’indépendance, comme l’ont fait nos prédécesseurs il y a des centaines d’années et comme le feront les nouvelles générations d’Ukrainiens à l’avenir.
— Si nous prêtons attention à ce qui se passe à l’intérieur du pays, nous pouvons remarquer une publicité avec le slogan « Je crois en l’armée ukrainienne ». On a l’impression que les Forces armées ukrainiennes sont une réalité lointaines et que les gens de la rue n’ont rien à voir avec elles. Malheureusement, nous ne voyons pratiquement pas de publicité appelant à la victoire et à la lutte de tous. Comment cela est-il perçu par les soldats au front ?
– Si nous parlons de l’arrière, en effet, bon nombre de gens se sentent perdus et tentent de trouver refuge dans un monde « doux » imaginaire, qui n’existe pas en réalité. Quant aux militaires, la situation est beaucoup plus simple. L’armée existe dans deux réalités : soit elle se prépare à la guerre, soit elle fait la guerre. Actuellement, nous sommes en guerre, et nous ne pouvons faire la guerre que pour gagner, car sans cela, la guerre perd tout son sens. En tant que militaire, je souhaite que nous nous débarrassions enfin de la division de la société entre les forces armées et les civils.
Tout le monde doit comprendre que nous sommes un pays en guerre et que toute notre société est actuellement un camp militaire. Certains ont déjà revêtu l’uniforme et pris les armes, tandis que d’autres se préparent encore à le faire. Il faut comprendre que tout le monde ne s’engagera pas dans l’armée en même temps, mais qu’il doit y avoir des rotations. Cela permettra de lever l’ambiguïté qui existe actuellement, où une partie de la population est en guerre tandis que l’autre souhaite se réfugier dans un monde « confortable ». Nous avons une force intérieure, que certains ont déjà ressentie, d’autres pas encore, mais les circonstances les y contraindront tôt ou tard.
En réalité, nous avons déjà accompli beaucoup de choses. À ceux qui ont perdu espoir, je conseille de regarder la carte : la Russie se préparait à la guerre et à l’agression, mais pas nous avant 2014. Oui, nous avons perdu des territoires et subi des pertes humaines, mais nous avons stoppé leur avancement. Oui, l’ennemi dispose de nombreuses ressources qu’il utilise contre nous. Mais nous continuons à nous battre, en essayant d’appliquer de nouvelles stratégies.
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— À votre avis, quelle est la nature de la soi-disant résistance populaire à la mobilisation ? S’agit-il d’une provocation, d’une influence extérieure bien orchestrée, d’un jeu d’intérêts profonds ou simplement de la mobilisation d’un grand nombre d’idiots utiles ?
— Je demande aux combattants qui viennent actuellement nous rejoindre : « Comment êtes-vous arrivés dans les forces armées ? ». Certains répondent : « On m’a remis une convocation dans la rue », d’autres ont été appelés. Je leur demande alors : « Et quand on vous a remis la convocation dans la rue, comment cela s’est-il passé ? Avez-vous résisté, vous êtes-vous battus ? » Et la plupart répondent « Non, c’était simplement mon tour ». Personne ne parle de bagarres ou de scandales. Pourquoi, au contraire, nous montre-t-on constamment des scènes de conflit, exclusivement de l’agression contre les commissions de recrutement ? En réalité, c’est une image déformée. Nous parlons ici de l’aspect informationnel. Pourquoi l’attention du public est-elle focalisée sur les aspects négatifs, sans montrer les aspects positifs ? Il y a plusieurs raisons à cela. Premièrement, la peur des gens. Deuxièmement, c’est une question d’éthique et d’autocensure des journalistes. Malheureusement, les médias pèchent souvent en recherchant le négatif, car il est plus « tendance ».
De plus, c’est le travail de l’ennemi dans le domaine de l’information. La combinaison de ces facteurs donne l’image que nous voyons autour de la mobilisation.
— Si nous revenons aux messages publicitaires et au problème du recrutement, les propositions de rejoindre l’armée et les messages de motivation ressemblent généralement à ceci : « Venez nous rejoindre, nous travaillons, nous combattons avec des systèmes sans pilote, nous sommes loin de l’ennemi, nous n’avons pas d’infanterie ». Que pensez-vous de ces slogans qui veulent dire en réalité : « Chez nous, il n’y a rien à craindre, car nous ne sommes pas l’infanterie » ?
— Les gens paniquent et ont peur, et ceux qui sont responsables de la mobilisation — que ce soit au niveau de l’État ou dans les unités militaires — commencent à prendre en compte ces peurs. J’aimais bien autrefois le slogan des cosaques : « Si vous voulez souffrir pour la foi chrétienne, venez nous rejoindre, on ne vit qu’une fois ». Et les gens venaient. Une fois chez les cosaques, ils voyaient que tout n’était pas si effrayant. Ils voyaient qu’en réalité, tout le monde ne mourait pas. Et c’était là le fondement de la discipline et de la préparation psychologique : tenir bon au combat.
À mon avis, nous devons désormais formuler nos slogans différemment. Si vous souhaitez vous sentir comme un défenseur, vous mettre à l’épreuve et comprendre pourquoi vous vivez et qui vous êtes dans ce monde, rejoignez-nous. Et commencez par l’infanterie. Car seule l’infanterie est et a toujours été le fondement de toutes les forces armées.
Je pense que la composante infanterie, la philosophie de l’infanterie, doit devenir le fondement de toute notre existence mobilisée pendant la guerre. L’infanterie doit passer du statut de cauchemar à celui d’incarnation du héroïsme, de la force et de la mise à l’épreuve de ce dont vous êtes capable dans cette vie.
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— Dans ce contexte, comment voyez-vous le rôle des volontaires en 2014 et de ceux qui ont rejoint les forces territoriales en 2022 ?
Les Ukrainiens ont toujours survécu grâce à leur mouvement bénévole, sans attendre d’ordres « d’en haut ». Cela s’est manifesté de manière particulièrement claire après l’abolition du système des principautés au tournant des XVe et XVIe siècles. Les principautés ont cessé d’exister, mais l’Ukraine a survécu. Le monde ukrainien, l’espace ukrainien ont été sauvegardés. Et même en l’absence d’État, les Ukrainiens ont démontré leur capacité à s’auto-organiser. Des confréries, des cosaques, des réformes indépendantes dans l’Église orthodoxe ont vu le jour. Au XXe siècle, tous nos mouvements bénévoles en ont été la manifestation. Et c’est ainsi que nous abordons les événements actuels. Les Dobrobaty [bataillons volontaires – ndlr] de 2014 sont précisément la manifestation de ce mouvement volontaire : les gens n’ont pas attendu les instructions d’en haut, mais ils ont montré qu’ils étaient capables d’une résistance absolue pour remporter la victoire. Ils se sont battus malgré des ressources limitées et la supériorité de l’ennemi.
C’était difficile, car la plupart des volontaires de 2014 ne savaient pas encore se battre. En 2022, nous avons répété ce processus, mais à plus grande échelle. Cela a été plus facile car le noyau des bataillons, des unités et des brigades de la défense territoriale était constitué de vétérans de 2014-2016, ceux qui avaient déjà traversé la phase active de la guerre au Donbass, servi dans les forces aéroportées, les forces spéciales et les forces terrestres. Ces personnes savaient ce qu’était la guerre.
En 2022, nous avons réussi à opposer une résistance massive à l’ennemi grâce à des personnes expérimentées. Pour elles, la dignité n’est pas un vain mot. Et je crois que cet esprit n’a pas disparu.
— Faut-il maintenir la séparation organisationnelle de la défense territoriale en cette quatrième année de guerre, ou est-il plus logique de les intégrer dans les Forces armées ukrainiennes ?
— Premièrement, nous avons une loi selon laquelle la défense territoriale font partie intégrante des Forces armées ukrainiennes.
Deuxièmement, les TRO (défense territoriale) constituent une résistance massive. En effet, dans un contexte de mobilisation ou d’agression ennemie, seul le principe territorial permet de rassembler rapidement les gens. Grâce au déploiement massif des Forces de défense territoriale au début de l’année 2022, l’ennemi a dû se déplacer en colonnes.
Bien sûr, on a observé que lorsque les Russes déployaient une section ou une compagnie, les membres de la défense territoriale équipés d’armes à feu ne pouvaient pas les retenir. C’est vrai. Mais l’essentiel ici est que les Russes ont été contraints de déployer des unités entières.
De plus, les forces de défense territoriale ont de nombreuses autres tâches à accomplir en cas de guerre de faible intensité, lorsque le front se stabilise, ainsi qu’en cas de victoire, lorsque la Russie commencera à s’effondrer. Il faudra alors quelqu’un pour protéger les installations et les communications publiques, surveiller les frontières avec les gardes-frontières, arrêter les groupes de sabotage qui s’infiltreront depuis une Russie fragmentée, etc.
— Il y a beaucoup de discussions sur la manière de réduire les pertes. L’une des pistes clés est l’utilisation de robots terrestres. À votre avis, qu’y a-t-il de vraiment nouveau dans cette approche, et est-il réellement possible de sauver la vie de nos soldats de cette manière ?
— Tout d’abord, l’infanterie est la ligne qui nous sépare de l’ennemi. En fait, c’est l’infanterie qui rend réels des concepts tels que la ligne de front, la première ligne, la ligne de contact. Sans infanterie, il est impossible de faire la guerre. Mais ce qui importe, c’est ce que nous entendons par « infanterie ». Si l’on pense uniquement à un soldat armé d’une pelle et d’un fusil automatique, c’est une chose.
Je pense, au contraire, que l’infanterie est composée de personnes qui défendent la ligne de front non seulement avec leur vie et leur force physique, mais aussi avec des technologies. Si notre logique vise à préserver la vie des soldats et à accomplir des missions sans pertes, nous envisagerons la guerre sous l’angle des technologies, sur terre, dans les airs et sur l’eau.
Cependant, il serait erroné de considérer les robots comme un substitut à l’infanterie. Les robots facilitent la vie, mais qui les contrôle ? Il est important que ce soit l’infanterie qui contrôle les systèmes robotisés, et non pas que les robots fassent tout tout seuls. L’exemple de Bakhmout le prouve dans la pratique. Nos unités ont maintenu le périmètre à l’aide de postes d’observation et de caméras vidéo, y compris des Starlinks. Certains postes ont été détruits par l’ennemi, mais grâce à la technologie, les soldats ont survécu. Ce n’est qu’un élément parmi d’autres des systèmes robotisés.
Si le front est tenu par un ensemble de technologies terrestres, aériennes et maritimes, la voie vers la victoire deviendra plus réelle. Les Russes agissent de manière simple : une masse d’infanterie, de petits groupes, des chars et des armes automatiques. Nous pouvons réduire les pertes grâce à la technologie et à la réflexion stratégique.
Notre philosophie n’est pas de remplacer l’infanterie par des drones, mais de la robotiser, de la rendre technologiquement avancée et aussi efficace que possible. Cela permettra d’atteindre plus rapidement la victoire, de minimiser les pertes et de semer la terreur chez l’ennemi. Car il comprendra que chacun de ses pas sera neutralisé.
— À votre avis, comment devrait se dérouler la formation des sergents et des officiers subalternes ? Doit-elle être purement technique ou plutôt rapide et pratique ?
— Tout d’abord, lorsque j’ai interrogé des personnes ayant suivi une formation militaire classique (cinq ans), elles m’ont expliqué qu’il s’agissait en fait d’une formation supérieure axée sur les affaires militaires. C’est-à-dire une combinaison de formation académique et de formation militaire. Mais la philosophie de nombreux diplômés se résume exclusivement à l’exécution des ordres.
Deuxièmement, il existe aujourd’hui deux philosophies parmi les officiers des forces armées. Les premiers sont ceux qui servent : ils servaient avant la guerre, ils servent pendant la guerre et ils continueront à servir après. Les seconds sont ceux qui sont venus pour combattre et vaincre. À première vue, cela semble être la même chose, mais ce sont deux approches différentes. Ceux qui se contentent de servir ne prennent pas d’initiatives, ne veulent pas de responsabilités, mais sont très rigoureux dans leurs rapports et font tout correctement sur le plan formel. Ceux qui sont venus pour se battre et gagner n’ont pas peur des responsabilités, risquent leur vie et leur poste, inventent de nouvelles techniques, développent des drones et d’autres technologies. C’est sur ces personnes que repose le front.
Maintenant, parlons de la formation. Est-il possible d’éviter cinq ans d’études ? À mon avis, oui. Les cours de perfectionnement de courte durée sont parfois plus efficaces que les formations de longue durée. Ils doivent être dispensés directement sur place, car il est difficile d’éloigner les gens de leurs missions de combat pendant trois ou quatre mois. Un bon enseignant et des technologies modernes permettent d’améliorer le niveau du personnel sur place.
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Ma propre expérience le confirme. J’ai commencé comme soldat, j’ai étudié pendant un an et demi au département militaire de la Service national de défense. Les cours avaient lieu une fois par semaine, mais ils étaient de très bonne qualité. Les enseignants, qui voulaient prendre leurs responsabilités et nous former en dehors des cours officiels, ont obtenu des résultats exceptionnels. Grâce à cela, de nombreux soldats de ma compagnie sont devenus officiers et servent aujourd’hui avec succès.
La situation actuelle permet donc de revoir les critères : être officier, ce n’est pas seulement cinq ans d’études, c’est aussi l’attitude envers les soldats, la responsabilité personnelle, le concept d’honneur militaire et le développement constant pour toujours être à la pointe des défis.
— Comment faire pour que personne ne nous impose son agenda ? Que faire pour que l’agenda élaboré par ceux qui ont combattu et qui le voient clairement, avec force et positivité, l’emporte ?
– Pour changer le pays, il faut créer les conditions propices au développement des personnes qui portent des idées, soutenir ceux qui partagent ces mêmes opinions, qui transmettent leurs connaissances. Il est important de le faire sans intérêt personnel. Ce processus de changement social est difficile et lent.
La vitesse du changement ne se mesure pas en termes de temps, mais en nombre de personnes qui adoptent et développent ces idées. C’est ainsi que se forme une nouvelle société, un nouvel ordre du jour basé sur sa propre compréhension de l’avenir, et non sur une vision imposée par d’autres.
— Pourquoi cette guerre continue-t-elle ? Pourquoi nous battons-nous ? En tant qu’officier de l’armée ukrainienne, quel avenir souhaitez-vous personnellement voir après la victoire ?
– La réponse est évidente. Je me bats pour l’indépendance, pour l’espace ukrainien. Je me bats pour mon droit historique, pour les droits de l’homme, pour le droit de vivre dignement sur cette terre, dans cet État. Pour moi, l’indépendance n’est pas seulement l’indépendance de l’État, mais aussi mon indépendance personnelle. Je veux que tout le monde comprenne : ce n’est que dans le cadre de notre État, de notre espace ukrainien, que nous pouvons nous développer, avoir des enfants, faire carrière, nous réaliser en tant que personnes. Et ce n’est que lorsque vous en prenez conscience que la défense de votre espace devient une question de vie ou de mort, car il ne peut en être autrement.
Mais je peux dire qu’au niveau de l’unité militaire où je sers, nous constatons des changements positifs. Le nombre de personnes qui se présentent dans les centres de recrutement augmente. Et en réalité, cela ne se produit pas à travers le prisme de la propagande. Car, par exemple, je ne vois pas d’appels à la mobilisation dans le pays. Cependant, lorsque je vois une publicité qui promet qu’un soldat rentrera chez lui, je me demande toujours : « En quoi rentrera-t-il : en vainqueur ou en vaincu ? ». Car nous ne pouvons rentrer chez nous qu’en vainqueurs, et nous devons nous battre pour remporter la victoire.
Nous sommes un peuple qui a survécu pendant des milliers d’années dans des conditions difficiles.

