Ganna Fabre Éditrice, fondatrice de l'agence littéraire Volska Literary Agency, écrivaine et traductrice

Papillon jaune, un livre à multiples lectures

Culture
6 octobre 2025, 13:05

Malgré les difficultés à se faire une place dans le paysage éditorial français, la littérature ukrainienne contemporaine arrive à faire entendre la voix de ses écrivains.

Les chemins de chaque livre vers le lecteur français est unique, parsemé d’heureuses rencontres, accompagné par des anges-gardiens à chaque étape de sa vie. En littérature Jeunesse ce chemin est encore plus compliqué, car le marché est très concurrentiel. Dans le secteur Albums, le choix des titres se fait très scrupuleusement – il y a beaucoup de projets, mais très peu d’élus. C’est pour cette raison que la parution de l’album Papillon jaune tient plutôt du miracle. Créé par l’illustrateur ukrainien Oleksandre Chatokhine, le livre est paru aux éditions Balivernes – une maison d’édition lyonnaise dont l’éditeur, Pierre Crooks, a une passion pour les livres-images (livres sans texte – silent book, les livres silencieux). Papillon jaune a fait partie de la sélection finale du World Illustration Awards 2023. Le livre a eu le premier prix dans la catégorie « Livre pour enfants » pour sa mise en page au Festival international Book Arsenal en 2022, à Kyïv.

On pourrait dire, en utilisant des phrases déjà prêtes et passe-partout : « Cet album raconte la guerre à travers des yeux d’enfants ». Et cela serait vrai. Néanmoins cet album ne raconte pas la guerre, il la crie en silence, il essaie de l’enfermer, l’étouffer dans une soixantaine de pages – d’abord noires et menaçantes comme les barbelés devant lesquels se retrouve le héros de l’album, représenté par une silhouette blanche – le symbole de l’innocence. Dans ses yeux les barbelés se transforment en un être agressif qui le poursuit. Poussé par la peur il essaie de se sauver, il cour, il court, et il tombe… Mais le papillon jaune, venu du ciel blanc, vient à son secours et le guide à travers la ville en guerre. Il apporte des couleurs. Ce symbole de la vie, du soleil, de la lumière aide l’enfant à faire face à la mort et à la destruction. Le papillon représente aussi des âmes de gens tués – en se posant sur les barbelés, ils les font disparaitre. Le papillon amène le héros dans un champ où il ne voit pas la guerre, mais des millions de papillons jaunes montant dans le ciel bleu en formant un magnifique oiseau d’espoir.

C’est ainsi qu’on peut lire ce livre sans texte, mais on peut avoir une multitude de lectures, une incroyable variétés d’histoires, de fins possibles et d’interprétations différentes. Ce livre silencieux peut aider les parents non seulement à parler de la guerre aux enfants mais aussi à comprendre ce que ces derniers peuvent penser, ressentir. Comment la vivent-ils ? Papillon jaune est un livre qui pose des questions et aide à trouver des réponses.

Oleksandre Chatokhine, enseignant de formation, est né en 1988. Enfant, il était passionné par les images dans les livres qu’il lisait. Aujourd’hui, il les crée. Son livre sans texte La Dernière feuille a fait partie d’une sélection finale du concours de livres silencieux Silent Book Contest (Italie) et a été publié par une maison d’édition italienne Carthusia edizioni avant de rejoindre la sélection de Bolonga Childrens Book Fair en 2022. C’est à cette édition de la célèbre Foire du livre que l’éditeur français Pierre Crooks l’a repéré, mais c’est seulement en 2024 qu’il a signé un contrat avec l’éditeur ukrainien Vydavnytstvo Starogo Leva (Le Vieux Lion), avec la participation de l’agence littéraire franco-ukrainienne Volska Literary Agency. Pendant le travail sur le livre, les échanges se faisaient à distance, entre Lyon, Paris et Lviv. Pierre Crooks a proposé à l’éditeur ukrainien d’ajouter deux textes à la fin du livre : « Lire et partager des livres sans texte » et « Comment parler aux enfants de sujets difficiles comme la guerre ? »

La dernière question est aussi au cœur du travail des psychologues ukrainiens et dans toutes les familles ukrainiennes. Déjà en mars 2022, un mois après le début de la guerre, le site UNICEF partageait avec les parents des conseils sur comment aider les enfants. Préserver leur vie et leur avenir est au cœur des préoccupations de tous les adultes en Ukraine.

Pour soutenir les enfants, les initiatives sont nombreuses en Ukraine et ils arrivent à franchir les frontières pour faire entendre leur voix ailleurs. Ainsi, l’atelier de dessin pour enfants Aza Nizi Maza de Kharkiv a dû déménager dans le métro de la ville après le début de la guerre. Les organisateurs ont décidé de continuer les activités de l’atelier pour permettre aux enfants d’exprimer leur peur, leur anxiété, leurs doutes et leurs espoirs à travers des dessins. Les travaux ont été exposés dans les stations de métro de Kharkiv et dans les rues de Lettonie.

 

Photographie : dans le métro de Kharkiv, janvier 2023.

Le 22 février 2023 le fond caritatif « Les voix des enfants » a présenté le livre « La guerre par la voix des enfants ». Illustrés par des dizaines d’illustrateurs du monde entier, il met en avant les phrases d’enfants prononcées en réaction à tel ou tel évènement. Présenté et défendu lors du London Book Fair, la même année, par l’agence littéraire ukrainien OVO, les droits mondiaux ont été achetés par l’éditeur américain HarperCollins Publishers. Le livre est paru aux USA en octobre 2024. L’histoire de la parution de ce livre est racontée par la directrice de l’agence, Victoria Ma.

Un autre livre, paru en Ukraine en 2022, de l’écrivaine Oksana Louchevska avec l’illustratrice Kateryna Stepanicheva, a aussi trouvé son éditeur américain (Tilbury House), après un travail minutieux de préparation, de rencontre et d’échange avec l’agence Stimola Literary Studio. Le livre « Cette nuit est silencieuse, mon astronaute », qui raconte les dix premiers jours de la guerre vécus par une petite fille de sept ans, avec sa famille, est paru en février 2024. L’autrice raconte l’histoire de la parution de son livre dans son interview dans le média en ligne Chytomo.

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Les chemins de ces livres, comme d’autres, parus dans d’autres langues et d’autres pays, n’ont pas été sans embûches. Les auteurs et les agents notent la différence de lecture entre plusieurs interlocuteurs, ils s’interrogent sur l’adéquation au marché étrangers des illustrations, des univers graphiques des illustrateurs, mais aussi du contenu des ouvrages pour la jeunesse publiés en Ukraine. Par exemple, à la suite de la soumission de l’ouvrage Mes vacances forcées de Katherina Egourouchkina (paru aux éditions Vivat, en 2022) sur les premiers jours de la guerre en Ukraine, un éditeur français a refusé la proposition avec la réponse suivante: « Les thématiques abordées sont très importantes mais nous préférons les aborder de manière moins frontale pour nos jeunes lecteurs ». Bien que la version originale ait été validée par une psychologue ukrainienne, cette réponse montre que la perception de la guerre est différente par ceux qui la vivent et ceux qui l’abordent dans un pays en paix. Et cela est tout à fait compréhensible. Oui, les images font mal et peuvent faire mal aux « jeunes lecteurs » français. Les bombent tuent les jeunes lecteurs ukrainiens…

Et pourtant, publier ces ouvrages sur la guerre peut aussi être considéré comme un acte de soutien à un pays en guerre, un acte de résistance, une marque directe du soutien adressé aux éditeurs, auteurs, illustrateurs, habitants du pays. À défaut d’arrêter les bombes nous pouvons afficher notre soutien, maintenir voire augmenter la pression visuelle grâce aux livres. Ce que les éditions Balivernes ont fait en publiant Papillon jaune – un album à la portée universelle, douloureuse et poétique, beau et triste à la fois, comme la vie qui triomphera sur la guerre.

Auteur:
Ganna Fabre