Marianne Babich Journaliste et traductrice ukrainienne basée à Paris

Fedir Yakymenko, le retour de la figure clé du modernisme musical ukrainien

Culture
23 mars 2026, 12:05

Le nom de Fedir Yakymenko, également connu dans le contexte européen sous le nom de Théodore Akimenko, reste encore aujourd’hui davantage reconnu dans un cercle restreint de musiciens et de chercheurs que dans l’espace culturel plus large. Pourtant, il s’agit de l’un des représentants majeurs du modernisme musical ukrainien du début du XXᵉ siècle, un compositeur dont l’œuvre s’est formée au croisement des cultures ukrainienne et européenne.

L’Institut ukrainien a nommé l’année 2026 Année de Fedir Yakymenko, à l’occasion du 150ᵉ anniversaire de naissance du compositeur, pianiste et pédagogue ukrainien, l’un des représentants du modernisme musical du début du XXᵉ siècle. L’objectif du programme est de réintroduire le nom de Yakymenko dans le contexte musical international et de favoriser l’intégration de la musique classique ukrainienne dans l’espace européen.

Au cours de l’année, une série de concerts de musique de chambre et symphoniques est également prévue en Allemagne, en France et aux Pays-Bas.

À l’occasion du concert de la violoniste Tonia Krysa et de la pianiste Olena Zhukova au Centre culturel de l’Ambassade d’Ukraine en France, organisé avec l’association Agir Ensemble pour l’Ukraine, nous avons discuté de l’œuvre de Fedir Yakymenko (ou Théodore Akimenko), de sa place dans le modernisme ukrainien, du contexte français de son œuvre et des raisons pour lesquelles cette musique résonne de manière particulièrement importante aujourd’hui.

Fedir Stepanovytch Yakymenko est né le 8 février 1876 à Kharkiv et est mort en 1945 à Paris. Le concert de Tonia Krysa et d’Olena Zhukova au Centre culturel a donc acquis une portée encore plus symbolique, puisque sa date est tombée presque au moment de l’anniversaire du compositeur.

Dans le cadre de la Saison de l’Ukraine en France Le Voyage en Ukraine, le 18 mars à Paris a eu lieu le concert-présentation consacré aux œuvres de Yakymenko, interprétées par Pavlo Lysyi (piano, conférencier), Andrii Koliada(violon) et Artem Zamkov (violoncelle).

Interview avec la violoniste Tonia Krysa et la pianiste Olena Zhukova

– Que signifie aujourd’hui pour vous le nom de Fedir Yakymenko — en tant qu’interprètes et en tant que musiciennes ukrainiennes ?

Tonia Krysa : Un digne représentant de la culture ukrainienne, étroitement lié à l’Europe. Dans les conditions de la guerre, il est nécessaire pour nous, musiciens ukrainiens, de révéler le patrimoine ukrainien afin de mieux prendre conscience de notre identité, mais aussi de le partager avec le monde, et notamment avec l’Europe.

Olena Zhukova : L’œuvre de Yakymenko, formée au croisement des espaces culturels d’Europe orientale et occidentale, permet de percevoir la culture musicale ukrainienne comme une partie des processus artistiques paneuropéens du début du XXᵉ siècle.

Notre tâche, en tant qu’artistes ukrainiennes, est de faire découvrir à la communauté internationale une image plus complexe et plus large de l’histoire musicale ukrainienne que celle qui a longtemps été représentée dans le répertoire de concert mondial, ainsi que de contribuer à la redécouverte et à la mise en valeur d’un patrimoine culturel qui est resté longtemps à la périphérie de la mémoire historique.

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Comment avez-vous découvert sa musique ? Était-ce un intérêt conscient ou une découverte fortuite ?

Tonia Krysa : Personnellement, j’ai fait connaissance avec l’œuvre de Yakymenko depuis environ 10 ans, car mon mari interprétait ses œuvres à l’alto.

Olena Zhukova : J’ai découvert l’œuvre de Yakymenko il y a de nombreuses années, lors de mon travail d’enseignement à l’Académie nationale de musique d’Ukraine ; mon doctorant du département de musique de chambre interprétait deux Sonates de Yakymenko pour violon et piano.
Plus tard, à l’occasion de la Journée de l’Europe en Ukraine, j’ai participé à l’interprétation en concert du ballet du compositeur sous la direction de Kirill Karabits, « Sur les rives du Dniepr », retrouvé aux Archives municipales de Paris, et j’ai été impressionnée par la vivacité, le caractère spectaculaire et l’inventivité de cette musique.

Mon intérêt pour la musique française de la première moitié du XXᵉ siècle et pour l’œuvre de Francis Poulenc, qui avait fait l’objet de ma thèse de doctorat, a également nourri mon intérêt pour la musique de Yakymenko, car elle présente de nombreuses affinités avec les explorations créatives des compositeurs français du début du siècle.

Tonia Krysa, photo : Philippe Lecourtier

– Selon vous, en quoi réside l’unicité du langage musical de Yakymenko — et pourquoi reste-t-il encore peu connu du grand public ?

Tonia Krysa : Des moyens d’expression musicale d’une extrême élégance et délicatesse. Sa popularité est restée limitée pour plusieurs raisons : il était un représentant classique du néoromantisme et de l’impressionnisme, et ne se distinguait pas par l’innovation. Une grande partie de sa vie a été consacrée à l’enseignement et à des postes de direction. Et surtout, Yakymenko a été interdit en Ukraine, alors partie de l’Empire, puis de l’URSS.

Olena Zhukova : L’unicité du style de Yakymenko réside dans la combinaison de différentes traditions artistiques. Dans sa musique, on peut entendre des éléments de la mélodie lyrique slave tout en retrouvant certaines caractéristiques de la pensée harmonique et texturale qui rapprochent son œuvre de l’esthétique musicale française du début du XXᵉ siècle.

Sa diffusion limitée est essentiellement de nature historique. L’émigration du compositeur et ses déplacements entre différents environnements culturels ont considérablement compliqué la formation d’une tradition d’interprétation stable de ses œuvres.

Le fait qu’il ait travaillé principalement dans des genres de musique de chambre et l’absence de grands cycles symphoniques ont également contribué à la réception modestement méritée de son travail créatif.

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– Ressentez-vous dans sa musique un « code ukrainien » ? Si oui, comment se manifeste-t-il précisément ?

Olena Zhukova : Oui, mais cela ne se manifeste pas par une citation directe du folklore. Dans la musique de Yakymenko, on ressent plutôt une couche culturelle intérieure que l’utilisation stylisée de matériel populaire : une certaine mémoire intonative de la mélodie ukrainienne, notamment dans l’intonation lyrique.

Olena Zhukova, Photo : Philippe Lecourtier

– Comment avez-vous choisi les œuvres d’autres compositeurs pour votre concert à Paris (le 3 mars), sachant que le programme était très riche et très varié ?

Tonia Krysa : Le programme a été conçu comme printanier et lumineux. Certaines idées sont venues immédiatement, d’autres œuvres ont été choisies par la suite. Notre objectif était de réunir deux cultures.

Olena Zhukova : Le programme « Regards croisés » a été construit selon le principe d’un dialogue à la fois sémantique et stylistique. Nous voulions rendre hommage à l’art ukrainien autant qu’à la musique française, en plaçant la musique de Yakymenko dans un contexte européen plus large, formé à la fois par d’autres œuvres ukrainiennes et par des opus de compositeurs français contemporains et proches de lui.

Il était également important de rappeler la période française de sa biographie, qui coïncidait avec sa maturité créative. Cette approche a permis à l’auditeur de percevoir sa musique comme une partie d’un processus culturel complexe et polyphonique de l’époque.

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– Comment le violon « parle-t-il » dans la musique de Yakymenko ? Quels défis techniques ou émotionnels pose-t-il à l’interprète ?

Tonia Krysa : Une palette absolument classique de moyens d’expression. Un texte pour violon extrêmement précis et réfléchi pour l’interprétation.

– Dans la musique de Yakymenko, le piano est-il plutôt un accompagnement ou un interlocuteur à part entière ?

Olena Zhukova : Dans les œuvres de musique de chambre de Yakymenko, le piano est indéniablement un partenaire à part entière de l’ensemble.

La partie de l’instrument ne remplit pas seulement une fonction harmonique, elle contribue activement à la dramaturgie musicale de l’œuvre. Le piano initie souvent le développement thématique. Cela n’a rien d’étonnant, puisque la production pour piano domine dans l’œuvre du compositeur, aux côtés de ses compositions de musique de chambre, vocales et autres.

– Quelles images ou quelles atmosphères naissent pour vous au piano lorsque vous interprétez sa musique ?

Olena Zhukova : La musique de Yakymenko, malgré sa vivacité et son expressivité presque cinématographique, me donne souvent le sentiment d’introversion, d’un monologue intérieur dans l’espace de ses propres réflexions et émotions. Elle contient davantage de lyrisme intime que d’effet extérieur spectaculaire.

– Comment se construit le dialogue entre le violon et le piano dans ses œuvres ? Est-ce une coopération, une confrontation ou une confession partagée ?

Tonia Krysa : Dans l’exemple de l’œuvre de notre programme, il s’agit d’une coopération. Bien sûr, le conflit est à la base de toute composition, comme expression des émotions, mais entre le violon et le piano, ce n’est pas une confrontation.

Olena Zhukova : Dans ses œuvres de musique de chambre, le violon et le piano ne s’opposent pas, mais développent ensemble une idée musicale. Souvent, une phrase commencée par un instrument est poursuivie par l’autre, créant la sensation d’un souffle unique de l’ensemble.

– Le travail sur ce programme a-t-il changé votre regard sur la musique de chambre ukrainienne en général ?

Olena Zhukova : La préparation du concert a de nouveau confirmé que la tradition de la musique de chambre ukrainienne du début du XXᵉ siècle est bien plus riche et diversifiée qu’on ne l’imagine souvent, s’appuyant sur des compositeurs qui ont intégralement assimilé les tendances stylistiques européennes dans leur langage musical tout en incarnant des traits ukrainiens reconnaissables.

Travailler sur ce programme a été pour moi un immense plaisir, car il comprend des œuvres soigneusement et affectueusement choisies, d’une grande qualité artistique. Dans la Valse de Yakymenko, il a été particulièrement intéressant de construire ensemble la plasticité métrorhythmique à partir du rythme dansant ; pour moi, c’était un véritable tissage collectif du motif.

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– Connaissez-vous des histoires sur Fedir Yakymenko en tant que personne ou sur son entourage ?

Olena Zhukova : Sa vie s’est déroulée pendant l’une des périodes les plus tumultueuses de l’histoire nationale et mondiale. Frère d’un autre compositeur ukrainien, Yakiv Stepovyi, Fedir Yakymenko est né en Ukraine, a travaillé notamment à Tbilissi (comme directeur d’école de musique), puis a enseigné à Saint-Pétersbourg, où il a formé, entre autres, Igor Stravinsky. Après la révolution, il émigre en France et s’installe à Paris.
Tonia Krysa : Sa biographie est assez dramatique : les circonstances de sa mort ont été extrêmement tragiques. Aucun membre de son entourage n’était à ses côtés. Il est décédé d’épuisement et de faim.

Olena Zhukova : Malgré cela la musique du compositeur conserve une grande esthétique ; sa capacité à percevoir la beauté dans la vie le rapproche des artistes français de l’époque.

Dans la musique de Yakymenko, aux côtés des mélodies typiquement ukrainiennes de caractère chantant, on trouve de nombreuses parallèles avec la musique française de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle : l’impressionnisme de Debussy, le symbolisme de Fauré, la texture multilayer de Ravel, la pédale expressive et généreuse de Poulenc.

Les progressions modales, les accords parallèles, l’extension de la tonalité, les structures en quartes et quintes, ainsi que la fonction coloristique de l’harmonie dans la musique de Yakymenko sont également parfaitement en phase avec les recherches des compositeurs français.

Le langage pianistique de Fedir Yakymenko montre parfois l’influence des courants néo-français, qui incarnaient la mode de l’exécution historique répandue en France au début du XXᵉ siècle. Ses œuvres pianistiques tardives révèlent un intérêt pour les genres anciens et les formes dansantes, ce qui le rapproche des explorations néoclassiques et néobarocques de ses collègues français, pour lesquels la continuité des traditions nationales pour clavier était tout à fait typique.

Biographies des musiciennes

Tonia Krysa, violoniste originaire de Kyiv, membre de l’Orchestre de chambre de Kyiv depuis plus de 20 ans, a participé à de nombreuses tournées en Europe, au Japon et en Corée du Sud. Réfugiée à Paris depuis l’invasion russe, elle a collaboré avec l’Orchestre National de France, l’Opéra Royal de Versailles, l’Orchestre de Bourgogne et plusieurs ensembles de musique de chambre en Suisse. Elle se perfectionne en musique baroque auprès de Koji Yoda et fait partie du duo The Divky Project avec la violoniste ukrainienne Yanzhyma Morozova.

Olena Zhukova, pianiste et claveciniste basée à Kyiv, lauréate de plusieurs concours internationaux, s’est produite en soliste ou avec orchestre aux États-Unis, Argentine, Corée, Suisse, Pays-Bas, Norvège et France (résidence aux Arts Florissants, 2024). Professeure associée de musique de chambre à l’Académie nationale de musique d’Ukraine et docteure en musicologie, elle est autrice de plusieurs ouvrages de référence, dont Francis Poulenc dans le contexte de la tradition des claviers français et Pratique moderne du clavecin et poétique de la musique baroque : les voies de la communication.