Viktor Taran Responsable du Centre de formation des opérateurs de drones Kruk

Le Pentagone s’exprime sur les tactiques russes en Ukraine

Guerre
13 septembre 2025, 11:42

Cette été, le commandement des forces terrestres américaines a publié un document unique intitulé « How Russia Fights: A Compendium of Troika Observations on Russia’s Special Military Operations » (Comment la Russie combat : recueil d’observations de la Troïka sur les opérations militaires spéciales de la Russie). Pour la première fois, l’analyse des bureaux du Pentagone s’appuie sur plus de deux cents observations réelles de la guerre, recueillies par des officiers américains directement sur les champs de bataille en Ukraine.

Ce document contient non seulement une analyse tactique, mais aussi un portrait de l’armée russe contemporaine, qui combat sans héroïsme, mais avec une obstination maniaque et des pertes considérables. Je vous invite à prendre connaissance des principales conclusions de cette analyse systématique de 170 pages sur la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, suivie de près par l’ensemble du monde civilisé.

Comment tout a commencé, ou la naissance de « la Troïka »

Avant l’entrée en fonction de la Troïka, la plupart des stratèges militaires américains considéraient la Russie comme un État menant une guerre selon le modèle du XXe siècle, mais avec accès aux technologies modernes. De nombreux cours de formation militaire étaient dominés par le concept de « guerre hybride » : une combinaison de forces régulières, de forces proxy, d’attaques informationnelles et de cyberopérations. Après l’annexion de la Crimée et l’invasion du Donbass en 2014, de nombreux manuels ont été publiés, décrivant la Fédération de Russie comme un ennemi agissant comme une ombre hybride, de manière cachée et puissante.

Jusqu’en 2022, les Foreign Area Officers (FAO) travaillaient principalement comme analystes et experts régionaux : ils rédigeaient des rapports, accompagnaient les missions diplomatiques, étudiaient les conflits locaux, analysaient les changements dans le commandement et la structure des armées d’autres pays. Mais leur voix n’était pas toujours entendue. Ils constituaient davantage une réserve intellectuelle que des analystes de combat de première ligne.

Tout a changé après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Fédération de Russie. Dès les premiers jours, il est apparu clairement que l’image d’une armée russe efficace et à la pointe de la technologie était une illusion profonde. La réalité s’est avérée beaucoup plus chaotique, rudimentaire et fracturée de l’intérieur.

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C’est alors que le général Christopher Cavoli a décidé d’utiliser la FAO comme principal réseau pour analyser les opérations militaires en temps réel. C’est ainsi qu’est née « la Troïka ».

La FAO, ce sont des officiers américains expérimentés qui se spécialisent dans certaines régions du monde et se plongent dans la langue, la culture, l’histoire et les pratiques militaires des pays qu’ils étudient. Ce sont eux qui ont formé le noyau de l’initiative Troïka, qui est ensuite devenue une partie importante du système d’analyse du commandement de l’armée américaine en Europe.

Le général Christopher Cavoli a été l’initiateur du projet. Dès le deuxième jour de l’invasion à grande échelle, le 25 février 2022, il a fourni ses premiers rapports de terrain. Par la suite, des dizaines, puis des centaines de notes ont commencé à parvenir au quartier général de l’USAREUR-AF (commandement de l’armée américaine en Europe et en Afrique). Les observations couvraient tous les aspects des opérations militaires : des décisions stratégiques à la vie quotidienne des mobilisés.

La Troïka ne rédigeait pas d’analyses de type académique. Sa mission consistait à réagir instantanément : conclusions succinctes, informations rapides, format flexible. Ces notes n’étaient pas seulement envoyées verticalement aux hauts responsables du Pentagone. Elles étaient également transmises aux écoles militaires américaines, aux instituts de formation et aux centres d’enseignement, ce qui était tout aussi important.

Plus de 200 observations : qu’ont analysé les Américains ?

Comme je l’ai déjà mentionné au début de cet article, le document ne contient pas de généralisations, mais des détails concrets. Je vais citer ci-après des exemples d’observations réelles transmises par la FAO dans le cadre de l’initiative Troika. Ces exemples illustrent non seulement les thèmes analysés, mais aussi la profondeur de la compréhension des changements sur le terrain.
Toutes les observations sont clairement systématisées et regroupées par thèmes. Les principaux thèmes sont les suivants :

1. Commandement et contrôle (C2) : centralisation, verticalité, initiative, rapidité de prise de décision.
2. Tactique sur le champ de bataille : offensive, défense, groupes d’assaut, utilisation de l’infanterie, des blindés et de l’artillerie.
3. Logistique : approvisionnement en munitions, évacuations sanitaires, entretien du matériel, carburant.
4. Moral, discipline, climat interne : démoralisation, alcoolisme, peur, pillage, rôle des « détachements de barrage ».
5. Innovations techniques : drones, guerre électronique, tentatives d’utilisation de solutions informatiques, systèmes de guidage improvisés.
6. Opérations d’information et cyberguerre : fausses informations, guerre psychologique et informationnelle, tentatives d’influence sur la population ukrainienne et les militaires.
7. Interaction entre les différentes armes : chaos aux points de jonction, manque de coordination entre la défense aérienne et l’infanterie, absence de synergie.
8. Culture organisationnelle : méfiance envers les commandants subalternes, peur de prendre des responsabilités, modèle de contrôle répressif.

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Sans entrer dans les détails du rapport, je passerai directement aux principales conclusions des auteurs. À savoir : quelle est l’image réelle de l’armée russe, qui était encore récemment considérée comme la deuxième armée du monde monde et que tout le monde craignait ?

Ce document ne s’est pas contenté de répertorier les points faibles de l’agresseur. Il a dressé un portrait complet des forces armées russes en action. Ce portrait s’est avéré démystifié, réaliste parfois jusqu’au grotesque. Les officiers américains, qui ont observé pendant plus de deux ans le comportement, les décisions, la structure et les réactions des troupes russes, sont parvenus à une série de conclusions essentielles.

Principales conclusions : l’état réel de l’armée russe

1. Du centralisme à la paralysie

Le commandement russe reste profondément vertical. Même en situation de combat, les commandants subalternes attendent les ordres d’en haut. La FAO décrit des situations où les commandants de compagnie n’ont pas pu modifier leur itinéraire d’attaque, malgré une menace évidente, car ils n’avaient pas reçu de confirmation écrite du quartier général. Cela a entraîné des retards, des pertes et une démoralisation. Dans les conditions d’un combat rapide, un tel système de commandement s’avère non seulement inefficace, mais conduit à une catastrophe sur le champ de bataille. L’un des observateurs a décrit un cas où une compagnie a attendu pendant une heure la confirmation par radio d’un regroupement, jusqu’à ce qu’elle soit prise sous le feu de l’artillerie ukrainienne.

L’armée russe pense en termes soviétiques, où la hiérarchie est absolue. Même les sergents ont peur de prendre des décisions de manière autonome. Lors des combats pour Izioum, les commandants intermédiaires ne pouvaient pas modifier l’itinéraire de l’offensive sans l’accord de l’état-major. Cela a entraîné des pertes, car l’ennemi a eu le temps de s’adapter.

2. Logistique infantile

Dans le rapport, la logistique russe est comparée à « un chien qui court après sa queue ». L’absence de réserves, la dépendance critique vis-à-vis du chemin de fer, la gestion manuelle : tout cela rend l’approvisionnement vulnérable. La FAO note que même lors d’opérations relativement réussies, les Russes n’ont pas été en mesure de maintenir un flux stable de munitions et de carburant. Souvent, les soldats mobilisés cherchaient eux-mêmes des moyens de transport, volaient du carburant et l’échangeaient contre des cigarettes. Dans un épisode, la colonne logistique était dirigée par un officier qui conduisait un camion sans carte, en utilisant Google Maps.

L’un des motifs les plus récurrents dans les observations est l’échec logistique, qui montre que la Russie n’est pas capable de mener une guerre stratégique et tactique. Ses chaînes logistiques sont vulnérables, mal protégées et non adaptées à la guerre des drones.

3. Vagues humaines et « assauts au corps à corps »

Le document mentionne à plusieurs reprises le concept de « tactiques de chair à canon » (meat assaults). La Russie envoyait au combat des vagues de mobilisés ou de prisonniers ayant reçu une formation très sommaire. Leur mission consistait à repérer les positions de tir de l’ennemi au péril de leur vie. Ce n’est qu’après cela que les unités entraînées entraient en action. Au front, ces assauts duraient plusieurs heures, parfois plusieurs jours, avec des pertes pouvant atteindre 80 % des effectifs des groupes d’assaut. L’un des officiers de la FAO a qualifié cette tactique de « suicide armé sous le commandement de la bureaucratie ». La plupart de ces cas ont été enregistrés à Bakhmout, où les Russes ont avancé au prix de pertes énormes pour un résultat minime.

4. Le fossé entre la technologie et la capacité à l’utiliser, ou l’impuissance intellectuelle de l’armée russe

La FAO a relevé à plusieurs reprises des exemples où les Russes disposaient d’équipements modernes, tels que le T-90M, le système de guerre électronique « Krasoukha » ou des drones d’attaque, mais étaient incapables de les utiliser efficacement. Le problème ne réside pas seulement dans le besoin de formation, mais aussi dans l’absence de culture tactique d’interaction. Par exemple, les équipages des chars ne disposaient pas des données fournies par les drones, les drones volaient sans coordination avec l’artillerie et les opérateurs de guerre électronique détruisaient les communications au sein de leurs propres unités. Cela transformait l’équipement en ferraille coûteuse.

Dans de nombreux cas, on observe un fossé entre la disponibilité de technologies modernes (T-90, Orlan-10, systèmes de guerre électronique) et la capacité à les utiliser à bon escient. Le fait est que les Russes disposent des technologies, mais pas d’équipes formées. Un seul exemple: leurs systèmes de guerre électronique fonctionnent à pleine puissance, brouillent leurs propres drones et leurs communications, et dévoilent leurs positions.

5. Manque d’autonomie et de flexibilité

Tout commandant ukrainien peut modifier le plan d’action sur le terrain, tandis qu’un officier russe attendra les ordres. Il s’agit là d’une différence fondamentale que la FAO a soulignée dans des dizaines de rapports. Dans l’armée russe, l’initiative est considérée comme une déviance. Voici un exemple typique : un commandant russe a refusé de prendre une position ukrainienne abandonnée, car il ne disposait pas de la carte indiquant que cette position était un objectif. En conséquence, la position a été prise par une unité ukrainienne et, quelques heures plus tard, celle-ci a frappé la compagnie qui l’avait ignorée.

Là où les Ukrainiens prennent des décisions en 5 minutes, les Russes attendent des heures pour recevoir des instructions. Cela est particulièrement visible lors des rotations, des changements dans la situation tactique, des retraites ou des assauts.

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6. Absence de chaîne de commandement verticale au niveau tactique

La chaîne de commandement tactique est pratiquement inexistante dans les forces armées russes. Les commandants de section ne jouissent de la confiance ni de leurs supérieurs ni de leurs soldats. Cela crée un vide au niveau le plus important, celui où les décisions immédiates sont prises. Dans de nombreux cas, les lieutenants disparaissent tout simplement ou évitent les combats sans en informer personne. Le rapport mentionne un exemple où trois sections se sont retrouvées sans aucun officier et ont attendu pendant une demi-journée dans les tranchées, ne sachant s’il fallait attaquer ou battre en retraite.

L’un des points les plus problématiques concerne les grades subalternes. Les lieutenants et les commandants de section sont souvent des personnes recrutées au hasard, sans expérience. Le rapport mentionne une situation où une section a refusé d’attaquer parce que le lieutenant n’avait pas réussi à entrer en contact avec le commandant de compagnie et n’avait pas reçu d’instructions sur la conduite à tenir en cas de contact avec l’ennemi.

7. Pénurie de sergents aptes au combat

L’armée américaine s’appuie sur ses sergents, tandis que l’armée russe s’en distancie. En Russie, les sergents ne sont pas des chefs de combat, mais des administrateurs. Il arrive souvent que les sergents ne connaissent pas les noms des soldats qu’ils commandent. Il s’agit là d’un défaut structurel de l’ensemble de l’armée.

8. Gestion chaotique du personnel

Le système de recrutement des troupes en Russie est chaotique. Dans les unités, des Bouriates, des Daguestanais, des Moscovites, des volontaires ex-détenus et des enseignants mobilisés combattent côte à côte. Ils ont des niveaux de formation et de motivation différents, et parlent des langues différentes. Il en résulte des malentendus, des conflits, des désertions. La FAO mentionne qu’au sein d’un bataillon, le commandant de compagnie changeait chaque semaine. Cela détruit toute confiance et toute discipline. Les unités ne constituent pas une armée, mais des foules temporaires en uniforme.
Les unités sont constamment complétées par des personnes provenant de régions différentes, ayant des compétences différentes, sans formation commune. Il en résulte un effet « armée Lego » : il y a apparemment beaucoup de personnel, mais pas d’unités soudées. Cela démoralise, réduit la capacité de combat et engendre la méfiance.

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9. Simulation d’entraînement

L’entraînement dans l’armée russe ressemble davantage à une mise en scène qu’à une préparation. De nombreux FAO rapportent que les militaires russes organisent des sorties sur le terrain pour prendre des photos plutôt que pour s’entraîner au combat réel. Les commandants évaluent les résultats en fonction du nombre de rapports et non des résultats. Par exemple, dans un centre de formation situé dans l’est de la Fédération de Russie, les soldats tiraient en l’air, simulant des tirs de combat, afin de satisfaire aux normes. L’un des officiers a qualifié cela de « simulacre de préparation au combat ».

Les officiers américains remarquent une chose intéressante : les militaires russes font beaucoup d’« entraînements », qui sont plus des répétitions pour les supérieurs que de la préparation à des conditions de combat réelles. L’un des FAO a fait remarquer : « Alors que les Ukrainiens s’entraînent sur le terrain sous les tirs, les Russes font état d’une préparation à 100 % après une série de photos prises lors d’une sortie sur le terrain ».

10. Forte dépendance à l’improvisation sur le terrain

Malgré le centralisme, de nombreuses décisions en Fédération de Russie sont prises de manière spontanée. Les commandants créent leurs propres groupes, inventent leurs propres tactiques, qui ne sont pas soutenues par leurs supérieurs. Dans certains cas, cela donne des résultats, par exemple dans les unités où il y a des vétérans. Mais le plus souvent, cela ne fait qu’aggraver le chaos. L’un des FAO a donné l’exemple d’un secteur où trois tactiques incompatibles ont été mises en œuvre simultanément, car chaque commandant avait sa propre vision. Il ne s’agit pas de flexibilité, mais d’un manque de contrôle qui détruit l’unité de commandement.

Paradoxalement, l’armée russe est une combinaison unique d’une hiérarchie paralysée et d’une initiative chaotique venant de la base: unités improvisées, solutions artisanales, initiatives de groupes de volontaires ou de « Wagneriens ». Tout cela n’est pas un signe de flexibilité, mais un symptôme de l’absence d’une doctrine unifiée.

Quel a été l’impact du rapport sur le Pentagone et l’enseignement militaire aux États-Unis ?

Le rapport de la Troïka a provoqué une véritable révolution dans l’enseignement militaire américain. Plusieurs écoles et académies ont déjà mis à jour leurs programmes, supprimant les manuels obsolètes sur la « menace hybride russe ». Nouveautés apportées:

– Analyse des batailles de Severodonetsk, Bakhmout, Avdiivka et Kherson.
– Etude du modèle ukrainien de gestion horizontale.
– Focus sur les petits groupes, les décisions décentralisées et la grande initiative des commandants sur le terrain.

Quelle est l’importance de ce rapport pour l’Ukraine ?

Ce document reconnaît l’efficacité de nos forces armées. Nous voyons comment notre expérience change la perception mondiale de la guerre moderne. Car nous sommes les détenteurs d’une expérience unique de la guerre du XXIe siècle, et donc les créateurs d’une nouvelle science militaire.