Aline Le Bail-Kremer Journaliste à la revue La Règle du Jeu, Tyzhden, LCI et co-fondatrice du collectif européen Stand With Ukraine

Kovács Bálint : « Presque chaque Hongrois de moins de 30 ans a soutenu l’opposition »

Politique
22 avril 2026, 12:32

Kovács Bálint est journaliste pour l’hebdomadaire indépendant hongrois HVG, le principal hebdomadaire économique et politique en Hongrie, connu pour son rôle dans la transition post-communiste du pays. Il s’occupe de culture et est également auteur pour deux collections de nouvelles « Et si on dormait, tout simplement » et « Ils l’auraient coupé ». Entre espoirs, inconnu et inquiétudes, il a partagé avec Tyzhden quelques impressions après la défaite de Viktor Orbán le 12 avril dernier.

– Après les scènes de joie pure dans les rues hongroises ce 12 avril dernier, l’ambiance est-elle toujours aussi forte dans la société ? 

– Actuellement, et jusqu’à la mi-mai, lorsque le nouveau gouvernement sera formé, la transition est toujours en cours, donc l’humeur est teintée d’impatience — parfois d’impatience anxieuse, car le parti TISZA a été élu par une base de votants extrêmement hétérogène — libéraux, centristes de droite, des supporters désillusionnés du FIDESZ, des centristes de gauche, des simplement de gauche, des progressistes, des conservateurs — ayant néanmoins tous reconnu en TISZA leur meilleure option. Mais il est pratiquement impossible pour Péter Magyar de mettre en œuvre des mesures qui satisfassent tous ses électeurs.

La fuite du nom d’un potentiel futur ministre de l’Éducation a déjà provoqué un tollé, car la personne en question aurait été un candidat trop conservateur pour beaucoup — bien que son identité n’ait pas encore été confirmée. Actuellement, tout le monde observe attentivement si le Parti TISZA tiendra ses promesses.

Crédit photo : page Facebook de Tisza

– En tant que journaliste, j’ai assisté à un débat sur un plateau de télévision quelques heures avant les résultats, où un expert a prétendu expliquer que le peuple hongrois allait voter sur des enjeux économiques, totalement déconnectés de la question européenne et des valeurs, et que les Hongrois se tenaient loin de l’Europe. Que dire de cette affirmation selon vous ? 

– Je suis en complet désaccord. Bien au contraire, il y avait plutôt des raisons de craindre que les électeurs votent pour le FIDESZ malgré les facteurs économiques, puisque les convictions des partisans du FIDESZ n’ont clairement pas été ébranlées par l’inflation galopante, les bas salaires, les milliards détournés, le déficit public record ou le taux de change désastreux entre le forint et l’euro.

Je ne suis pas d’accord non plus avec l’idée que les Hongrois voulaient se distancier de l’Union européenne : chaque sondage a montré que les provocations d’Orbán contre l’UE étaient des faux pas, car le soutien à l’UE est resté très haut, même dans les rangs des électeurs du FIDESZ. Je crois que l’élection s’est concentrée sur une seule question : voulons-nous que Viktor Orbán, pour encore plus longtemps que ces 16 dernières années, poursuive sa soi-disant politique « illibérale », bafouant les valeurs démocratiques, incluant une corruption rampante autant que le luxe débridé des oligarques du premier cercle du pouvoir. Et puisque, même durant une période aussi longue que 16 ans, il n’y a eu aucune opposition forte en Hongrie capable de lui tenir tête efficacement, le parti TISZA, fondé il y a deux ans, a semblé être la seule, et peut-être la dernière option de l’opposition.

Crédit photo : page Facebook de Tisza

– Quel rôle la jeunesse a joué dans ce scrutin ?

– Le sondage, publié quelques jours avant le vote, qui a prédit avec le plus d’exactitude, le résultat final de l’élection, a montré que les trois quarts des moins de 30 ans voteraient pour le parti TISZA, tandis que les suffrages de 63 % des 30 et 40 ans iraient également à TISZA. Cela signifie que les jeunes ont joué un rôle fondamental dans le résultat définitif de l’élection.

Certains l’ont formulé ainsi : les jeunes nés lors du renversement du régime socialiste en Hongrie ont désormais évincé les politiciens qui sont apparus pendant ce changement. Cela révèle que presque chaque Hongrois de moins de 30 ans a soutenu TIESZA : c’est à dire ceux qui sont devenus électeurs sous le système de Viktor Orbán ; dont il a été le Premier ministre tout au long de leur vie adulte. Leur soutien écrasant à l’opposition est une évaluation exacte de la vision du futur que le FIDESZ leur avait promis.

Les politiciens du FIDESZ, y compris Viktor Orbán, ont d’ailleurs admis à plusieurs reprises qu’ils « ne comprenaient pas les jeunes », et même après la défaite électorale, plusieurs influenceurs pro-gouvernementaux ont exprimé l’idée que les jeunes portant de « mauvaises valeurs », étaient responsables de la défaite. Le FIDESZ n’a fait aucune promesse à la jeunesse pendant la campagne, mais a mis en œuvre de nombreuses mesures qui les ont mis en colère : il les a mis en danger avec une politique insensée concernant la drogue, il a fermé leurs lieux de rencontre préférés, il a ruiné l’esprit des festivals de musique, et aussi attaqué constamment leu musiciens favoris.

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– Quels sont les forces qui peuvent rester à l’œuvre du côté de Viktor Orbán durant cette période de transition ?

– Durant la première semaine qui a suivi l’élection, le FIDESZ a accepté sa défaite électorale avec une surprenante facilité et n’a, jusqu’à présent, posé aucun obstacle sur le chemin de TISZA. Cela est peut-être dû au fait qu’aucun parti politique n’a jamais subi une défaite aussi écrasante lors d’une élection que celle du Fidesz actuellement, de sorte que la légitimité du nouveau gouvernement ne peut être remise en question, même par l’« illibéral » FIDESZ. Dans le même temps, les données financières de plusieurs entreprises liées au FIDESZ montrent que les oligarques de ce parti tentent en ce moment de sauver les milliards qu’ils ont acquis par des moyens malhonnêtes. La grande question est de savoir ce que Péter Magyar peut faire à ce sujet s’il entre en fonction.

– Quels sont les espoirs, les besoins et les perspectives en matière de liberté journalistique et d’expression ?

– En 16 ans, le FIDESZ a pratiquement éliminé toute liberté de la presse en Hongrie : il a fermé des journaux ou s’est emparé des principaux médias, a mis sous son contrôle 80 % de l’ensemble de la presse hongroise — y compris tous les quotidiens régionaux — et les médias publics n’ont rien diffusé d’autre que de la propagande FIDESZ, de jour comme de nuit. Les médias contrôlés par le FIDESZ n’étaient pas autorisés à critiquer la politique d’Orbán ; ils relayaient uniformément et impérativement les messages du FIDESZ, et aucun mot positif ne pouvait y être prononcé concernant les politiciens ou les figures de l’opposition.

Crédit photo : la page Facebook de Tisza

La situation économique des médias est devenue totalement déséquilibrée ; les entreprises d’État ont été interdites de diffuser de la publicité dans les médias indépendants, de sorte que ceux diffusant de la propagande, sont devenus extrêmement riches, tandis que la presse indépendante, bien qu’ayant un lectorat beaucoup plus important, s’est appauvrie. Tout cela s’applique même aux plus petites revues professionnelles ; les revues d’art et académiques indépendantes du gouvernement ont cessé de publier l’une après l’autre, ou ont été poussées au bord de la fermeture. Même dans les tabloïds, la règle qui s’appliquait était celle que seules les célébrités sympathisantes du gouvernement pouvaient être dépeintes sous un jour positif. La liberté d’expression a également été gravement compromise ; les employés des entreprises et des organisations, cherchant à plaire au gouvernement, ont dû craindre, souvent, des représailles s’ils se prononçaient de manière critique contre le FIDEZS. Il est essentiel de réparer tout cela, mais il est impossible d’estimer combien de temps cela prendra ou quelles difficultés cela entraînera.

– Que se passe-t-il exactement au ministère des Affaires étrangères ? Peter Magyar et Anita Orban ont déclaré que des responsables du FIDEZS étaient en ce moment en train de détruire des documents compromettant de politique étrangère. Quelles informations pouvez-vous partager à ce sujet ? 

– Si cela est vrai, et c’est pour l’heure tenu secret. Mais plusieurs politiciens ont publié des photos montrant de grandes quantités de documents déchiquetés trouvés dans des poubelles près du ministère des Affaires étrangères ; cependant, on ne sait pas encore de quel type de documents il s’agit. Plusieurs reportages ont fait surface — même le Washington Post a écrit à ce sujet — quant au ministre hongrois des Affaires étrangères, Péter Szijjártó, rendant des comptes directement au ministre russe des Affaires étrangères, Sergey Lavrov, pendant les pauses dans les réunions de l’UE, et plusieurs enregistrements audio ont été publiés dans lesquels on peut l’entendre promettre à son homologue russe que la Hongrie agira conformément aux intérêts russes, que la Russie pourra toujours compter sur le soutien des politiciens hongrois.

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Avant les élections, Viktor Orbán a prétendu qu’une attaque terroriste présumée avait été déjouée en Serbie : une part importante de l’opinion hongroise pense qu’il s’agit peut-être d’une opération sous fausse bannière, ordonnée par Viktor Orbán lui-même au président serbe Aleksandar Vučić. Bien que nous n’ayons aucune preuve de cela, il ne serait pas du tout surprenant que des documents incriminants liés à cela existent.

– Concernant l’Ukraine, qu’en est-il réellement selon vous du clivage sur cette question dans la société ? Quelle pourrait être la part du sentiment pro-ukrainien ? Quels sont les blocages selon vous ? Dans quelle mesure les machines de propagande ont-elles abîmé cette solidarité ? Dans quelle mesure est-elle reparable? 

– Je crois que l’incitation à la haine contre l’Ukraine a été l’un des péchés les plus grands et les plus impardonnables du gouvernement Orbán. Ce fut la plus immorale de toutes les précédentes campagnes de haine. Au nom du gain politique, ils ont incité à la haine contre une nation qui fait actuellement face à une guerre génocidaire menée par une puissance nucléaire. Et malheureusement, cette campagne a fonctionné : selon les sondages, une partie importante de l’opinion publique hongroise a commencé à avoir des opinions anti-ukrainiennes et l’hostilité ou la haine a supplanté la solidarité. Pourtant, au début de la guerre, les Hongrois aidaient de manière altruiste les réfugiés ukrainiens.

Crédit photo : page Facebook de Tisza

Le FIDESZ n’avait pas de programme électoral et n’avançait aucun engagement de campagne sur ce qu’il espérait accomplir pour le pays. Au lieu de cela, comme depuis de nombreuses années, Viktor Orbán a choisi d’utiliser des mensonges pour convaincre le peuple hongrois qu’il faisait face à de graves dangers et que lui seul était capable de les protéger. Il y a dix ans, il a dépeint les réfugiés comme une menace, puis ce fut George Soros, puis l’Union européenne, et enfin l’Ukraine : il a menti en disant que si nous n’empêchions pas l’UE d’aider l’Ukraine, les Ukrainiens prendraient l’argent des Hongrois, que des criminels ukrainiens viendraient en Hongrie, et que tous les Hongrois seraient forcés d’aller à la guerre pour se battre.

Ils ont même diffusé une vidéo de campagne générée par intelligence artificielle (IA) dans laquelle le père d’un bambin hongrois est abattu d’une balle dans la tête en première ligne, affirmant que c’est ce qui arriverait si nous ne votions pas pour le FIDESZ, et que les Ukrainiens seraient à blâmer pour cela. 80% des médias hongrois ont diffusé cette propagande en continu, et le FIDESZ a dépensé des centaines de milliards de forints pour diffuser ces messages dans tout le pays via des publicités et des panneaux d’affichage.

Tout cela a causé des dégâts incommensurables. Non seulement cela a modifié l’attitude du peuple hongrois envers une nation innocente, mais à long terme, cela a également érodé la capacité de solidarité et de compassion des Hongrois. Je ne sais pas si ces dégâts pourront jamais être réparés.