Alla Lazaréva Rédactrice en chef adjointe, correspondente à Paris du journal Tyzhden

En Crimée, le doute

GuerrePolitique
4 juillet 2026, 13:37

L’armée ukrainienne bombarde sans relâche les centrales électriques de Crimée. A la guerre comme à la guerre : les stations de Stary Krym et de Belogorsk ont été détruites. À Dzhankoy, en raison du manque d’électricité, l’eau n’est désormais distribuée que selon un horaire fixe, à raison de six heures par jour.

« Nous aussi, nous faisons partie de votre… nation », gémissent les Criméens sur les réseaux sociaux, s’adressant aux Ukrainiens. « Dites, les Ukrainiens, ça suffit peut-être ? »

Inattendu, n’est-ce pas ? Certes, les files d’attente aux stations-service de Crimée sont un inconvénient. Mais ce n’est pas la pire chose qui puisse arriver. Pourtant, les habitants s’agitent. Ils se sont mis à parcourir la péninsule avec des bidons vides en main et, surtout, à se demander d’où venait la cause de ces problèmes auxquels personne ne s’attendait.

Il semblerait que les sanctions ukrainiennes contre les raffineries russes soient plus efficaces que celles de l’Occident. Les habitants de la Crimée se sont rappelé soudainement qu’ils avaient, quelque part au fond de leurs tiroirs, des passeports ukrainiens. Et si tel est le cas, l’Ukraine – leur mère patrie – devrait protéger ses enfants égarés, plutôt que de les éduquer à coups de bombardements et de pénuries. Telle est la logique qui ressort des nombreuses publications sur les réseaux sociaux.

Ce thème a été habilement repris par la journaliste russe Ioulia Latynina, qui ne fait plus d’effort pour se faire passer pour une « gentille Russe ». « Si des habitants de Crimée sont les Ukrainiens, pourquoi les Forces armées ukrainiennes privent-elles leurs propres citoyens d’électricité et d’essence ? », dit-elle avec une naïveté feinte, bien que cette formule puisse facilement être retournée contre elle. Si Moscou considère le Donbass comme russe, pourquoi son armée lui inflige un tel sort? Dans leur ensemble, les troubadours de l’empire ne se soucient guère de ces détails. En revanche, l’évolution des discours des habitants de la Crimée est nettement plus intéressante.

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Un jour, lors d’un direct à la télévision française, un présentateur m’a posé la même question deux fois : « Est-ce que l’Ukraine veut vraiment récupérer la Crimée ? » . Il insistait sur le fait qu’en 12 ans, toute une génération a grandi avec des manuels russes. Que la population locale, selon lui, est tout à fait loyale envers Moscou. « Et si Kyiv reprenait la péninsule par la force des armes, cela ne ferait que rallier contre elle une population déjà hostile. On ne peut pas forcer l’amour ! », a-t-il clamé avec beaucoup de certitude.

Mais regardez ce à quoi nous assistons actuellement. En Crimée, les pénuries d’essence et d’électricité sont constantes. Les files d’attente aux points d’entrée et de sortie du pont de Kertch s’étendent à perte de vue. Sans compter cette chaleur qui fait fondre les cerveaux. Et malgré tout, une partie des habitants natifs de Crimée traverse, semble-t-il, un processus de prise de conscience.

« Qui sommes-nous, de qui sommes-nous les enfants, de quels parents ? Comment se fait-il que la Russie soit incapable de nous protéger, de nous nourrir, de nous fournir du combustible et de l’électricité ? ». La conscience du « monde russe » repose sur l’idée d’un tsar tout-puissant. Dès que le tsar s’avère être un « faux », la verticale s’effondre comme un château de cartes. Elle perd ses fondations.

Et la suite alors ? Il est évident que ce public surpris et désorienté ne se précipitera pas en masse pour adhérer au mouvement « Ruban jaune » qui résiste à la Russie dans les territoires occupés, ni ne se mettra à faire exploser les voitures des occupants. Tout n’est pas si simple. Mais durant les siècles, ce sont précisément les doutes du citoyen lambda qui constituent le talon d’Achille de la Moscovie. Toutes ces « blagues sur Brejnev » qui, en leur temps, ont miné les fondations de l’URSS, ce pluralisme spontané du début du XXe siècle et ce mouvement des Lumières qui ont ébranlé l’empire tsariste…

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Le doute est une arme fatale contre le totalitarisme russe. L’histoire regorge d’exemples qui montrent que la grande majorité de la population de l’empire est toujours conformiste. Elle s’adapte aux conditions dans lesquelles elle est amenée à vivre, elle se plaint, s’indigne, fait du tapage, mais ne se révolte pas. Seules des circonstances exceptionnelles peuvent transformer un conformiste en révolutionnaire. C’est pourquoi il ne faut pas s’inquiéter outre mesure des défis auxquels l’Ukraine sera confrontée lorsqu’elle reprendra le contrôle de la Crimée. Ces défis existeront inévitablement, et le chemin ne sera pas facile. Mais il ne sera pas insurmontable non plus.

Car les Criméens ont commencé à douter en masse. Ils constatent que la Russie ne se presse pas de résoudre leurs problèmes, voire qu’elle n’est pas en mesure de les résoudre aujourd’hui. L’envahisseur s’affaiblit, et ses nouveaux sujets, les habitants de la Crimée, commencent, même si c’est avec un sarcasme feint, à s’adresser aux Ukrainiens : « Nous aussi, nous faisons partie de votre… nation ».

Au fil des millénaires, toutes sortes d’envahisseurs sont passés par cette terre ! Les Russes, au total, n’y sont restés que 177 ans. Il est peut-être temps de partir pour eux ? Leur tsar apparaît tellement impuissant contre les drones ukrainiens.