La Russie bombarde les ports, les silos et les centrales électriques, bloque les navires et envahi un cinquième des terres agricoles. Le blé russe évince l’Ukraine du marché africain. Mais les agriculteurs ukrainiens continuent à semer et à récolter, même près de la ligne de front, à leurs risques et périls.
En 2021, l’Ukraine figurait parmi les cinq premiers exportateurs mondiaux de céréales. Les agriculteurs ukrainiens se sont équipés de machines modernes, les ports céréaliers ont été rénovés, de nouveaux silos ont vu le jour dans les champs. Nos céréales étaient présentes partout, de l’Espagne à la Chine, et pour certains pays africains, l’Ukraine est devenue le principal pays d’importation du blé. Après l’invasion à grande échelle, les exportations de blé ont chuté à leur plus bas niveau depuis dix ans, tandis que les occupants russes vendent les céréales volées dans les territoires occupés et continuent de détruire les infrastructures agricoles ukrainiennes.
Les troupes russes ont déployé beaucoup d’efforts pour réduire la vente de blé ukrainien dans le monde. Elles ont attaqué les ports, les silos et les centrales électriques, bloqué les navires et envahi un cinquième des terres agricoles.
Il en a résulté une forte hausse des prix du blé sur le marché mondial. Le lendemain de la signature de l’accord sur la création d’un corridor maritime sécurisé, la Russie a attaqué le port commercial d’Odessa. Ont suivi la destruction de la centrale hydroélectrique de Kakhovka et du système d’irrigation de Kakhovka, ainsi que des attaques contre le port fluvial nouvellement construit à Izmaïl. Les céréales ukrainiennes sont une cible évidente pour l’armée russe.
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Au cours des années de guerre totale, le pays a perdu une partie des marchés où il était l’un des principaux fournisseurs. Le blé russe évince l’Ukraine du marché africain.
Dans le même temps, les exploitations agricoles continuent de fonctionner dans les zones proches du front. Les agriculteurs reviennent dans les villes libérées et relancent leurs activités. Ils surmontent les difficultés liées à la destruction des équipements, aux champs minés et au manque de main-d’œuvre pour pouvoir continuer à travailler.
Partyzanske
Le village de Partyzanske est situé à 50 kilomètres à l’est de Mykolaïv. Il a été bombardé pendant huit mois, ce qui a endommagé ou détruit la plupart des maisons, l’école et la maison de la culture. Les bombardements provenaient de la ligne de front au sud, notamment du village de Blagodatne, où se trouve la ferme de Volodymyr Pradun, le personnage principal de cet article.

Le bus pour Snigurivka est parti de la gare routière de Mykolaïv à huit heures du matin presque vide. Ce type de transport est rare ici. Le bon état de la route menant à Snigurivka contraste avec celui de l’arrêt de bus, percés des trous visant ce qui était devenu un poste de contrôle. Derrière lui, sur les portes en fer des cours, la peinture autrefois vive est rongée par la rouille, la grille perforée par les balles et leurs éclats. Derrière les clôtures, on aperçoit les toits détruits des bâtiments, recouverts ici et là de bâches et de planches. Les murs des maisons sont abîmés, les bords des rues sont creusés de nids-de-poule entre des monticules de terre. Dans les cours, on aperçoit les restes rouillés et tordus de voitures et de tracteurs calcinés.
Le village semble abandonné seulement à première vue. Derrière la clôture détruite, un chien se met à aboyer. Dans la rue voisine, des chèvres se cachent à l’ombre des arbres qui ont survécu. Plus loin, on trouve une cour bien entretenue avec des maisons rénovées et même un parterre de fleurs soigné près de la clôture. Derrière une vieille voiture, un homme nous observe longuement et avec méfiance. Dans une autre cour, on voit un tas de céréales et un tracteur en état de marche. Partyzanske est partout entouré de champs semés de tournesols et de céréales.
Les villages voisins de part et d’autre du front

Derrière le village, les cratères d’obus se multiplient. Les maisons côtoient des entrepôts et des bâtiments isolés en ruines au milieu de terres en friche et d’herbes hautes. Dans ce paysage jaunâtre d’herbes sèches et de murs recouverts de lichen se détache un poteau électrique blanc tout neuf. Il reste encore six kilomètres à parcourir sur un chemin de terre pour atteindre le village de Blagodatne.
Au bord de la route, des champs de tournesols. Ici commence une zone cultivée, et on voit le premier panneau « Danger, mines ! » devant des herbes hautes et des buissons. Les panneaux sont placés tout le long de la route. Après 40 minutes de marche, nous rencontrons les premières personnes. Deux tracteurs avec des citernes se dirigent vers la route. À l’arrière de l’un d’eux est fixé le même panneau « Danger, mines ! », que le conducteur a probablement récupéré sur l’un des poteaux. Le chauffeur le transporte comme s’il s’agissait d’une récompense, un insigne scout obtenu pour avoir acquis une compétence particulièrement difficile.
La descente se termine près du canal, sur lequel passe un pont tout neuf. Devant celui-ci, une plaque explique que ce pont stratégique a été détruit par les occupants russes en avril 2022. En mai 2023, il a été restauré par les militaires du 36e régiment de reconstruction routière de Konotop. L’inscription se termine par des remerciements aux militaires et à tous ceux qui contribuent à la reconstruction de l’Ukraine.

Il n’était que neuf heures du matin, mais le soleil tapait déjà fort. Derrière le pont apparaît une vieille Moskvitch au capot ouvert, dans lequel s’affairent deux messieurs âgés. Les mécaniciens et le passager ont tous les trois les cheveux gris et le teint hâlé. Le soleil ne leur fait pas aussi peur que la voiture. Avant Blagodatne, les panneaux de mines se multiplient. On aperçoit dans l’herbe des restes de roquettes et du métal tordu. Au bord de la route s’amoncellent les restes d’arbres brûlés. Les traces des combats sont particulièrement nombreuses sur la ligne droite entre Blagodatne et Partizanske, ainsi que sur la route.
À deux kilomètres du village, les restes d’un véhicule militaire gisent sur le bord de la route. Un morceau de métal brûlé forme comme une fenêtre qui regarde les douilles des obus qui jonchent l’herbe. Le village est déjà visible. Les champs et la route sont si plats qu’il semble impossible de s’en approcher sans être remarqué. Tout comme il semble impossible de se cacher des balles dans cette plaine.
Blagodatne
Le village de Blagodatne a été occupé en août 2022. Les nombreux combats qui ont eu lieu dans la région ont endommagé ou détruit tous les bâtiments du village, détruit le pont qui reliait le village à la route menant à Mykolaïv, brûlé le matériel agricole des agriculteurs locaux et miné les champs. Il a été entièrement libéré le 9 novembre 2022.

En approchant du village, on entend soudain un grincement. Un son rythmé et aigu, celui du métal frottant contre le métal. Au début, on aurait dit que quelqu’un travaillait dans le village. À l’entrée, on aperçoit une croix métallique. Elle est abîmée, et le toit qui devait protéger l’icône du soleil et de la pluie vacille dans le vent et grince.
Blagodatne est dans un état pire que Partizanske. Les toits des maisons ne sont pas détruits, ils ont tout simplement disparu. Tout comme la moitié des murs. Dans les endroits les plus dévastés, on reconnaît l’emplacement des maisons aux poteaux noircis des clôtures et aux restes de murs peu élevés. Les cours sont envahies de hautes herbes et de buissons. Les abords du village sont jonchés de machines et de voitures calcinées.
Il n’y a aucune trace de matériel agricole ou de travaux agricoles, mais des graines de céréales éparpillées jonchent le sol. En traversant le village, j’aperçois quelques petites maisons rénovées et nouvellement construites. Il n’y a aucun panneau signalant la présence de mines. Comme l’expliqueront plus tard les habitants, on peut marcher partout où l’herbe est piétinée, mais il ne faut pas prendre de risques ailleurs.
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Les sapeurs du Service national des situations d’urgence ont été les premiers à entrer dans le village libéré. Les habitants racontent qu’ils sont arrivés et ont retiré les mines du village, puis ont montré aux agriculteurs comment se comporter. Ils leur ont expliqué quels obus et débris ils pouvaient retirer eux-mêmes et lesquels ne devaient pas être touchés. Immédiatement après sont arrivés les électriciens. « Nous ne croyions même pas qu’ils allaient rétablir l’électricité, mais les électriciens ont été formidables, ils ont tout fait rapidement », raconte un agriculteur. Sur fond de ruines noircies se détache un transformateur flambant neuf.

Les agriculteurs les plus endurants de Blagodatne
Roman Pradun dirige une entreprise agricole avec son père Volodymyr, qui travaille comme agriculteur depuis 15 ans. Le jour de notre rencontre, les Pradun récoltaient le blé. À dix heures, ils sont revenus du champ. Non pas parce qu’ils avaient terminé leur travail, mais parce que leur équipement était tombé en panne et qu’ils l’avaient réparé à la hâte. Avant la guerre, Volodymyr et Roman avaient réussi à constituer leur propre parc de machines agricoles. Ils cultivaient et irriguaient eux-mêmes de vastes superficies. Aucune machine n’a survécu à l’occupation. Au cours de la conversation, Roman a fait un geste vers les montagnes de ferraille dans la cour et a dit : « De la ferraille ». Les machines achetées après l’occupation avec des fonds rassemblés à la hâte sont déjà en panne et ont besoin d’être réparées.
Près des entrepôts, des montagnes de matériel brûlé. Près de plusieurs tracteurs détruits gît un véhicule blindé de transport de troupes brûlé appartenant aux occupants. Roman montre des piles d’obus près d’une clôture détruite. Les restes d’un « Kalibr » gisent près des débris d’autres missiles, de divers obus et de mines antichars. Les services spéciaux ont emporté le moteur, et le corps du « Kalibr » gît sous la clôture.

En évoquant le déminage, Roman fait l’éloge des hommes du Service national des urgences. Il dit qu’ils leur ont expliqué comment manipuler les explosifs et qu’il ne fallait pas les retirer eux-mêmes. Mais ils ont dû déminer de leurs propres mains tout ce qui leur tombait sous la main. Ils ont retiré des obus de mortier, des roquettes « Smerch » et des roquettes « Grad ». Certaines munitions ont explosé, mais Volodymyr dit : « Dieu merci, nous n’avons perdu que deux roues et une vitre à cause de ces explosions ».

Roman déminait les champs avec son père. Il montre sur son téléphone une vidéo où ils transportent avec précaution les ogives des obus qu’ils ont retirées du sol. Sur une autre vidéo, ils ont attaché une corde aux restes d’une roquette et la retirent lentement.
L’absence d’appareils électroménagers et de réfrigérateurs présente un avantage : les coupures d’électricité ne font pas peur aux Pradun. En cas de besoin, il y a un générateur, offert par des bénévoles anglais.
Le problème le plus urgent concerne l’eau potable. Les habitants de Blagodatne s’en procuraient à partir de puits qui ont été détruits. Des bénévoles se sont également chargés de leur restauration.
Derrière les équipements brûlés se trouvent les ruines d’un hangar. Il n’en reste qu’une structure aux portes trouées. C’est là que se cachaient les militaires russes. Volodymyr y a trouvé des restes d’équipement et des rations alimentaires. Lorsque Roman parle des envahisseurs, on sent sa haine personnelle envers les Russes qui sont venus ici. Pour lui, ce n’est pas un ennemi sans visage. Dans l’herbe, le fermier a trouvé un drone abandonné par les occupants. La carte mémoire contenait des conversations et des visages de Russes. Roman a remis le drone au SBU [services secrets ukrainiens – ndlr], car cela aidera à identifier les soldats.
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Depuis le hangar, nous nous dirigeons vers l’entrepôt de légumes en ruines. Le fermier en parle avec une tristesse particulière. Son père et lui ont construit ce bâtiment de leurs propres mains. Les murs épais de l’entrepôt et la ventilation permettaient de conserver longtemps les récoltes qui se détériorent rapidement. Cela augmentait les revenus et rendait les agriculteurs indépendants des fluctuations de prix. Aujourd’hui s’accumule près des murs détruits une montagne de céréales fraîchement récoltées pour les prochains semis.
Ces mêmes murs solides ont été utilisés par les occupants. Dans les entrepôts, Roman a trouvé des restes d’équipement militaire russe et ukrainien. Roman montre des mots griffonnés sur le mur brûlé d’un entrepôt. En regardant cela, il dit : « C’est tout ce dont ils sont capables. Ce n’est pas grave, nous reconstruirons. Mais nous reconstruirons, par dépit, encore mieux ».

D’autres agriculteurs ont eu plus de chance, dit Volodymyr. Ils ont reçu du matériel grâce à des subventions américaines. À la question de savoir s’ils ont essayé d’emprunter du matériel à d’autres, il répond que chacun s’occupe de ses propres affaires. Aujourd’hui, il n’y a pas de matériel pour arroser les terres, qui sont menacées par un été caniculaire record. Le même problème se pose avec les travailleurs : il ne reste plus personne ici qui puisse être embauché pour travailler dans les champs.
Avant la guerre, Volodymyr employait 30 personnes du village. Aujourd’hui, son équipe se compose de deux jeunes du coin et d’un conducteur de moissonneuse-batteuse. Roman se souvient qu’avant la guerre, le village était très animé et en plein développement. Grâce aux agriculteurs, les habitants avaient du travail presque toute l’année. Il n’y avait pas un seul lopin de terre inexploité autour du village. Aujourd’hui, on y trouve des herbes sauvages et des panneaux rouges signalant la présence de mines.
Depuis l’entrepôt, nous nous rendons dans le champ de blé voisin. Pendant que Roman et moi discutons, le travail continue. La moissonneuse-batteuse récolte les 30 derniers hectares de céréales. Après m’avoir brièvement parlé, le père de Volodymyr retourne au travail. Roman lui-même est régulièrement interrompu par des appels concernant la récolte. Aujourd’hui, à la fin de la moisson, la charge de travail est particulièrement importante. Le grain récolté par la moissonneuse-batteuse doit être pesé et transporté vers les silos. Le soleil monte de plus en plus haut et brûle de plus en plus fort.
Un jeune homme, assistant du conducteur, est assis sur le toit de la moissonneuse-batteuse. Il descend lorsqu’il faut décharger le grain, mais passe la plupart du temps assis au soleil, haut perché sur le toit de la cabine, se fondant dans les vagues d’air chaud.
Dans la conversation, Roman évoque souvent les militaires ukrainiens, avec gratitude pour ceux qui ont défendu cet endroit, et avec regret pour les blessés et les morts. « Nos collègues, ceux qui ont été blessés, ceux dont on n’a plus de nouvelles. » Roman dit que les anciens employés qui combattent actuellement souhaitent revenir travailler après leur service.
Les habitants de Blagodatne ont reçu des certificats pour un logement à Mykolaïv. Beaucoup ont profité de cette occasion pour quitter le village. Aujourd’hui, il manque des habitants pour redonner vie à ce village, comme au village voisin de Partizanske.
Pendant notre conversation, on entend des explosions assourdissantes. La ligne de front est à 40 kilomètres de Blagodatne. Les agriculteurs doivent non seulement se méfier des obus qui sont restés dans le sol, mais aussi surveiller les « nouveaux arrivages » et les menaces. Beaucoup de métal s’est ajouté dans le sol pendant l’occupation. À ma question sur les progrès réalisés depuis le retour à Blagodatne, Roman répond rapidement : « Le principal progrès, c’est d’être vivant et en bonne santé ».
Les Pradun ont proposé de me conduire jusqu’à la route pour m’éviter de revenir à pied sous la chaleur pendant une heure et demie à travers champs. Au moment de nous quitter, Volodymyr me serre la main et me sourit. Sa paume est grande, sèche et chaude, comme la terre réchauffée par le soleil. Nous nous sommes dit au revoir, Volodymyr a plongé dans les hautes herbes au bord du champ. Une minute plus tard, il en est ressorti la tête toute mouillée, projetant des gouttes d’eau. « Il y a un canal derrière les herbes », a expliqué Roman. Rafraîchi, Volodymyr est retourné au travail.
Les prix du grain, comme le disent les Pradun, sont trop bas. À cause des entrepôts détruits, ils ne peuvent pas le vendre progressivement, à un prix plus avantageux. Tout le grain sera vendu immédiatement aux silos. Les bénéfices doivent être suffisants pour faire face aux dettes, à la réparation des machines, aux coupures d’électricité potentielles en hiver et pour se préparer à la saison suivante. Au risque d’avoir une activité non rentable s’ajoute le risque pour la santé et la vie que prennent les Pradun en travaillant dans les territoires libérés, à seulement 40 kilomètres de la ligne de front.


