Olga Petrenko-Tseunova Critique littéraire, professeure à l'Académie « Mohyla », responsable de la rubrique historique au Tyzhden

Le Musée de l’architecture de Pirogiv : un concentré du paysage national

Culture
10 août 2026, 06:15

En visitant le musée en plein air de Pirogiv, le plus grand en Europe, on ne peut s’empêcher de réfléchir à de nombreux aspects de la culture ukrainienne : son identité, son rapport avec l’idéologie communiste et ses symboles.

1. L’identité populaire

Le nom officiel « Musée de l’architecture et des traditions populaires » a une consonance très marxiste. Le terme « populaire » était ici implicitement opposé à ce qui est élitiste, seigneurial ou aristocratique, tandis que le village apparaît comme l’incarnation même de l’identité ukrainienne. Au XIXe siècle, les « narodniki » avaient leur propre point de vue sur cette question : ils cherchaient parmi les paysans des sources d’identité non russifiées. Par la suite, les modernistes, de Lessia Oukraïnka à Mykola Zerov, se sont opposés à l’assimilation de ce qui était typiquement ukrainien à ce qui était rural, rappelant que la culture ukrainienne comportait également une dimension cultivée.

La politique bolchevique reposait sur un double langage et des manipulations idéologiques. D’un côté, le régime affirmait soutenir la paysannerie pauvre aux côtés de la classe ouvrière, qu’il considérait comme son pilier ; de l’autre, il détruisait systématiquement le monde rural ukrainien et sa culture rurale. Les autorités proclamaient leur respect pour le travail paysan, décernaient des médailles aux trayeuses et nommaient députées des cultivatrices de betteraves, tout en condamnant les paysans en tant qu’« ennemis du peuple ».

En fin de compte, l’une des stratégies de lutte contre l’indépendance ukrainienne a consisté à inculquer un sentiment d’infériorité en associant l’ukrainien à ce qui est rural, archaïque et provincial. Malheureusement, depuis l’indépendance, cet ensemble de représentations a été repris sans discernement, sans que l’on ait jamais compris en quoi résidait le problème des couronnes de fleurs en plastique, des toits de chaume et autres attributs kitsch qui ne permettent en rien de se rapprocher de la compréhension de « l’architecture et des modes de vie populaires ».

2. Une double fidélité

Le « Musée de l’architecture populaire » de Kyiv a été fondé en 1969 ; il a fêté cette année son 50e anniversaire, car le compte à rebours commence en 1976, année où le musée a accueilli ses premiers visiteurs. Son fondateur est l’académicien Petro Tronko.

La figure de Tronko incarnait tout le paradoxe de la nomenklatura soviétique : fonctionnaire convaincu et membre du Komsomol depuis 1937, il a fait carrière dans le domaine de l’idéologie (chef du département de la propagande du Comité central du Parti communiste ukrainien, secrétaire du Comité régional de Kyiv) tout en devenant l’un des principaux artisans de la préservation du patrimoine ukrainien. Il parvenait en quelque sorte à servir le régime tout en promouvant les commémorations des anniversaires de Hryhory Skovoroda, de Taras Chevtchenko, de Lessia Oukraïnka et d’Ivan Franko, en lançant les célébrations du 1 500e anniversaire de Kyiv et en faisant pression pour la restauration de la Porte d’Or. Il est symbolique que Tronko ait présidé le comité de rédaction de l’ouvrage emblématique en plusieurs volumes « Histoire des villes et villages de la République Socialiste Soviétique d’Ukraine », dans lequel figurent à la fois de nombreuses informations précieuses et beaucoup de futilités.

Il convient de garder ce contexte à l’esprit en explorant les salles du « Musée de l’architecture et des traditions populaires ».

« Pour une culture colonisée, qui se développe depuis longtemps sous le joug impérial, le problème de l’adaptation, du déchirement intérieur, du camouflage, ainsi que la nécessité d’un jeu complexe avec le dogme idéologique dominant, devient aigu et douloureux. L’individu est contraint de travailler à la fois pour le système et contre lui », écrit spécialiste ukrainienne de la littérature Vira Ageeva à propos de ces personnes. C’est dans cette même cohorte que se trouvaient les poètes ukrainiens Maksym Rylsky, Mykola Bazhan et bien d’autres personnalités, qui n’ont pas opté pour une confrontation directe avec le système, ont profité des avantages accordés, mais qui ont discrètement fait avancer la cause ukrainienne. On peut leur reprocher certaines choses, mais on leur doit aussi beaucoup. S’ils avaient été plus déterminés, aurions-nous eu davantage, ou n’aurions-nous même pas eu cela ?

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Depuis l’indépendance, cet héritage complexe n’a jamais été véritablement assimilé. En 1992, l’ancien idéologue du parti communiste, Petro Tronko, a pris la tête du projet « Réhabilités par l’histoire », visant à documenter les crimes de ce même système avec lequel il avait collaboré. Et l’année dernière, à l’occasion du 110e anniversaire de sa naissance et du 14e anniversaire de sa mort, une cérémonie de prière a été organisée au monastère Saint-Michel-au-Dôme-d’Or en sa mémoire, car c’est lui qui avait été à l’origine de la restauration de cette cathédrale à Kyiv.

Il est intéressant de noter que le musée en plein air de Lviv a été fondé presque simultanément, en 1971, mais dans un contexte quelque peu différent, celui de l’exposition régionale de Galicie de 1894. Malgré sa vision, à sa manière, coloniale, de l’identité ethnique et du mode de vie houtsoule (une population montagnarde ukrainienne des Carpates – ndlr), l’idée d’Ilarion Sventsitsky, qui avait lancé le projet de création d’un musée en plein air, similaire au Skansen de Stockholm dès la fin des années 1920, les efforts de préservation de la culture ukrainienne déployés par Klémentiy et Andriy Sheptytsky, Mykhailo Darahan, Ivan Krypiakevych, Mykhailo Voznyak, Iryna Wilde, Filaret Kolessa, ainsi que de nombreux muséologues et intellectuels, ont permis la sauvegarde de ce patrimoine.

Dans son récit sur son histoire, Le bosquet de Chevtchenko ne prend pas comme point de départ l’autorisation soviétique de 1971, mais évoque les initiatives antérieures menées par des personnalités ukrainiennes. Il souligne également comme axe principal les efforts de la communauté pour résister au système, par exemple, par la renaissance des traditions de célébration de Noël et de Pâques grâce aux efforts de la Société du Lion à la fin des années 1980, dont le centre névralgique était précisément Le bosquet de Chevtchenko.

3. Espace et temps

Il est également intéressant de noter la manière dont l’espace est structuré du Musée de Pirogiv. Quelles sont les régions historiques mises en avant ? Polissia, Slobojanchtchina, Poltavshchyna, Naddniprianshina, Carpates, Podillia et région Sud. De toute évidence, l’une des raisons tient à la présence et à l’accessibilité de bâtiments historiques provenant précisément de ces régions, mais ce découpage reflète également un discours idéologique plus large.

Il serait souhaitable que, pour les écoliers, les étrangers et autres touristes visitant Pirogiv, la culture ukrainienne ne soit pas réduite à la formule « comment vivaient nos ancêtres dans un village ukrainien », mais qu’on souligne qu’avant le XIXe siècle, l’espace socioculturel ukrainien ne connaissait pas cette division conflictuelle entre ville et campagne, qu’il n’y avait pas de « main de fer de la ville », ni de province aux connotations négatives. Que les cosaques et les roturiers les plus aisés vivaient eux aussi dans des maisons, même si celles-ci étaient un peu plus grandes. Que ces maisons, celles des propriétaires terriens aisés et travailleurs, de l’élite rurale, étaient si bien entretenues, si pittoresques, avec autant de coffres. Qu’on y trouvait aussi une administration rurale, des écoles et des églises, où priaient côte à côte les hetmans et les officiers supérieurs, faisant eux aussi partie de la population locale.

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L’exposition « Le village ukrainien du milieu du XXe siècle » occupe une place à part. Une employée s’étonne de notre désir de nous y rendre et nous conseille plutôt de faire un détour par le Podillia. Il est intéressant d’observer les changements dans cette partie « soviétique ». Ces derniers temps, on a sacrifié l’authenticité des intérieurs et, dans le cadre des efforts de décommunisation, on a installé tantôt un petit drapeau bleu et jaune, tantôt une icône dans les pièces soviétiques. Le potentiel de ces bâtiments est le moins exploité : alors que dans les autres sections ethnographiques de Pirogiv, on organise des événements festifs comme Noël, Kolodiy, Pâques, Koupala, la fête du blé, la fête de la Protection de la Vierge, ici, il ne se passe pour l’instant rien. Pourtant, cet espace pourrait servir de cadre à des discussions sur la vie du village ukrainien sous un régime totalitaire, avec des lettres de dissidents (comme celle de Stous, qui a travaillé pendant trois mois comme professeur de langue et de littérature ukrainiennes dans le village de Taoujne, dans la région de Kirovohrad), des informations sur les « minusniki » et l’interdiction de vivre en ville en tant que pratique répressive, ainsi qu’une analyse critique de films.

4. Symboles

Les panneaux indiquant la direction des domaines, arborant le logo bien visible du sponsor « Pervak » plongent le visiteur dans l’atmosphère de ces mêmes stéréotypes sur la culture traditionnelle ukrainienne dont on se passerait bien.

Le nouveau mécène, MHP [entreprise agro-industrielle ulrainienne – ndlr] met en avant ses dons de manière plus responsable ; ainsi, par exemple, la plaque commémorative de la restauration du moulin à vent du village d’Oleksandrivka, dans le sud du pays, s’intègre de manière relativement harmonieuse. On ne peut pas en dire autant de la blouse portant le logo de MHP sur les épaules d’une employée qui arrose les fleurs dans la cour de l’église en bois Sainte-Paraskeva, datant du XVIIIe siècle.

Peut-être qu’un jour, une application pratique dotée d’un GPS sera mise pour permettre aux visiteurs de Pirogiv de parcourir ce vaste domaine et de voir en ligne dans quelle région ils se trouvent et quelles découvertes les attendent. Mais pour l’instant, le réseau mobile ne fonctionne même pas partout ici ; on peut donc flâner au hasard, s’imprégner des couleurs du paysage national et se remémorer des allusions littéraires.

Quand on respire l’odeur d’une maison, qu’on passe devant de majestueux moulins à vent, qu’on regarde la viorne rougir, remontent immanquablement à la mémoire des vers tirés de chansons, de poèmes ou de romans. Ce paysage archétypal, avec son ciel bleu et son champ jaune, ne peut tout simplement pas ne pas nous toucher.