Lauréate du prix Chevtchenko 2024, la plus haute distinction littéraire Ukrainienne, Yaryna est une poétesse au combat, engagée dans l’armée ukrainienne. Elle écrit comme on pleure, avec la rage sublimée qui traverse l’Ukraine. Elle était récemment à Paris pour présenter une édition française de ses poèmes.
Yaryna Chornohuz est née en 1995 à Kyiv. Elle a rejoint l’armée ukrainienne en 2019 comme secouriste au sein du Bataillon médical des Hospitaliers. Le 22 janvier 2020, son compagnon, Mykola, est tué au combat. Après cette mort tragique, elle s’engage dans les forces armées ukrainiennes, et intègre le corps de marines. Depuis 2022, elle a pris part à certaines des batailles les plus difficiles du front et n’a jamais cessé d’écrire.
Elle publie en France un nouveau recueil de poésie et une soirée lui était dédié le 29 septembre dernier au Théâtre de la Ville, sous l’égide de l’Institut Ukrainien, à Paris.
Ce soir-là, elle est impériale dans une ample tenue kaki, incarnant peut-être à elle seule sur cette scène, toutes les luttes de l’Ukraine. Impressionnante de charisme, d’élégance et de douceur, elle lit simplement ses mots rapportés de première ligne, à l’audience captive et fournie de cette grande salle parisienne. Son recueil se nomme C’est ainsi que nous demeurons libres. Des poèmes titrés entre crochets en version originale, devenus parenthèses pour l’édition française, peut-être comme au pays natal, aux strophes sans majuscule, ni ponctuation, tutoyant jusqu’à l’enfer.
« Voilà ce que la guerre fait de vous… Les phrases deviennent étonnamment courtes, la ponctuation est un luxe superflu, l’intrigue se brouille, mais chaque mot est chargé d’une signification profonde. On peut en dire autant de la guerre que de la poésie », avait écrit une autre écrivaine ukrainienne, Victoria Amelina, assassinée par une frappe russe en juillet 2023 à Kramatorsk.
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Yaryna confie ce soir, après la lecture d’un premier poème (une tache trop rouge) devant l’assemblée déjà conquise : « La guerre fait découvrir beaucoup de choses authentiques, de choses vraies, que peut-être il aurait mieux valu ne pas découvrir mais la guerre les met à nu. Les choses basiques et simples, la vie, l’amour, la vieillesse, on les ressent différemment. On perçoit des nuances qui n’étaient pas perceptibles avant, et tous les soldats le ressentent : on regarde la vie autrement. J’ai décidé de témoigner d’un certain nombre de ces choses car il me semblait que la guerre, qui dure en Ukraine depuis bien avant l’invasion à grande échelle de 2022, commençait à un petit peu disparaître. Mais cela me permettait aussi de rester en vie ».
Ses poèmes s’arrêtent dans une station-service, remettent un coquelicot au bon endroit, décrivent, s’il le faut, ceux qui doivent périr aux combats, l’invisible et le violent, l’urgence, la détresse, et la douleur, « seule capable de dire la vérité » :
« je pensais que la douleur s’usait
comme des chaussures
mais la douleur habite le ciel
et t’observe toujours à travers une lunette de tir »
Avec ses mots, on s’approche comme avec elle, de la vérité du front, de la solitude, de l’épreuve sans fards ni éléments de langage. Un recueil comme un reportage littéraire, pour dire et essayer de partager la géhenne, de la crier, même délicatement. La poésie est un art, pouvant devenir martial, à l’arrière, ou sur la ligne zéro, pour tenir, tenter de sublimer l’indicible. A ce titre, le recueil de Yaryna Chornohuz est un chef-d’œuvre.
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« La poésie est probablement le genre littéraire le plus ancien permettant de transmettre ce que nous avons de plus humain », dit-elle encore, « Il est très difficile d’écrire en prose dans les tranchées, sur le champ de bataille où l’arrière-front car cela demande de convoquer et de sortir l’obscur et des choses douloureuses, difficiles à extraire. La poésie permet de saisir ces moments et de le transmettre ».

La place de la poésie et de l’écrit en Ukraine jusque dans les tranchées ne cesse de fasciner et de surprendre les « visiteurs », qu’ils soient journalistes, politiques, humanitaires, qui ont pu approcher les premières lignes. Beaucoup de soldats ont embarqué avec eux de précieux carnets, noircis autant que faire se peut à l’occasion d’une pause, d’un répit, lorsqu’ils le peuvent, et s’y précipitent parfois de concert de façon spectaculaire, peut-être comme dans un refuge d’intimité au milieu du chaos. Une tradition littéraire. Une tradition de résistance. Une tradition de résistance littéraire. Une identité ancrée dans des siècles de lutte, et la volonté d’un peuple de faire vivre toutes les petites flammes de chaque caractère de cette langue que Moscou tente d’effacer depuis des siècles, ainsi que ses enfants :
« Écrire en ukrainien sur le front, c’est une arme et une façon de préserver notre identité ; cette identité que l’ennemi veut détruire ». Elle tient à préciser que les poétes, les écrivains ukrainiens, intimement lié à l’identité de l’Ukraine, écrivent dans leur langue depuis des centaines d’années, mais ce qu’ils ont pu écrire et jusqu’à eux-mêmes, ont été dévastés par ce même ennemi. « Les Russes se sont également appropriés beaucoup de nos écrivains, de nos plumes, en les inscrivant dans leur canon impérial (..) Au 19ème siècle, puis au 20ème, tous ceux anéantis par l’époque stalinienne, toute cette génération entrée dans l’histoire sous le nom de « Renaissance fusillée », comme le dramaturge Koulich, ou Ploujnyk, dont les œuvres m’ont beaucoup inspirée dans mon écriture. J’essaie d’établir une sorte de dialogue entre ma création et ce qu’ils ont écrit. En écrivant en ukrainien, en continuant à créer en ukrainien, ils ont préservé notre identité pour nous la transmettre. Et aujourd’hui, 100 ans plus tard, nous faisons sans doute la même chose. Nous témoignons de notre existence, nous préservons notre culture afin de pouvoir la transmettre à notre tour. C’est très important aujourd’hui, alors que l’ennemi essaie de la détruire, de pouvoir la préserver pour pouvoir la passer aux futures générations ».
Si l’Ukraine était un royaume, il serait celui des poètes, une terre de littérature et d’artistes. Ils y règneraient en maitres, structurant, comme nulle part ailleurs, les combats, les idées, la société. La poésie y est un art populaire, comme certains, en d’autres lieux, vont au cinéma, ou boire un verre.
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Pour Yaryna, la poésie est ce qui fait le « lien entre les civils et les militaires », et il faut écouter les poètes, dit-on. Nombre de figures historiques tutélaires ukrainiennes sont avant tout des écrivains, peintres et poètes. Ils pourraient d’ailleurs avoir toujours raison, pourrait-on entendre en France en écho. Yaryna se dit du reste honorée d’être traduite en français : « c’est un rêve que je ne croyais pas pouvoir réaliser un jour (…) écrire dans ma langue maternelle, écrire de la poésie en ukrainien, c’est aussi relié à des moments traumatiques, évoquant des choses très dures. Puis les voir, ces poèmes, traduits en français, permet une sorte de distanciation, d’éloignement, apportant un regard particulier. Et j’en suis très contente ».

Ce soir-là, elle lira aussi Ombre, d’Apollinaire, un de ses poètes préférés : « il a connu une autre guerre qui pourrait être comparée à la nôtre et qu’il qualifiait d’absurde, mais pour nous, non, c’est une guerre de défense. Nous nous battons pour notre survie, pour pouvoir être. Et pourtant, le ressenti des soldats est toujours le même, et ce poème, qui a été écrit il y a 100 ans, je le ressens comme très actuel », explique-t-elle.
« Ombre multiple que le soleil vous garde
Vous qui m’aimez assez pour ne jamais me quitter »
L’amour, le vent le silence, une rivière comme un rempart, la nuit, le fardeau, les mourants, leur souvenir, le déchirement des corps abandonnés, la perte, les balles : comment vivre avec tout cela ?
Comment dire l’horreur de la guerre ? Il se murmure que ceux qui l’ont côtoyée pour de vrai, au plus près, sont souvent les plus sobres et majestueux. Dire l’indicible et les limbes sans faire de mal à l’autre, sonner une cloche d’alerte sans brusquer. Raconter la vérité des défunts, plonger dans leur marasme, celui des peaux, des matières, des éléments. Pour ranger les tensions et les sentiments peut-être ? Pour essayer de se représenter la réalité de la guerre comme un ogre qui avale les corps des êtres aimés, des corps aimés par d’autres, sans légèreté, ni jamais aucun cynisme.
Qu’aborde ce recueil aussi ? La colère, la tristesse, la rage de vaincre, l’amour, les choix, sa force, sa terre, une vie accrochée au fil de la mort qui rôde, ce que la guerre fait aux hommes, à la terre, l’importance du vent, comment lire une forêt, une rivière comme rempart, une station-service comme mémorial, avec l’âpreté d’une plume aussi sobre que puissante. Vous ne trouverez pas d’artifice inutile dans ses poèmes, de mots en trop, ou de subterfuge pour vous en mettre plein la vue. Il s’agit d’oublier le théâtre du monde et de lire la vérité d’une combattante et écrivaine, emmenant son art aux tréfonds des âmes du front jusqu’à nous les rapporter au firmament, et livrant quelques secrets des morts que toutes nos vies ne suffiront pas à oublier.
un tombeau de mots
à la fin de chaque mois, sur une vieille station-service sans magasin
je meurs avec celui qui n’est plus là
c’est absolument autorisé
ce droit universel vous est garanti
par la loi
et par l’ennemi.
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Baroque ? Romantique ? Héroïque.
Pour qui s’était assoupi, se dire qu’une jeune femme, née en 1995, ses sœurs et ses frères d’armes ne sont que les premiers nés d’une génération d’auteurs qui n’ont pas fini de nous accrocher à leurs pages, à leur cri, à leur don, à leur survie, et à leur talent forgé sur les fondations d’une lutte multiséculaire, taillée jusque dans le marbre, avançant avec le souffle de Chevtchenko en tête vers une victoire douloureuse.
Ils en sont les héritiers endeuillés, amers, mais dignes et libres, quitte à en mourir.
« La plupart des poèmes de ce livre, ce sont des moments d’illumination, d’épiphanie, comme si l’on touchait la vérité. D’autres ont été réfléchis, par exemple, j’ai beaucoup pensé à la perception de la mort, à l’acceptation de la mort. Pour pouvoir combattre depuis autant de temps que le font les Ukrainiens, il faut pouvoir l’accepter comme une expérience que quelqu’un d’autre a déjà vécu, et que toi, tu seras prête à traverser ».
Récompensée par le prix Taras Chevtchenko de littérature en 2024, la plus haute distinction littéraire du pays, des mains du président Volodymyr Zelensky, Yaryna écrit comme on pleure avec la rage sublimée de ce don unique qui traverse l’Ukraine.
« Aucune de nous ne déposera les armes ».

