Igor Stambol Historien et écrivain, chercheur sur le mouvement national ukrainien du XIXe siècle

Sous drapeau neutre : les chercheurs en études russes aujourd’hui

Histoire
11 septembre 2025, 08:54

Les universités du monde entier ont des départements d’études slaves. Ce n’est un secret pour personne que la plupart étudient avant tout le monde russe. Les études ukrainiennes pourraient leur faire concurrence, surtout à une époque où, pour la partie rationnelle de l’humanité, tout ce qui vient de Moscou est associé à des actes génocidaires. Mais est-ce le cas ? Le traditionnel congrès des slavistes du monde s’est tenu récemment à Paris. Voici quelques observations.

Le congrès international des slavistes : une tradition centenaire

Au XIXe siècle, parallèlement aux processus nationalistes qui avaient lieu dans le monde, les peuples slaves, dont la plupart n’avaient pas leur propre État, ont pris leur essor. La lutte contre les empires (ottoman, austro-hongrois et russe) a également stimulé la culture et l’art des Slaves orientaux, méridionaux et occidentaux. De plus, les éléments culturels communs ont incité les Slaves à s’étudier mutuellement, et leur statut d’asservissement a rendu intéressante l’idée d’union, comme l’a écrit, par exemple, l’auteur ukrainien Taras Chevchenko. Les Moscovites ont utilisé cette idée dans le but de s’emparer des territoires des autres Slaves, ce qui a donné naissance à l’idée du panslavisme. Mais au début du XIXe siècle, les Moscovites avaient leur propre État, et même un empire, ce qui suscitait l’enthousiasme des autres peuples slaves.

Les réalisations scientifiques des chercheurs slaves nécessitaient des plates-formes communes pour discuter. L’idée de convoquer un congrès international des slavistes est apparue dès le début du XXe siècle. En 1901-1903, ce sont les scientifiques impériaux de Moscou qui ont cherché à organiser le congrès, mais ils n’ont pas pu le faire en raison de la guerre russo-japonaise. Les tentatives ultérieures des Moscovites pour organiser des congrès ont également échoué, toujours à cause de la guerre, mais cette fois, la Première Guerre mondiale. Avec le coup d’État bolchevique de 1917, les ambitions du Kremlin se sont étendues à toute l’Europe, et les scientifiques slaves d’autres régions ont cessé de prendre les Moscovites en exemple.

Le premier congrès international des slavistes n’a eu lieu qu’en 1929 à Prague, avec un accent particulier sur les liens linguistiques entre les Slaves. Il a réuni 560 participants venus de 21 pays. Les études ukrainiennes étaient représentées par 27 scientifiques (Kyrylo Studynsky, Oleksandr Kolessa, Filaret Kolessa, Ivan Bryk, Leonid Biletsky, Ivan Ohienko, Stepan Siropolko, Serhiy Pylypenko, Kost Nimchinov, Petro Buzuk entre autres). La délégation soviétique n’était pas la bienvenue à ce congrès. Cet événement aura bientôt cent ans, et il est même prévu de commémorer cette date par un nouveau congrès à Prague.

Une plate-forme pour l’impérialisme moscovite et soviétique

Ce que Catherine II et ses successeurs n’ont pas réussi à faire pour la promotion des idées panslavistes, le « père des peuples », Joseph Staline, a réussi à le réaliser. L’expansion de l’Armée rouge en Europe à la suite de la lutte contre les nazis a contribué à la conquête totale des Slaves orientaux (Ukrainiens et Biélorusses), occidentaux (Polonais, Tchèques et Slovaques) et même, dans une certaine mesure, méridionaux (Yougoslavie et Bulgarie de l’époque). En conséquence, dans les études slavistes de l’après-guerre, les études russes et les idéologues soviétiques ont fusionné. Le revers de la médaille a été la publication d’ouvrages de chercheurs et de classiques ukrainiens soviétiques, qui ont aujourd’hui encore une faible valeur éducative.

La domination de la recherche russe et la propagation du mythe de la « grande culture et de la grande langue russes » ont perduré jusqu’à l’effondrement de l’URSS. Mais après la disparition de l’empire du mal, et malgré le retour de la mémoire historique parmi les peuples qui ont souffert de l’occupation russe (en particulier les Tchèques et les Polonais), il n’y a pas eu de véritable rejet des études russes dans les sciences humaines.

De toute évidence, le financement a joué un rôle. Moscou a toujours généreusement sponsorisé ses apologistes dans différents pays, leur offrant de nombreuses possibilités de stages, de publications, etc. De plus, de nombreux étudiants manifestaient un intérêt certain pour les études russes. Le poutinisme n’a pas non plus eu pour conséquence que le monde slave se détourne des études russes — parfois, c’était même le contraire, notamment en raison de la recherche d’une « main de fer », particulièrement d’actualité dans des démocraties encore fragiles.

Un congrès extraordinaire, en raison de l’agression russe 

L’avant-dernier congrès des slavistes s’était tenu en 2018 à Belgrade, capitale de la Serbie. Il avait montré que, tout comme les « grands Russes » [Russes de Russie, ndlr], les membres de l’UE, notamment la Pologne et la République tchèque, sont devenus très actifs et influents dans le domaine des études slaves. Les Ukrainiens ont également apporté de nombreuses réalisations, et si le financement des départements scientifiques avait été meilleur à l’époque, il aurait été possible, avec les Tchèques et les Polonais, de détruire toutes les illusions des Moscovites sur leur primauté dans ce domaine.

Le congrès suivant, prévu en 2023 à la Sorbonne à Paris, a été reporté à 2025 en raison de l’agression du Kremlin contre l’Ukraine. De nombreuses opinions ont été exprimées au sujet du congrès actuel, mais la principale — ne pas laisser entrer les délégations officielles des agresseurs, la Russie et la Biélorussie — n’a pas été contestée, même par les représentants des agresseurs eux-mêmes. Ils ont immédiatement saisi l’occasion de présenter des candidatures individuelles pour chaque participant, et les organisateurs, chercheurs en études slaves de la Sorbonne, ont finalement décidé de ne pas mentionner les noms des pays agresseurs dans le programme. C’est ainsi que plusieurs dizaines de « chercheurs » russes ont été admis comme participants « sous un drapeau neutre ». Certains ont même participé à l’événement sous les drapeaux d’autres pays, car ce sont souvent des émigrés russes qui dirigent les départements d’études slaves dans le monde.

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La position de l’Académie ukrainienne des sciences, qui demandait le report du congrès à la fin de la guerre, ainsi que la diffusion de l’« Appel des scientifiques ukrainiens servant aujourd’hui dans les forces armées ukrainiennes au Comité international des slavistes », qui appelait à retirer tous les Russes et les Biélorusses du programme, n’ont pas été entendus. Il convient de préciser, et c’est tout à l’honneur de nos chercheurs, que les communications au sein du Comité international des slavistes ne se font plus en russe, comme avant l’invasion à grande échelle, mais en ukrainien, en anglais ou dans d’autres langues internationales.

Par conséquent, la délégation ukrainienne, qui comptait plus de 60 participants potentiels lors des discussions, a décidé de ne pas participer au congrès. Certaines commissions internationales de recherches slaves ont également annulé leur participation en signe de soutien à l’Ukraine. Seuls quelques scientifiques ukrainiens, estimant qu’il était important que l’Ukraine soit entendue, se sont rendus au congrès cette année. Une autre option consistait à y participer sans se trouver dans la même pièce que les propagandistes russes. À cette fin, un court texte en anglais ea été préparé (notamment sur la dramaturgie ukrainienne pendant la guerre). Le modérateur de la table ronde a lu ce communiqué en anglais afin que le thème de l’agression moscovite contre l’Ukraine soit abordé du côté ukrainien.

À la Sorbonne, les Russes « sous drapeau neutre » ne se sont pas particulièrement manifestés. Des scientifiques de 42 pays étaient présents. Sur l’un des stands était accroché un drapeau ukrainien avec l’inscription « We stand with Ukraine » (on ne sait pas contre qui, bien sûr). Sur un écran, on pouvait lire la maxime de Cicéron « Cedant arma togae » (« Que les armes cèdent la place aux toges ». C’est beau, certes, mais des affiches montrant les atrocités commises par les Russes à Marioupol ou à Boutcha auraient été plus éloquentes). L’Ukraine s’est vu attribuer une place centrale dans l’exposition des livres. Parmi les intervenants lors des célébrations figurait un émigré russe, l’écrivain Boris Akounine, qui a notamment déclaré que la Russie devait faire remonter son histoire au XVe siècle et affirmé que la Fédération de Russie devait se diviser en plusieurs États… Dans l’ensemble, le congrès s’est donc déroulé selon le principe « les bons Russes ne sont pas responsables, tous les malheurs de l’Europe sont causés par une mystérieuse « troisième force ».

À quoi aurait dû ressembler le congrès des slavistes sans volonté d’aider les « bons Russes » ?

La position du Comité international des slavistes concernant la restriction pour les représentants de la Russie et de la Biélorussie ressemblait au principe olympique actuel : autoriser une équipe soupçonnée de dopage à participer aux compétitions sous un drapeau neutre. Si l’on compare cela au dopage dans le sport, la malhonnêteté la plus flagrante dans le domaine scientifique est le plagiat. Si les scientifiques russes étaient massivement accusés de plagiat, comme les athlètes de dopage, leur participation pourrait être restreinte, mais autorisée. Et chacun des représentants des autres pays pourrait décider à sa discrétion de communiquer avec eux ou pas, de faire partie de la même section ou pas.

Cependant, la nature du crime commis par la Fédération de Russie contre l’Ukraine et l’humanité permet d’évoquer la responsabilité de tous les citoyens de ce pays, et en particulier des scientifiques, qui constituent l’élite de la société. Il ne s’agit pas de mauvaise conduite, mais de collaboration et de complicité avec les actes génocidaires du Kremlin. En d’autres termes, il ne s’agit plus de plagiat ou de dopage, mais de meurtres.

Autrement dit, accepterait-on aux Jeux olympiques un athlète qui aurait peut-être contribué au meurtre d’un autre athlète ? Faut-il accepter un scientifique qui, directement (service militaire, vote pour Poutine, justification de l’impérialisme dans ses travaux scientifiques, répétition du discours agressif et chauviniste russe) ou indirectement (impôts payés au Trésor public de la Fédération de Russie, loyauté envers le pouvoir, soutien à la direction de l’institution qui s’est prononcée en faveur de l’agression) contribué au meurtre d’autres scientifiques et à la destruction d’institutions scientifiques et culturelles ? On peut parler un million de fois de l’indulgence envers les Russes, mais tant que la guerre dure et que tous leurs crimes ne sont pas jugés, on ne peut pas dire clairement à qui cette indulgence s’adresse réellement : aux victimes ou aux porteurs de l’idée du génocide?

La guerre non déclarée de la Russie et de la Biélorussie contre l’Ukraine n’est pas un conflit local. Il s’agit d’une tentative délibérée de génocide. Rappelez-vous les objectifs énoncés par Poutine : parmi eux figure la « dénazification », ce qui semble être un non-sens total, mais ce n’est pas le cas. Poutine qualifie le patriotisme ukrainien de « nazisme ». Son objectif est donc d’éliminer les patriotes ukrainiens, et par conséquent tous les porteurs de l’identité ukrainienne.

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Aujourd’hui, un mandat d’arrêt international a été délivré contre Poutine par la Cour internationale de justice de La Haye pour enlèvement d’enfants ukrainiens, et d’autres suivront bientôt. Non pas pour violation des normes du droit international, mais pour accusation de génocide. Les porteurs de l’idée du génocide des Ukrainiens sont aujourd’hui deux représentants des peuples slaves orientaux : les Russes (en partie slaves, bien sûr) et les Biélorusses. Je voudrais poser une question à tous les représentants des comités nationaux de recherches en études slaves : est-il possible de ne pas remarquer un tel détail dans l’évolution des relations inter-slaves ?

Les scientifiques ukrainiens qui n’ont pas encore pris les armes pour défendre leur pays travaillent dans le domaine intellectuel. Ils créent la science ukrainienne, enseignent aux étudiants, préservent le patrimoine culturel et immatériel sous les bombardements, déconstruisent les mythes du Kremlin, travaillent dans le domaine de la diplomatie culturelle et scientifique. La plupart des plates-formes internationales sont aujourd’hui primordiales pour diffuser des informations sur les crimes du Kremlin, pour appeler à la collecte d’aide matérielle et autre pour l’armée, les blessés ou la population civile dont les maisons ont été incendiées par les forces d’occupation russes.

La participation des scientifiques ukrainiens au congrès des slavistes aurait dû être une occasion similaire, et le congrès lui-même aurait dû remplir une importante mission humanitaire. Expliquer pourquoi le génocide de certains Slaves par d’autres a été possible, comment la « culture » coloniale russe s’est construite, comment les actions agressives du Kremlin ont influencé et influencent encore le monde slave. Déterminer quels bouleversements ont eu lieu pour les autres cultures slaves à la suite de la perte de la paix. Il ne serait pas superflu de réfléchir au niveau d’entraide entre les Slaves à partir de 2022, à ce que devrait devenir la Fédération de Russie après la fin de la guerre, et à bien d’autres choses encore. La question reste donc ouverte : si le congrès ne prévoit pas d’examiner les problèmes réels des relations entre les Slaves, alors à quoi sert-il ?