Nadiya Balovsiak Professeur agrégé du Département des communications médiatiques de l'Université Catholique d'Ukraine

Pourquoi l’Internet russe s’est révélé plus vulnérable que l’Internet ukrainien

Guerre
27 octobre 2026, 10:01

La Russie a mis en place un « Internet souverain » sous la forme d’un système de contrôle centralisé, tandis que l’Ukraine a conservé un réseau composé de milliers de fournisseurs d’accès indépendants. Les attaques contre les infrastructures ont montré que la première architecture est vulnérable et comporte plusieurs points de défaillance, tandis que la seconde, bien qu’elle perde certains nœuds, conserve son intégrité.

L’Ukraine a fait face à une invasion à grande échelle avec un réseau Internet composé de milliers de fournisseurs d’accès indépendants et de centres de données répartis dans tout le pays, sans centre de contrôle unique. Au cours de ces mêmes années, la Russie a mis en place un modèle opposé, avec une gestion centralisée du trafic. Les récentes attaques contre l’infrastructure numérique ont mis à l’épreuve ces deux architectures. La centralisation, conçue comme un outil de contrôle, s’est avérée être, dans ces conditions, un point de défaillance, tandis que le réseau ukrainien, très ramifié, a pu préserver sa connectivité et son fonctionnement.

Attaques contre les centres de données : premier test en conditions réelles

Fin septembre 2026, la Russie a commencé à frapper de manière ciblée les infrastructures numériques de Kyiv. Dans la soirée du 23 septembre, le bâtiment du centre « Parkovy », qui abrite un grand centre de données, a été pris pour cible. Cette frappe contre les équipements clés des fournisseurs d’accès a privé d’Internet environ 100 000 clients dans la capitale et sa région. Dès le 26 septembre, le centre de données Cosmonova a subi des dégâts considérables ; il a complètement cessé de fonctionner, ce qui a perturbé la diffusion de plusieurs chaînes de télévision et entrainé des dysfonctionnements chez les fournisseurs d’accès.

En quelques jours, les clients du centre de données « Parkovy » ont déployé leurs propres données sur des sites de secours situés dans des pays de l’UE, et les activités des clients de Cosmonova ont également repris. Ces attaques n’ont pas entravé le fonctionnement des services publics. Selon la ministre de la Transformation numérique, Oksana Ferchuk, de nombreux centres de données de Kyiv ont été touchés et ont cessé de fonctionner au cours du mois de septembre 2026, mais les services numériques publics continuent néanmoins d’être fournis grâce à la mise en place préalable de ressources informatiques de secours, notamment dans des espaces de stockage dans le cloud, à l’étranger et dans des centres de données souterrains. Dès décembre 2022, la société Amazon et sa plateforme Amazon Web Services ont contribué à la migration « vers le cloud » d’une centaine de registres publics ukrainiens.

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La partie russe a été confrontée à un scénario inverse. Le centre de données de « Yandex » situé à Sasovo, dans la région de Ryazan, a été touché dans la nuit du 7 au 8 octobre ; le lendemain, une installation à Kaluga a été attaquée, et le 11 octobre, le centre de données de Vladimir a cessé ses activités. Ainsi, en l’espace d’une semaine, les Forces de défense ukrainiennes ont réussi à frapper trois des cinq principaux centres de données de l’entreprise. Tout cela a entraîné la mise hors service de toute une série de services de l’entreprise. Selon les données de NetBlocks, après l’attaque contre Vladimir, le trafic de Yandex Cloud a chuté à 30 %, et celui des autres services de « Yandex » à plus de 60 %.

Le 14 octobre, des drones ont également attaqué le centre de données de la « Sberbank » dans la région de Saratov. Le 18 octobre, des drones ukrainiens ont attaqué le centre de données de VK à Saint-Pétersbourg, après quoi les utilisateurs se sont plaints de dysfonctionnements sur ce réseau social russe.

Il est difficile de comparer statistiquement les attaques contre les infrastructures numériques ukrainiennes et russes, en partie en raison du manque d’informations complètes sur ces attaques. Cependant, la différence quant à leur impact destructeur est plus qu’évidente. À Kyiv, seules quelques plateformes ont été mises hors service ; les services publics numériques continuent de fonctionner grâce à des copies distribuées, hébergées dans différents centres de données à travers le monde. En Russie, en revanche, l’attaque contre les centres de données a touché des dizaines de services en ligne.

Sergey Petrenko, ancien directeur de « Yandex Ukraine » et entrepreneur dans le domaine des technologies, explique dans son blog la raison principale de cette différence de résultats : « En Ukraine, avec notre décentralisation, il n’y a tout simplement pas une ou deux entreprises de ce type qui concentreraient tous les services numériques, et même les attaques contre les leaders incontestés du marché ne bouleversent pas la vie des gens ».

Une structure verticale plutôt qu’un réseau

La politique russe en matière d’Internet au cours de la dernière décennie a été plus que cohérente. Son objectif n’était pas la résilience du réseau, mais son contrôle. La loi sur l’« Internet souverain », signée en mai 2019, a obligé les opérateurs à mettre en place des dispositifs techniques de lutte contre les menaces (appelés « boîtes noires »), placés sous le contrôle de Roskomnadzor. Ces dispositifs permettent de filtrer, de ralentir et de bloquer le trafic de manière centralisée, et, en théorie, d’isoler le segment russe du réseau mondial.

Il est important de comprendre que ces « boîtes noires » ne sont pas de simples filtres. Il s’agit d’un système d’analyse approfondie du trafic, déployé au sein des réseaux des opérateurs, qui permet de ralentir de manière sélective certains services. Le ralentissement de Twitter en 2021 en est un exemple frappant, tout comme les attaques progressives contre YouTube, auxquelles peu de gens croyaient au début de la guerre. Ainsi, dès le début de la guerre à grande échelle, les coupures et les restrictions sur l’Internet russe sont devenues un outil habituel pour les autorités.

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Après 2022, cet outil a été pleinement mis à profit. Facebook, Instagram et Twitter ont été bloqués ; à partir de l’été 2024, YouTube a été ralenti ; en 2025, les appels sur WhatsApp et Telegram ont été restreints. C’est précisément cette architecture, qui rend la censure efficace, qui engendre des risques systémiques. Le plus évident d’entre eux est celui des points de défaillance uniques, ce qu’ont d’ailleurs démontré les conséquences des attaques ukrainiennes contre les centres de données russes.

Le chaos, qui s’est révélé être une ressource

Le modèle ukrainien s’est construit selon des principes opposés. Dans les années 1990-2000, le marché de l’accès à Internet ou aux centres de données s’est développé sans plan centralisé. Plusieurs milliers de fournisseurs d’accès ont vu le jour, dont beaucoup étaient des réseaux locaux propres à certaines villes, certains quartiers, voire certains immeubles, qui s’interconnectaient via de nombreux points d’échange de trafic et disposaient de différentes sorties vers le monde extérieur. En termes de résilience, ce chaos s’est avéré être un atout : lorsqu’un itinéraire est coupé, le trafic emprunte un autre ; lorsqu’un fournisseur d’accès cesse de fonctionner, un autre, voisin, prend le relais.

Il n’existe pas de monopole sur le marché ukrainien, et ce qui constitue le principal facteur de notre résilience à cet égard, alors que la guerre en est à sa cinquième année. Même les mesures restrictives — le blocage des ressources russes depuis 2017, mis en œuvre par les fournisseurs d’accès eux-mêmes sur la base des décisions du Conseil national de sécurité et de défense — n’ont pas conduit à la création d’un système centralisé unique de gestion de l’Internet ukrainien. Il n’existe pas chez nous de point de contrôle unique que l’on pourrait s’emparer ou détruire.

Des décisions prises sous les tirs

Une partie de la résilience de l’Internet ukrainien a été mise en place de manière délibérée et rapide dès le début de la guerre. La loi « sur les services cloud » a été adoptée le 17 février 2022, une semaine avant l’invasion. Et les modifications apportées à l’état d’urgence ont permis de conserver les registres et les données critiques à l’étranger : le ministère du Numérique les a transférés vers les clouds des principaux fournisseurs, et une partie des données a été physiquement exfiltrée au printemps 2022. En mars 2022, les opérateurs de téléphonie mobile ont mis en place l’itinérance nationale : un abonné dont le réseau a perdu sa couverture peut se connecter à n’importe quel autre opérateur. Les opérateurs ont investi dans des batteries et des générateurs pour leurs stations de base, l’État et les collectivités locales ont créé des « points de résilience », tandis que des dizaines de milliers de terminaux Starlink ont comblé les lacunes là où les infrastructures terrestres avaient été détruites.

Réserve réglementaire

Au fil du temps, l’État a fait de la résilience des réseaux une exigence obligatoire. L’arrêté n° 539/2344 de l’Agence nationale des télécommunications (ANCT), qui a modifié l’arrêté n° 154/1959, oblige les opérateurs de téléphonie mobile à garantir la disponibilité des services pendant 10 heures en cas de coupure d’électricité, à leurs propres frais. Auparavant, l’exigence minimale en matière de disponibilité des communications était de quatre heures.

Parallèlement, l’État a soutenu la transition vers des réseaux optiques fonctionnant même en cas de coupure d’électricité, à savoir ceux basés sur la technologie GPON. Le gouvernement a autorisé les opérateurs et les fournisseurs d’accès à exempter du service militaire les employés chargés de la construction des réseaux GPON. Ce résultat s’est reflété dans les statistiques d’utilisation de cette technologie. En un an et demi, le nombre de foyers équipés du GPON est passé de 2,5 à 3,9 millions, ce qui représentait 46 % des utilisateurs de toutes les technologies d’Internet fixe. Selon les données du ministère du Numérique, en 2025, la part des utilisateurs de cette technologie a atteint 53 %, et après le début des coupures de courant répétées, le nombre de demandes de raccordement a presque doublé.

Les faiblesses du modèle ukrainien

Il est toutefois évident que l’Internet ukrainien présente de nombreux problèmes. Par exemple, la cyberattaque de décembre 2023 contre « Kyivstar », dont l’Ukraine a imputé la responsabilité au groupe russe Sandworm, a privé de réseau mobile des millions d’abonnés pendant plusieurs jours. Elle a montré que même sur un marché décentralisé, les grands acteurs disposent de noyaux concentrés, et que ces noyaux peuvent être touchés.

La dépendance vis-à-vis de Starlink constitue un autre problème, car elle implique une dépendance vis-à-vis d’une entreprise privée détenue par des intérêts étrangers et obéissant à sa propre logique politique. Les services cloud proposés par des fournisseurs étrangers offrent une résilience géographique, mais comportent des risques juridictionnels et contractuels.

Des objectifs différents, une durabilité différente

La Russie a conçu son réseau dans une optique de contrôle plutôt que sur la résistance aux attaques physiques, et ces objectifs sont contradictoires : le contrôle exige une centralisation, tandis que la résistance aux attaques nécessite une architecture distribuée. Les « boîtes noires » de Roskomnadzor nécessitent une gestion centralisée du trafic, ce qui crée des nœuds dont la défaillance affecte des segments entiers du réseau. Il en va de même pour les services : les équivalents russes des plateformes mondiales survivent grâce au blocage de leurs concurrents, à la préinstallation obligatoire et aux pressions exercées sur les entreprises, ce qui concentre les utilisateurs et le trafic entre les mains de quelques sociétés.

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C’est pourquoi la mise hors service des trois centres de données de « Yandex » a entraîné l’interruption immédiate de dizaines de services, et non de services isolés. Pour les autorités, c’est un prix acceptable : les pertes pour l’économie et la fiabilité des services sont compensées par le contrôle des communications, et elles tolèrent les coupures justifiées par des raisons de sécurité. De plus, tout outil permettant de désactiver ou de ralentir le réseau devient également une surface d’attaque.

L’Ukraine s’est basée sur un autre critère : le système doit continuer de fonctionner même si certains de ses éléments sont détruits. Les registres contenant les données publiques sont conservés à l’étranger, les opérateurs de téléphonie mobile assurent l’itinérance nationale, et l’autonomie requise pour les stations de base est passée de quatre à dix heures.

Les limites de cet avantage

L’avantage du modèle ukrainien est d’ordre architectural, mais il n’est pas garanti. L’attaque contre « Kyivstar » a montré que, sur un marché décentralisé, les grands acteurs disposent de noyaux concentrés, tandis que Starlink et les clouds étrangers transfèrent une partie de la résilience hors de la juridiction ukrainienne. Par conséquent, le maintien de cet avantage dépend de décisions concrètes : mise en place de solutions de secours pour les opérateurs d’infrastructures critiques, création de canaux dorsaux propres, diversification des communications par satellite et concurrence entre les fournisseurs.