Viktor Taran Responsable du Centre de formation des opérateurs de drones Kruk

Les groupes d’assaut motorisés russes, une innovation spectaculaire mais pas si efficace

Guerre
22 septembre 2025, 18:51

Sur le front ukrainien, les tactiques changent sans cesse. Depuis quelques mois sont apparus des bataillons d’assaut juchés sur des motos. La Russie tente ainsi de percer le front. Mais est-ce vraiment une bonne idée ?

1. La zone de destruction, ces 20km où toute présence est une cible

Le champ de bataille moderne en Ukraine a subi des changements radicaux. Si auparavant les percées au moyen de blindées, les duels d’artillerie et les frappes de l’aviation d’assaut étaient décisifs, aujourd’hui, l’avantage revient à ceux qui agissent rapidement, discrètement et avec souplesse. Le concept classique de front, avec une distinction claire entre les zones « offensives » et « défensives », a perdu de sa pertinence. Il a été remplacée par un nouveau concept : la « zone de destruction ». Il s’agit d’un territoire où la profondeur de l’espace de combat entre les deux parties est de 20 à 30 km, et à l’intérieur duquel pratiquement toute cible est rapidement détruite par des drones ou d’autres moyens.

La zone de destruction n’est pas un espace géographique ou une ligne, mais une zone multidimensionnelle de mort, saturée de moyens de détection et de destruction. La reconnaissance en temps réel, les drones FPV, les munitions vagabondes, l’artillerie de haute précision, les systèmes de lancement multiple de roquettes avec correction, la guerre électronique et la reconnaissance électronique créent un environnement où la moindre tentative de déplacement, de concentration de forces ou de logistique est rapidement détectée et punie par des tirs destructeurs. C’est la réalité quotidienne de la guerre en Ukraine.

L’exemple de l’offensive russe près d’Avdiivka en hiver 2024 est révélateur : en quelques jours, plus de 150 véhicules blindés ont été détruits, dont les tout derniers T-90 et BMP-3. Beaucoup d’entre eux ont été mis hors service non pas pendant l’assaut direct, mais dès leur avancée vers la ligne de front dans la zone de destruction.

La zone de combat est un front continu sans arrière ni « zones grises », où il n’existe plus d’itinéraires « sûrs » ni de zones arrière traditionnelles. De plus, la guerre ressemble de plus en plus à une compétition entre algorithmes : qui détectera, visera et frappera le plus rapidement. Et dans cet environnement, les blindés traditionnels, autrefois considérés comme le symbole du potentiel offensif, sont devenus des cibles imposantes, lentes et extrêmement vulnérables.

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Ce nouvel environnement de combat a contraint les deux parties au conflit à revoir leurs approches. Ayant perdu la possibilité d’utiliser impunément de grandes formations blindées, la Russie s’est mise à la recherche de plateformes bon marché, rapides et discrètes pour transporter ses troupes. C’est ainsi que des groupes d’assaut motorisés (MAG) à base de motos ont fait leur apparition sur le champ de bataille. Il s’agit d’une tentative de contourner la zone de tir grâce à la vitesse, à une empreinte thermique et visuelle minimale et à une flexibilité tactique. Mais s’agit-il vraiment d’une adaptation efficace ou plutôt d’un signe d’impuissance dans cette nouvelle guerre ?

Cet article s’appuie en partie sur les recherches du projet international OSINT Frontelligence Insight, une plateforme indépendante spécialisée dans l’analyse des tactiques, de l’armement et de la logistique interne de l’armée russe. Il utilise également des documents provenant de DeepState, de l’ISW et des informations fournies par des collègues qui accomplissent des missions sur la ligne de front.

2. Comment la tactique évolue-t-elle sur ce nouveau champ de bataille ?

La Russie n’a pas commencé à utiliser massivement des motos au front parce qu’elle disposait d’un excédent de ressources ou à la suite d’une avancée stratégique dans sa réflexion. Au contraire, il s’agit d’une réponse aux pénuries auxquelles elle est confrontée.

Premièrement, l’armée russe n’est pas capable de mener des opérations offensives coordonnées à grande échelle. Chaque fois qu’elle a tenté de rassembler d’importants groupes d’assaut composés de chars, d’artillerie et d’infanterie, ces formations ont été détruites ou se sont désagrégées sous la pression de la défense ukrainienne.

Deuxièmement, les pertes en blindés, notamment en BMP et en BTR, dues aux attaques de drones FPV sont devenues si importantes qu’il n’y avait tout simplement plus personne ni rien pour les remplacer.
À cela s’ajoute un autre facteur : l’efficacité de la défense ukrainienne. Les troupes ukrainiennes, qui ont accès à des données de renseignement en temps réel, concentrent leurs tirs d’artillerie et de drones là où ils sont nécessaires et s’adaptent rapidement aux tentatives de percée russes. Dans ces conditions, les équipements modernes, trop lents, ne garantissent pas la survie. Les Russes ont donc décidé d’utiliser des motos, principalement de fabrication chinoise. Elles sont bon marché, rapides, faciles à dissimuler et leur perte n’est pas grave. Leur principal avantage est qu’elles permettent d’envoyer un soldat au combat sans se soucier de sa survie.

3. Les groupes d’assaut à moto : les dragons du XXIe siècle

Malgré leur nom, les groupes d’assaut à moto ne sont pas des unités d’assaut classiques. Leur fonction principale est d’assurer une pénétration rapide dans la zone de combat, de contourner les défenses, de pénétrer dans les arrières ou d’effectuer des missions de reconnaissance au combat. On peut les comparer à la cavalerie dragonne des XVIe et XVIIe siècles, des cavaliers qui se déplaçaient à cheval, mais qui engageaient le combat comme des fantassins. Il en va de même ici : la moto est un moyen de transport pour l’infanterie, qui mène le combat après avoir mis pied à terre.

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Les groupes d’assaut motorisés (GAM) sont utilisés par la Russie non seulement comme moyen d’attaque, mais aussi pour accomplir un large éventail de tâches tactiques, allant des raids à la logistique.

Examinons les principaux domaines d’application :

Contournements sur les flancs et percées profondes dans les arrières

Les troupes russes recourent de plus en plus souvent à des attaques rapides menées par des groupes motorisés afin de contourner les défenses ukrainiennes. Selon le centre d’analyse Frontelligence Insight, ces unités effectuent des raids sur les flancs ou des percées profondes, tant à des fins de reconnaissance que pour déstabiliser les arrières.

Raids rapides à grande échelle

De nombreuses opérations impliquant des centaines de combattants à moto ont été enregistrées à plusieurs reprises. En particulier, avec jusqu’à 100 motos lors d’un seul raid, les forces russes ont tenté de percer les lignes arrière des défenseurs ukrainiens. Cependant, presque toutes ces attaques se sont soldées par des pertes importantes.

Manœuvres de diversion et d’assaut

En attaquant depuis une direction secondaire, les Russes utilisent des motos pour semer le chaos sur les flancs, fixer l’attention des forces ukrainiennes, épuiser l’artillerie et contrer les mesures de guerre électronique de l’ennemi.

Évacuation des blessés et logistique

Les analystes de Frontelligence Insight confirment également que les motos sont utilisées pour évacuer les blessés, livrer des munitions et de l’eau potable dans des conditions où les chars ou les camions sont trop visibles ou trop dangereux pour se déplacer.

Transfert de petits groupes d’infanterie

Dans des conditions de combat, on constate des cas où des motos sont utilisées pour transférer rapidement des troupes d’infanterie vers des zones urbanisées ou des fronts étroits.

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4. Structure, moyens de destruction, tactiques de combat

Un groupe d’assaut motorisé (GAM) russe type se compose de 6 à 8 motos, soit un total de 6 à 16 militaires, selon qu’il y ait un ou deux combattants par moto. Cette structure est flexible : si nécessaire, elle peut être rapidement redimensionnée ou divisée en microgroupes capables d’agir de manière autonome.

Équipement technique et électronique

Un ou plusieurs motos du groupe sont généralement équipées de systèmes de détection de drones FPV, c’est-à-dire de scanners qui détectent les signaux dans les bandes de fréquences caractéristiques des canaux de communication des drones (par exemple, 5,8 GHz). Leur tâche consiste à détecter l’approche d’un drone et à modifier l’itinéraire à temps ou à activer les moyens de guerre électronique.

Deux à quatre motos supplémentaires sont équipées de moyens de guerre électronique. Il peut s’agir aussi bien de dispositifs fixes de brouillage des communications que de systèmes portables à dos.

Les MAG sont équipés d’un ensemble d’armes typique de l’infanterie. Des fusils automatiques, des grenades à main, des mitrailleuses fixes ou légères.

Les motos transportent parfois des équipements supplémentaires : des kits de combat, des tourniquets, des outils de tranchée, des drones FPV de petite taille pouvant être lancés à la main.

Utilisation tactique du deuxième numéro

Le deuxième soldat sur la moto joue souvent le rôle de tireur principal. Sa tâche consiste à couvrir le groupe pendant le déplacement, à réagir avec précision aux embuscades et à contenir l’attaque jusqu’au moment de la descente. Comme le soulignent les analystes militaires de Frontelligence, dans la plupart des cas, les combats commencent après que le groupe a mis pied à terre pour attaquer à pied. Cela confirme une fois de plus l’analogie avec les « dragons » : une infanterie mobile, et non une cavalerie.

Maniabilité et particularités de déplacement

Les motos offrent une grande mobilité tactique, permettant de changer rapidement de direction d’attaque et de manœuvrer dans des zones étroites ou accidentées. Un autre avantage est leur facilité de camouflage et leur faible empreinte thermique. Cependant, cette mobilité s’accompagne d’une absence totale de blindage et donc d’une vulnérabilité mortelle en cas de détection.

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Avantages : logistique, flexibilité, faible coût

Le prix d’une moto varie entre 2 000 et 4 000 dollars, selon le modèle et l’état. C’est dix fois moins cher que l’entretien et la perte d’un véhicule blindé de combat d’infanterie.

L’entretien est minimal, le carburant est bon marché, les pièces de rechange sont disponibles. C’est pourquoi les commandants russes utilisent volontiers les motos, car la perte de 5 à 6 motos n’est pas considérée comme un échec. Et les pertes massives en vies humaines dans l’armée russe n’ont jamais été pleurées, ni comptées.

5. Problèmes et inconvénients

Malgré leur maniabilité évidente, ces tactiques présentent de nombreux inconvénients. Les motos ne protègent ni contre l’artillerie, ni contre les éclats d’obus, ni contre les drones FPV, qui peuvent facilement rattraper et détruire l’équipage. La vitesse n’est pas synonyme de survie. Le personnel reste extrêmement vulnérable et meurt souvent avant même d’atteindre son objectif. La coordination pose également problème : même si un groupe réussit, les autres subissent des pertes et l’effet global se dissout dans la perte de personnel et de matériel. Malgré leur dynamisme apparent et leur attrait dans les reportages télévisés, les tactiques des groupes d’assaut motorisés (GAM) présentent un certain nombre de vulnérabilités critiques qui font de ces unités une force tactique à haut risque et généralement coûteuse.

Les motos n’offrent aucune protection contre les débris, les balles ou les tirs d’artillerie. Lorsqu’elles roulent, elles exposent leur équipage aux tirs. Même l’explosion d’une mine ou d’un obus à proximité peut détruire un groupe sans le toucher directement. Malgré leur vitesse, les motos restent une cible pour les drones FPV, en particulier dans les zones ouvertes ou les steppes, où il n’y a pas d’abris.

Selon les estimations des opérateurs de drones ukrainiens, un FPV volant à une vitesse supérieure à 120 km/h rattrape facilement une moto, car il vole souvent en ligne droite, tandis que la moto est obligée de manœuvrer en fonction du relief. « Nous attendons simplement qu’il sorte dans une zone dégagée. Et puis, 4 à 5 secondes, et c’est fini. Il n’a aucune chance », explique l’un des opérateurs de drones FPV de la brigade « Azov ».

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Même les systèmes de guerre électronique, qui sont censés servir de couverture, ne les sauvent pas toujours en raison de leur rayon d’action limité, de leur délai d’activation ou d’une simple panne.
Ils ont également des problèmes de coordination et de synchronisation. La tactique du MAG prévoit l’utilisation massive et coordonnée de plusieurs groupes dans différentes directions pour contourner, explorer et détourner l’attention. Mais c’est précisément ce qui manque souvent au commandement russe. Les cas où un groupe pénètre dans les arrières, tandis que les autres se perdent, sont en retard ou tombent dans une embuscade, ne sont pas des exceptions, mais la norme.

Une autre difficulté réside dans la forte dépendance aux conditions météorologiques et au relief. Les motos ne sont efficaces que sur des terrains secs et dégagés. En cas de pluie, de boue, de neige ou de neige fondue, elles deviennent inutilisables. Après les pluies automnales de 2024, plusieurs attaques du MAG ont échoué en raison de l’impossibilité de se déplacer sur des champs détrempés, où les motos s’enlisaient ou perdaient leur maniabilité. Dans les zones boisées ou urbanisées, la circulation est difficile et les possibilités de se cacher sont considérablement réduites.

Donc, comme on peut le voir, les MAG sont un outil tactique qui ne peut être efficace que dans des conditions de surprise totale, d’absence d’ennemi dans les airs, de relief idéal et de couverture dense par les moyens de guerre électronique et l’artillerie. Dans tout autre scénario, ce sont des cibles qui sont détruites avant même d’avoir vu l’ennemi.

La tactique du MAG témoigne davantage d’une crise au sein de l’armée russe que de son caractère innovant. Le MAG est la cible d’une destruction ciblée par les drones FPV. En raison de l’absence de blindage, de sa faible vitesse de manœuvre et de l’espace limité pour se mettre à couvert, la moto devient une « cible vivante ». « Nous attaquons les motos dès qu’elles sont repérées. Elles n’ont pas le temps de comprendre d’où vient le coup. S’il n’y a pas de puissant système de guerre électronique, leur destruction est garantie », explique un combattant du groupe de drones de la 92e brigade. La plupart des attaques du MAG se soldent soit par un échec total, soit par une percée partielle, au prix de 60 à 80 % de pertes. Les rapports de DeepState mentionnent que dans la région de Donetsk, les Russes dépensent des dizaines de motos chaque semaine, souvent sans même atteindre la ligne des tranchées des forces armées ukrainiennes.

Est-il possible d’utiliser des motos dans l’armée ukrainienne ?

De telles idées sont parfois évoquées. Cependant, la plupart des officiers ukrainiens s’accordent à dire que la moto ne peut être utile que dans un éventail limité de tâches, parmi lesquelles l’évacuation de la « zone grise », le transfert rapide de groupes pendant la nuit et les opérations de sabotage dans les arrières ennemis. Mais pas comme base pour un assaut. L’Ukraine construit son armée sur un autre principe : la valeur de la vie d’un soldat.

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Au lieu de conclusions

Le MAG n’est pas un symbole d’innovation, mais le signe d’une crise profonde due au manque de blindés russes, à un commandement inefficace, à des défaillances dans l’approvisionnement et à la perte de l’initiative stratégique. Leurs avantages en termes de rapidité, de faible coût et de logistique minimale ne changent rien à la situation stratégique.

L’Ukraine et les pays de l’OTAN doivent analyser cette expérience, adapter certains éléments (en particulier pour les opérations spéciales), mais ne pas les copier aveuglément, et fonder leurs décisions sur les principes de l’avantage technologique, de la cohésion et de la vie humaine comme valeur suprême.