Viktoria Vasylenko Sociologue ukrainienne

Les blessures invisibles: comment aider les vétérans à rentrer chez eux

Société
31 octobre 2025, 17:49

Pour la plupart des gens, c’est le bruit d’une trottinette. Mais pour un vétéran qui revient du front, c’est le bruit d’un drone. Difficile de revenir à la vie civile pour ceux qui ont connu l’horreur des combats. C’est toute la société ukrainienne qui doit œuvrer pour guérir de ces blessures.

On voit les citadins s’affairer dès le début de cette nouvelle journée. Les cafés, les magasins et les bureaux ouvrent leurs portes. Les voitures klaxonnent pour signaler les infractions au code de la route ou les imprudences dues au manque de sommeil. Le long des marquages routiers, des femmes âgées vêtues de gilets jaunes réfléchissants répandent des fleurs — des roses, des chrysanthèmes, rouges, roses, blanches, à l’aide de bouquets. Il est neuf heures en ville, et un haut-parleur annonce qu’il est temps d’honorer la mémoire des héros ukrainiens. Les citadins sortent des magasins, des cafés, des bureaux et baissent les yeux. D’autres continuent à s’agiter. Une mère avec son bébé incline la tête et tente de réconforter son enfant en chantant l’hymne national ukrainien, à la manière d’une berceuse, à l’instar de la chanson qu’elle chantait à son mari lorsqu’elle l’a accompagné, il y a seulement deux mois, « au point zéro » (sur la ligne de front), celui pour lequel les femmes âgées vêtues de gilets jaunes fluorescents viennent d’éparpiller les fleurs.

Le traumatisme invisible d’une famille, dont les pleurs, comme autant de pétales sur la chaussée, énoncent une douleur lancinante, sera ressenti par tout le pays et par plusieurs générations à venir. La guerre n’épargne personne. Elle ne laisse derrière elle que des cendres, des ruines et des âmes meurtries. Après la fin de la guerre, les Ukrainiens ne pourront pas retrouver la santé physique et mentale, la sérénité, s’il n’y a pas un processus pour leur donner un sentiment d’appartenance et accompagner la résilience. La situation est particulièrement difficile pour les militaires et leurs familles, car ils vivent sans répit dans des réalités parallèles. C’est encore pire pour les vétérans, car le retour du front est pour eux une perpétuation de la guerre, avec la manifestation de problèmes auparavant invisibles.

Les blessures invisibles de la réadaptation

De retour du front, les militaires sont changés. Ils n’ont plus leurs repères d’avant. Demeurent les nuits blanches, les tranchées, la mort des camarades. Les moments où ils ont eux-mêmes frôlé la mort les poursuit encore. Après le champ de bataille, vient une nouvelle bataille, tout aussi difficile, qui les attend chez eux : celle de la compréhension de ce qu’ils ont vécu, celle de l’adaptation à une vie nouvelle. « Dans le travail avec les vétérans, le plus grand ennemi est le stress post traumatique, la re-traumatisation, c’est-à-dire la survenue des évènements qui ravivent le trauma initial tout en l’aggravant », explique Ksenia Voznitsyna, directrice du centre de santé mentale et de réadaptation « Lisova Polyana ». Avec le début de la guerre à grande échelle en Ukraine, le processus d’intégration des vétérans dans la vie civile s’est considérablement compliqué. Après avoir suivi un traitement et une rééducation, les militaires retournent dans un environnement où les déclencheurs sont omniprésents : bombardements, nouvelles de la mort de leurs camarades, sentiment de culpabilité. Ce dernier mécanisme de déclenchement affecte particulièrement les militaires. Ksenia Voznitsyna a souligné qu’environ 90 % des vétérans qui ont suivi un traitement à « Lisova Polyana » ont repris du service.

L’équilibre mental est fondamental pour la mise en place des processus de retour à la vie civile (adaptation économique, liens familiaux), mais en raison d’une série de facteurs perturbateurs, il est difficile d’aller de l’avant. Malgré l’attention accrue aux traumatismes de guerre, la santé mentale des anciens combattants nécessite et nécessitera de plus en plus de ressources et un développement important. Le rôle des militaires dans la société fausse leur adaptation.

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En avril 2023, le soldat Alexandre (nom modifié pour des raisons de sécurité) a été grièvement blessé; il est toujours en rééducation. « J’aurais dû être tué. Mais on m’a sauvé, on m’a retiré les éclats d’obus et on m’a transporté dans un endroit sûr », raconte-t-il. En retournant à sa position, il a été blessé par les éclats d’une grenade F-1 qui a explosé à proximité. Alexandre a été évacué de la zone de combat, après quoi a commencé le long chemin de sa guérison. Il a subi de nombreuses opérations et, tout aussi important, a commencé à travailler sur sa santé mentale. « La guérison est très difficile, non seulement physiquement, mais aussi psychiquement. J’ai longtemps vécu dans la guerre, j’ai vu ce qui se passe réellement dans la zone des combats, où presque rien ne sépare la vie de la mort. Et quand je suis arrivé à Kiev et que j’ai vu que beaucoup de gens ne pensaient même pas que la guerre continuait, cela est devenu difficile », explique Alexandre.

Lorsque disparait la sorte de bulle sécurisante offerte par l’échange avec un spécialiste, les militaires sont exposés à une série de facteurs perturbateurs, notamment le manque de soutien de la société. Sur les conseils d’un camarade, Alexandre s’est adressé à l’ONG « Gromadskyi Dim » (Maison communautaire), qui travaille avec les vétérans et leurs familles. « Je comprends que c’est difficile pour moi, mon esprit est encore en proie au chaos. Il y avait des moments où des choses ordinaires me perturbaient : par exemple, le soir, les phares des voitures me faisaient penser à l’infanterie ennemie. C’est moins fréquent maintenant, mais parfois, le bruit d’une trottinette électrique m’évoque celui d’un drone. C’est pourquoi il m’est difficile de m’habituer à la vie civile. Je n’ai pas encore terminé mon chemin vers le rétablissement complet », confie le militaire.

L’ONG « Gromadskyi Dim », qui met en œuvre une initiative « Le chemin de l’adaptation : soutien aux vétérans et à leurs familles », fait partie d’une série d’institutions ukrainiennes pour lesquelles la santé mentale est un élément clé de la réadaptation des militaires. Par exemple, le centre de réadaptation et de réinsertion « YARMIZ » concentre ses activités sur le soutien psychosocial des défenseurs (hommes et femmes) et de leurs familles. Tetyana Ponomarenko, psychologue clinicienne, pratiquant la thérapie familiale, formée à la thérapie gestaltiste au centre « YARMIZ », souligne que l’état des vétérans est étroitement lié à la qualité des relations au sein de leur famille. Une famille fiable et stable est un soutien qui facilite considérablement l’adaptation du vétéran à la vie civile. En revanche, dans les familles à problème, on voit augmenter le risque d’une difficile adaptation, avec des comportements déviants.

Toujours à vos côtés

Dans le cadre de la mise en œuvre de la stratégie nationale, le ministère des Anciens combattants a lancé en 2023 un projet pilote intitulé « Assistant des anciens combattants », qui a été étendu à la plupart des régions du pays dès l’année suivante. Les anciens combattants et les participants aux combats, les membres de leur famille et les familles des défenseurs décédés, les militaires qui se préparent à être démobilisés, ainsi que les citoyens ou les organisations qui souhaitent soutenir les anciens combattants peuvent s’adresser à l’assistant des anciens combattants. Ce spécialiste remplit et coordonne simultanément plusieurs fonctions : il sert d’intermédiaire entre les personnes et les structures étatiques ou locales, les fait bénéficier de conseils, les aide à obtenir des prérogatives et des prestations, permet de suivre une rééducation, de trouver un emploi ou de participer à des programmes de soutien.

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Nous avons discuté avec Anastasia Pryimachenko, qui travaille comme assistante auprès des vétérans dans la communauté d’Ivankiv, dans le district de Vyshgorod (région de Kiev). Son parcours vers ce poste à responsabilités n’a pas été facile. Pendant l’occupation du nord de la région de Kyiv, plus de 20 militaires russes se sont installés dans la maison d’Anastasia et ont même installé un poste de contrôle dans la cour. Bien sûr, la maison a été saccagée. Avec son mari, aujourd’hui militaire, Anastasia a créé la fondation caritative « Luti Lastivky » (Les féroces hirondelles); elle organisait des rassemblements pour les militaires, leur fournissait une aide pour des voitures, des médicaments et des drones assemblés à la main. Aujourd’hui, Anastasia est le lien qui permet à des dizaines de vétérans de se réinsérer dans la vie civile. Elle abrite l’histoire de sa propre douleur, et c’est pourquoi elle n’est pas indifférente à l’histoire de chacune et chacun, qu’elle soutient en tant que spécialiste. « Souvent, on s’oublie soi-même. On renonce au calme, à la tranquillité, et même au sommeil, parce qu’on pense à la personne qui nous a appelé (en dehors des heures de travail) et qui a besoin d’une aide urgente », confie Anastasia.

Le plus difficile dans ce travail, c’est de supporter la charge émotionnelle, particulièrement face au manque de ressources. Les spécialistes qui travaillent avec les vétérans — médecins, psychologues, psychothérapeutes, assistants — sont, d’une manière ou d’une autre, touchés par leurs histoires. Parfois, l’organisation de l’aide est ralentie, jusqu’à être bloquée, par le manque de certains outils, surtout lorsqu’il est nécessaire d’agir rapidement. Ces obstacles ne font que mettre en évidence au niveau global les lacunes, qui pourraient être comblées grâce à une coopération harmonieuse et une approche systémique. Anastasia ajoute : « Savoir que tu as aidé quelqu’un, c’est ce qui te donne la force de continuer ».

Récemment, tout le pays a été affecté, chamboulé par le récit d’un défenseur d’Azovstal qui a passé trois ans en captivité avec un éclat d’obus dans le cœur et qui, après son retour chez lui, a subi une série d’opérations chirurgicales périlleuses. Ce soldat a affirmé à plusieurs reprises que son travail c’était la guerre et que s’il était revenu c’était pour défendre sa patrie. Le rôle de la communauté, de la famille, de l’entourage proche ou lointain des vétérans est d’être constamment attentif et prêt à relever tous les défis. L’expérience traumatisante de la guerre va hanter les victimes en agissant par vagues avec un retentissement amplifié aux moments les plus imprévisibles. Et cette expérience ne se limite pas au petit cercle de personnes qui l’ont accompagnée, elle se propage comme autant de métastases, plus ou moins visibles, dans tout le pays. Par conséquent, les participants actifs autant que ceux qui demeurent passifs, doivent prendre part au « traitement » du processus de réadaptation des vétérans. Car un long chemin de reconstruction et de deuil nous attend.