Oleksandr Tchoupak Chef des programmes économiques au centre d’analyses « Ukrainian Strategic Studies » (études stratégiques ukrainiennes)

La Hongrie et la Slovaquie mettent l’Ukraine au régime sec

Économie
28 février 2026, 13:33

En raison de l’arrêt de l’oléoduc « Droujba » qui les alimentait en pétrole russe, les Hongrois et les Slovaques ont cessé de livrer du diesel à l’Ukraine et menacent de bloquer les exportations d’électricité. Comment en est-on arrivé là ?

Propos acerbes et relations économiques

Les positions hostiles des Premiers ministres hongrois Viktor Orbán et slovaque Robert Fico font désormais partie du quotidien militaire des Ukrainiens. Aux yeux de ces derneirs, ces États acquièrent progressivement l’image de la Biélorussie : même s’ils ne participent pas directement à la guerre aux côtés de la Fédération de Russie, ils l’aident de toutes les manières possibles.

Cependant, derrière les discours virulents se cache une réalité économique pragmatique importante pour toutes les parties. Historiquement, la Slovaquie est pour l’Ukraine le principal centre de réinjection de gaz provenant de l’UE, grâce auquel elle a pu s’affranchir de sa dépendance directe à Gazprom, le fournisseur russe. Avec la Hongrie, les deux pays sont étroitement liés au réseau énergétique ukrainien. L’importation d’électricité via leurs frontières évite de longues coupures de courant. Les sociétés hongroise MOL et slovaque Slovnaft sont pour l’Ukraine d’importants fournisseurs de diesel et d’essence.

D’autre part, la Hongrie et la Slovaquie dépendent toujours du transit du pétrole russe via le territoire ukrainien par l’oléoduc « Droujba ». Le leader de l’industrie slovaque de l’acier, U.S. Steel Košice, dépend fortement de l’approvisionnement en minerai de fer en provenance d’Ukraine. Des centaines de milliers de travailleurs ukrainiens sont devenus une véritable bouée de sauvetage pour la Hongrie et la Slovaquie, dont les économies souffrent d’une crise démographique.

Lire aussi: L’Ukraine pilonne le pétrole russe, carburant de la guerre  

Le 27 janvier dernier, à la suite d’une attaque russe, l’oléoduc « Droujba » a été endommagé, ce qui a entraîné l’arrêt de son fonctionnement. Cela a incité les Hongrois et les Slovaques à annoncer l’arrêt des exportations de diesel vers l’Ukraine. Peu après, des menaces de coupure de l’approvisionnement en électricité ont également été proférées.

L’oléoduc des amis russes

Qui est responsable des dommages causés à « Droujba » ? L’Ukraine affirme que la cause est une attaque massive de missiles et de drones russes qui a eu lieu le 27 janvier 2026, lorsque les Russes ont frappé la région de Brody, dans la province de Lviv. Selon Ukrtransnafta, l’entreprise publique gérant le transport de pétrole en Ukraine, des équipements technologiques et l’un des plus grands réservoirs de pétrole du pays ont été endommagés. À la fin du mois de février, les travaux de réparation se poursuivaient, mais ils ont pris du retard en raison des bombardements et de la complexité des dommages.

MM. Orbán et Fico ont une autre version des faits. Ils estiment que les Ukrainiens retardent délibérément les réparations, voire simulent l’impossibilité du transit afin de faire pression sur Budapest et Bratislava. L’Ukraine chercherait ainsi à les contraindre de débloquer l’aide et le processus d’adhésion à l’UE.

Leur principal argument est que l’Ukraine a déjà contribué à interrompre l’approvisionnement en pétrole de ses voisins. En particulier, en août et décembre 2025, les Forces armées ukrainiennes et le Service de renseignement militaire ont confirmé avoir frappé des installations de l’oléoduc « Droujba » sur le territoire russe (près de la station Unecha, dans la région de Briansk).

Lire aussi: L’autonomie énergétique de Kyiv : comment ne pas geler l’hiver prochain

Quoi qu’il en soit, cette fois-ci, nos voisins occidentaux ont décidé de ne pas se contenter d’une protestation verbale. Dans quelle mesure l’arrêt des importations de diesel et d’électricité pourrait-il nous affecter ? Voyons cela plus en détail.

Il n’y a pas lieu de s’inquiéter pour le diesel

Dans un commentaire pour Tyzhden, le directeur du groupe de conseil ukrainien « A 95 », Serhiy Kuyun, a déclaré qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter de l’arrêt des livraisons hongro-slovaques : « Elles ne sont pas si importantes (jusqu’à 10 % du marché), et nous nous sommes déjà retrouvés plusieurs fois sans elles. La dernière fois, c’était à l’automne dernier. Il ne s’est rien passé de particulier. Nous avons de quoi les remplacer ».

L’expert affirme que les pertes des Hongrois dues à l’arrêt de « Droujba » seront beaucoup plus importantes : « M. Orbán va avoir du mal : il devra utiliser ses réserves stratégiques de pétrole, tout en transportant le pétrole russe par voie maritime et en le pompant via la Croatie (qui semble avoir donné son accord, bien qu’elle ait déclaré que les importations de pétrole russe étaient inacceptables… quelle pacifiste !). Cela prendra du temps et coûtera cher. Pendant toutes ces années, M. Orbán a répété qu’il était impossible de diversifier les approvisionnements, mais dès que les choses ont commencé à mal tourner, il s’est précipité chez les Croates pour leur demander de l’aide pour le pompage. Et, ironiquement, ce sont ses amis russes eux-mêmes qui ont interrompu ce flux en attaquant la station de pompage de pétrole à Brody fin janvier ».

En effet, au cours de l’année 2025, la part de la Hongrie et de la Slovaquie dans les importations ukrainiennes de diesel a diminué pour atteindre environ 10 %. L’Ukraine s’est réorientée vers l’approvisionnement via la Pologne et les ports maritimes de Grèce et de Roumanie. Actuellement, plus de 80 % du carburant arrive par cette voie.

Cela pourrait entraîner des fluctuations de prix à court terme, mais aucune pénurie globale n’est prévue dans les stations-service.

Lire aussi: Le secteur énergétique ukrainien combat la corruption   

Il en va autrement de l’électricité

En janvier 2026, la Hongrie et la Slovaquie ont assuré jusqu’à 70 % de l’ensemble des importations d’électricité en Ukraine (environ 50 % pour la Hongrie et environ 20 % pour la Slovaquie). Il s’agit là de volumes importants, dont l’arrêt de l’approvisionnement pourrait avoir un impact significatif sur l’Ukraine. Pour comprendre les volumes, l’Ukraine importe environ 2 GW, et la demande totale est de 16 à 17 GW, c’est-à-dire que les importations couvrent 11 à 13 % des besoins.

Dans un commentaire pour Tyzhden, l’analyste de la société Naftorink, Oleksandr Sirenko, a confirmé que les livraisons hongro-slovaques sont importantes pour l’Ukraine, mais que la situation n’est pas si critique : « Il faut noter que ces livraisons ne sont pas gratuites, ce n’est pas simplement la Slovaquie ou la Hongrie qui ont décidé d’aider l’Ukraine en lui fournissant de l’électricité. Tout cela se fait sur une base commerciale, selon un accord entre les traders, à des prix qui sont loin d’être préférentiels. En fait, c’est une activité commerciale pour les entreprises slovaques et hongroises ».

« Si nécessaire, l’Ukraine pourra remplacer cette ressource par d’autres sources. Peut-être pas la totalité, mais certainement une partie. L’année dernière, par exemple, la ligne avec la Slovaquie a été mise hors service pendant environ deux mois pour réparation. L’Ukraine a continué à importer de l’électricité normalement, les approvisionnements ont pu être remplacés ».

Les alternatives pour l’Ukraine sont avant tout la Pologne et la Roumanie. Les Polonais ont déjà déclaré leur volonté d’aider à augmenter la production et les exportations vers l’Ukraine. Bien sûr, leurs capacités ne seront pas suffisantes si les Hongrois et les Slovaques coupent complètement l’approvisionnement, mais le réchauffement climatique et l’augmentation de la production solaire avec l’arrivée du printemps devraient nous aider.

Lire aussi:   L’Ukraine achètera du gaz américain avec l’aide de la Grèce et la Pologne  

Attendre les élections en Hongrie

Si nos voisins coupent réellement notre approvisionnement en électricité, cela marquera le début d’une nouvelle étape dans leur confrontation politique avec l’Ukraine. En effet, cela portera un coup direct à la capacité de la nation à survivre dans les conditions difficiles d’une guerre génocidaire. Il est fort probable que les parties parviennent à nouveau à un compromis temporaire, car ni Kiyv, ni Budapest, ni Bratislava n’ont l’intention de se suicider économiquement.

Peut-être que l’Ukraine n’aura plus longtemps à supporter l’hostilité hongroise. Le 12 avril prochain, des élections législatives auront lieu dans ce pays, auxquelles le parti Fidesz d’Orbán se présente pour l’instant en retrait par rapport au parti d’opposition Tisa, dont la rhétorique est beaucoup plus agréable pour les Ukrainiens.