Viktor Taran Responsable du Centre de formation des opérateurs de drones Kruk

Les ondes radio, nouvelle arène de la guerre en Ukraine

Guerre
9 octobre 2025, 08:11

Officier dans l’armée ukrainienne, Viktor Taran partage son expérience dans ses articles pour Tyzhden. Cette semaine, il évoque la guerre électronique. Au front, la communication est un enjeu capital, non seulement entre soldats, mais aussi entre les opérateurs et leurs drones.

Nous ne pouvons pas vaincre notre ennemi par le nombre. Nos ressources en terme de population sont incomparablement moindres. C’est pourquoi l’Ukraine mise avant tout sur les technologies: les drones. Aujourd’hui, même les grands-mères aident à financer l’achat de drones pour l’armée. Mais ces drones et tous les systèmes sans pilote en général sont liés à un domaine qui semble encore incompréhensible pour beaucoup. Il s’agit des communications radio.

« En temps de paix, les communications radio personnelles, indépendantes du réseau mobile ou d’un fournisseur d’accès à Internet, sont accessible aux personnes fortunées, ou aux personnes intelligentes. Mais la guerre dicte ses propres règles, et tout citoyen responsable doit maîtriser les bases de ce genre de communications. Elles permettent de transformer la radio analogique chinoise la moins chère en un outil puissant qui permet non seulement de rester en contact avec ses voisins, mais aussi de contacter les services d’urgence en cas de coupure totale des communications », explique l’instructeur du centre de formation ukrainien « Krouk » (le corbeau), dont le nom de guerre est Delirium.

Au temps de l’URSS, les communications radio pour la défense civile étaient réservées à des radioamateurs enregistrés, qui pouvaient être contrôlés d’une manière ou d’une autre. En effet, permettre à un citoyen lambda d’avoir son propre canal de communication était risqué pour le régime.
L’Ukraine s’est débarrassée du totalitarisme à une époque où la communication radio sur les « ondes publiques », soit 27 Mhz, appartenaient déjà au passé, et les Ukrainiens n’ont pas eu le temps d’en profiter. La radio a d’abord été supplantée par la téléphonie mobile, puis par Internet. Cependant, ces technologies sont vulnérables en raison de l’infrastructure qu’elles nécessitent. Les Ukrainiens en ont fait l’expérience lorsque les relais de téléphonie mobile ont été mis hors service à cause des bombardements.

Lire aussi:   Les groupes d’assaut motorisés russes, une innovation spectaculaire mais pas si efficace  

La guerre a appris aux citoyens civils à prodiguer les premiers secours, à manier les armes, à se mettre à l’abri des bombardements. Il est maintenant temps pour tous d’apprendre à utiliser les communications radio, au moins à un niveau élémentaire, afin de pouvoir créer un réseau radio à partir des moyens les plus simples, en cas de besoin.

Tout le monde possède aujourd’hui dans sa poche un émetteur-récepteur radio avec un ordinateur intégré et une interface graphique, que nous appelons « smartphone ». En ce qui concerne les communications militaires, la transmission de messages vocaux d’une station à l’autre ne représente qu’une petite partie des communications modernes.

« Aujourd’hui, la communication, c’est un tas de systèmes et de moyens de transmission de données qui peuvent être regroupés dans un seul réseau avec une protection à tous les niveaux, des capacités de secours et une utilisation aussi rapide et automatisée que possible », explique Olexa « Kep », instructeur au centre « Krouk ».

Les drones ne fonctionnent pas sans communication

Même ces systèmes automatisés qui utilisent des éléments d’intelligence artificielle pour le contrôle nécessitent la supervision d’un opérateur à distance. Les drones à fibre optique disposent de la même connexion, même si les informations sont transmise par câble. Avec le développement des technologies sans pilote, la communication qui dirige le drone se développe également. Et plus un système sans pilote dispose d’options de communication, plus ses chances de conserver sa maniabilité sont élevées.

Maintenant, un peu de physique. Chaque récepteur et émetteur a une fréquence spécifique sur laquelle se fait l’échange radio. Pour faciliter la compréhension, on peut le comparer à la communication à deux personnes qui échangent des consignes sur un chantier en criant.

Imaginons qu’un personnage muni d’un mégaphone arrive sur notre chantier. Il commence à crier tout ce qui lui passe par la tête ou simplement à faire beaucoup plus de bruit que les ouvriers. Le chantier s’arrête, car il n’y a plus d’échange d’informations.

Lire aussi:    L’éclaireur Ianis Terechchenko : « Nous sommes en guerre contre la Russie jusqu’en 2030 » 

Les brouilleurs (REB) fonctionnent à peu près de la même manière, en « couvrant » le signal utile. Si la télécommande du drone est équipée d’un émetteur de 5 W (notre voix) et qu’un système de guerre électronique de 50 W (le personnage avec son mégaphone) se trouve à proximité, le drone n’entendra que le bruit puissant du système de guerre électronique et l’échange de données s’arrêtera. L’opérateur aura perdu le contrôle de son drone.

Que faire ?

La solution évidente serait d’utiliser une fréquence inhabituelle pour la communication entre le drone et l’opérateur. Une fréquence sur laquelle l’ennemi ne disposerait pas de brouillage électronique. Ainsi, de plus en plus de fréquences sont utilisées, et la liste des fréquences que le brouillage électronique moderne doit couvrir s’allonge. Une alternative consiste à faire en sorte que le drone décide lui-même de la cible, ou bien à la commander par fibre optique (une communication par câble, qui n’est pas affectée par la guerre électronique) ou bien par satellite (beaucoup plus difficile à brouiller et actuellement très utilisée pour les drones terrestres et maritimes).

Un spécialiste des communications modernes doit avoir des connaissances en matière de réseaux et de cybersécurité. En effet, les systèmes numériques modernes de transmission de données peuvent être vulnérables non seulement à la suppression des communications électroniques, mais aussi au piratage et à l’infection par des logiciels malveillants.

Imaginons qu’une personne travaille dans les champs avec son frère. Une famille voisine travaille à côté. Si le frère appelle, la personne le reconnaîtra immédiatement à sa voix et ne le confondra pas avec un voisins.

De même, chaque émetteur radio a sa propre « voix ». Les systèmes de détection efficaces écoutent les « voix » sur les ondes et déterminent s’il s’agit d’un émetteur ami, d’un drone ennemi ou d’un autre moyen de transmission d’informations. Les systèmes de détection moins efficaces « entendent » simplement qu’il y a « quelque chose » sur une certaine fréquence et en informent l’opérateur qui, sur la base d’informations supplémentaires ou d’autres moyens, décide si la source du signal détecté représente un danger.

Lire aussi:   Mykyta Havrylenko : « Avec les drones, un nouveau type de guerre est en train de naître »  

Le système ukrainien « Tsukorok » peut être considéré comme l’un des premiers systèmes de détection efficaces. Il est capable de distinguer les drones ennemis grâce à des signaux caractéristiques. L’industrie ennemie produit des « Orlan », des « Lancet », des « Zali » en grandes quantités, en changeant rarement les émetteurs des drones. Ainsi, après avoir entendu une fois le signal — la « voix » de ce drone ennemi — on peut ensuite reconnaître ce signal et déterminer avec précision ce qui vole.

Des spectroanalyseurs chinois (des appareils amateurs) sont également utilisés pour la détection. Un micrologiciel militaire supplémentaire a été créé en Ukraine, pour simplifier leur utilisation. Nous fabriquons également des boîtiers pour ces appareils, les équipons d’antennes externes et d’une alarme sonore (bip). Ainsi, un appareil accessible se transforme en un outil qui, entre des mains expertes, peut sauver des vies et aider à accomplir des missions de combat.

Les récepteurs SDR (software defined radio) fonctionnent selon le même principe : ils se connectent à un ordinateur portable et affichent l’image sur l’écran.

Ces derniers temps, de plus en plus de détecteurs FPV par signal vidéo apparaissent. Imaginons que le drone soit une tour de télévision et que les « intercepteurs vidéo » soient des téléviseurs.

L’appareil scanne les chaînes vidéo et, lorsqu’un signal apparaît sur l’une d’elles, il le signale et affiche à l’écran ce que voit le drone dont le signal est reçu. Si vous connaissez bien la région, vous pouvez déterminer à partir de la vidéo si le drone vole vers vous.

Même si les drones sont devenus un symbole de la défense ukrainienne, ils ne peuvent être efficaces sans un système de communication fiable. Aujourd’hui, ce ne sont pas seulement les militaires, mais aussi les civils qui doivent avoir des connaissances à ce sujet. Car c’est en apprenant cela que chacun a une chance de participer à la défense du pays.