Petit à petit, les femmes trouvent leur place dans l’armée ukrainienne. Mais de fortes résistances subsistent toujours pour les envoyer au front. Pourtant, il est inévitable que l’on en arrive à une mobilisation des femmes, car elles sont une ressource puissante pour combattre l’invasion russe.
En 2019, je me suis engagée. Lors d’un de mes premiers jours de service, avant la formation du bataillon, j’ai entendu une conversation : « Il y a maintenant tout un tas de filles dans la troisième compagnie », a déclaré un jeune sergent.
« Et d’ailleurs, la 24e [brigade] est déjà en train de devenir féminine », a renchéri un autre militaire.
J’étais la cinquième fille de ma troisième compagnie, qui regroupait alors 44 personnes. À l’époque, la brigade comptait tout au plus 10 % de femmes. Et c’est là que j’ai été confrontée pour la première fois à cette étrange distorsion cognitive : lorsque une proportion de quelque chose que nous considérons comme atypique (voire indésirable) dans un certain environnement augmente, nous avons l’impression que cela devient beaucoup trop.
Parfois, ce préjugé se manifestait par des phrases telles que : « Il n’y a pas autant de femmes dans l’armée que ce dont on parle [dans les médias] ». Dans ce cas, c’est un double préjugé : la personne ignore le fait qu’il y a suffisamment de femmes dans l’armée ukrainienne pour mettre en avant leur contribution ; de plus, parmi la multitude de publications sur les forces armées, cette personne ne retient que celles qui ne lui plaisent pas et lui semblent incorrectes.
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Les femmes dans l’armée sont malheureusement encore un sujet controversé et sensible. J’ai rarement rencontré des militaires (ou des civils) qui considèrent les femmes soldats comme il se doit, c’est-à-dire de manière neutre, sans tenir compte de leur sexe, mais en fonction de leurs compétences et de leurs résultats.
Les femmes militaires sont « soupçonnées » de vouloir trouver un mari. Celles qui n’ont pas d’enfants sont accusées de ne pas vouloir en avoir. Celles qui ont des enfants sont accusées d’avoir abandonné leurs enfants, et d’autres péchés mortels. Telle est la nature de notre société, avec sa misogynie tenace. Mais la roche se fissure, et le nombre de femmes dans les forces armées ukrainiennes augmente lentement : nous sommes passés de 49 000 femmes, dont 16 000 militaires occupant des postes non combattants (rappelons que l’accès aux postes combattants était interdit aux femmes jusqu’en 2016 ; en 2018, toutes les restrictions législatives fondées sur le sexe ont été supprimées) en 2014, à environ 70 000 femmes, dont plus de 5 000 directement au front, en 2025.
Les motivations de ces femmes sont diverses, mais elles ont toutes en commun le fait d’être venues volontairement — il n’y a pas de précédent de mobilisation forcée des femmes en Ukraine. Certaines se sentent redevables envers leur pays, d’autres sont attirées par la rémunération, certaines sont très jeunes et cherchent leur place dans la société, d’autres veulent venger leurs amis, d’autres encore veulent être aux côtés de leur mari.
En fait, toutes ces motivations (à l’exception peut-être de la dernière — je n’ai encore jamais rencontré de garçon qui ait suivi sa bien-aimée dans l’armée) sont également présentes chez les hommes volontaires, mais personne ne les examine à la loupe. Les hommes sont considérés comme de bons militaires par défaut, jusqu’à preuve du contraire. Les femmes, quant à elles, sont toujours confrontées à des préjugés et à des restrictions. Je suis convaincue que chacune des quelque 5 000 femmes au front a dû prouver, comme moi à l’époque, qu’elle était suffisamment qualifiée et motivée pour y aller.
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Nos autorités repoussent autant que possible la question de la mobilisation générale des femmes. Mais je ne pense pas qu’elles puissent la repousser indéfiniment, compte tenu de la situation dans laquelle nous nous trouvons.
Je soutiens la mobilisation des femmes en bonne santé, qui ne sont pas accablées par des tâches domestiques (enfants, parents âgés, proches malades) et qui ont l’âge requis. C’est logique de ma part, car au cours de mes presque cinq années de carrière militaire, j’ai bien vu que tout travail militaire n’est pas effectué en fonction des caractéristiques sexuelles primaires. Les femmes sont une ressource puissante et elles sont capables d’assumer la responsabilité de défendre leur pays au même titre que les hommes. Mais rien n’est simple.
Tout d’abord, il faudra habiller et chausser les nouvelles recrues. Des progrès ont déjà été réalisés dans ce domaine : avant mon congé maternité en 2024, j’ai eu l’occasion de voir et d’essayer cette tenue féminine, y compris les sous-vêtements. Elle n’est pas très confortable : on ne comprend pas pourquoi les vestes sont raccourcies, les pantalons rétrécis et le tissu du soutien-gorge sportif est si fin. Et même cette tenue féminine n’est pas fournie à toutes les militaires. Les autres reçoivent une tenue masculine et l’adaptent à leurs besoins, à leurs frais.
Deuxièmement, il faut former les nouvelles recrues. Et ce, de manière à ce qu’elles deviennent compétentes. il faudra changer d’approche, tenir compte du fait que les femmes sont généralement plus faibles physiquement. Il faut chercher d’autres solutions pour accomplir les mêmes tâches, plutôt que de baisser les bras en disant « que peut-on attendre de ces femmes ? ».
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Je pense également qu’il serait un peu plus facile pour le système militaire, plutôt rigide, de remplacer les hommes par des femmes à tous ou presque tous les postes administratifs. Car c’est dans les esprits que résident les plus grandes difficultés. Pendant des années, l’armée était une structure exclusivement masculine, avec quelques femmes marginalisées. Et cela convenait à tout le monde — jusqu’à la guerre. Je dirais même jusqu’au début de l’invasion à grande échelle, en 2022.
Quant aux unités féminines distinctes, c’est une excellente idée. Je soutiens sincèrement la première unité exclusivement féminine, nommées les « Harpies », qui recrute actuellement des combattantes. Je leur souhaite de surmonter tous les défis et de devenir aussi efficaces que possible.

