Andriy Dobrovolsky, nom de guerre Koum (« le compère ») est un vétéran de la guerre russo-ukrainienne depuis 2014. Il a servi dans bataillon « Dnipro-1 » et, lors de la retraite d’Ilovaïsk, il a été blessé à la colonne vertébrale pour la première fois, ses jambes ont ét temporairement paralysées. Après avoir connu une longue période de traitements en Ukraine et en Lituanie, ainsi que de nombreuses opérations, il a pu remarcher et a repris du service dans le département des ressources humaines de son unité. Aujourd’hui, malgré son handicap, la déficience fonctionnelle de sa jambe droite et de fortes douleurs au rachis, Andriy peut reconduire, il fait preuve d’une grande volonté de continuer à vivre et nourrit un rêve : voir l’État agresseur réduit en cendres.
En février 2022, il a eu une nouvelle occasion de reprendre des missions de combat. Malheureusement, ses projets de vie ont basculé en un instant : Andriy a été blessé sur une mine à fil-piège et a perdu son pied gauche. Par la suite, une prothèse lui a été posée.
Nous avons discuté pendant deux heures avec lui de son parcours de combattant, de ses motivations, projets d’avenir et de l’attitude respectueuse de l’Etat et de la société envers ses anciens combattants. L’entretien aurait pu durer plus, mais des douleurs dorsales lui interdisent une longue pose assise.
— Tu peux parler de ton parcours de combattant à partir de 2014 ? Quand as-tu rejoint l’armée comme engagé volontaire et à quel moment as-tu ressenti le point de non-retour à ta vie civile de jadis ?
– Tout a commencé le 13 juin 2014. Le 12 mai, j’ai été enrôlé comme policier dans le bataillon Dnipro-1. Puis s’en suivit une courte formation, et le service aux élections présidentielles anticipées en Ukraine. Ensuite, direction l’aéroport de Marioupol, où nous nous sommes préparés à neutraliser les séparatistes et leurs cellules ennemies. Pour la première fois, j’ai ressenti ce que c’était que de vrais tirs, et j’ai entendu la mitrailleuse Utyos au niveau de la rue Gretska. C’est ainsi que mon parcours de combattant a commencé.
Mais la première véritable expérience du combat, je l’ai acquise à Ilovaïsk, où nous avons été positionnés en août 2014. Le premier point de non-retour a été le 18 août, lorsque nous avons perdu nos camarades Roman Kharchenko et Serhiy Tafiytchouk.
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Nous étions aux abords d’Ilovaïsk sous le commandement de Vyacheslav Petchenenko, répartis en deux groupes, un à droite et l’autre à gauche derrière un char. Le char a visé des blocs de béton, mais sans parvenir à les percer, et nous avons décidé de faire un détour. Nous avons approché la périphérie de la ville, le dépôt ferroviaire, quand les tirs de mortier nous ont couverts. Le chef de groupe, Serhiy Olechtchenko, a donné l’ordre de pénétrer les lieux, mais un feu nourri ne leur a pas permis de le faire. On a pu évacuer Roman, mais pas Serhiy Tafiytchouk, pas tout de suite. Il y a eu plus de dix blessés, le sol était couvert de sang, de boue et de poussière.

C’était terrifiant, et à ce moment, nous ignorions que ce n’était que le début. Certains d’entre nous avaient connu les combats dans le Secteur M, mais nous, nous n’avions jamais vu un tel enfer.
Le lendemain matin, le commandant du bataillon, Youri Bereza, nous a demandé qui allait continuer la mission et qui allait rester sur place. Les blessés ont été transportés vers Dnipro. Puis, avec les bataillons Chakhtarsk et Azov, nous nous sommes mis à pénétrer la ville du côté du village de Vynohradove. Le bataillon Donbass est entré par l’ouest. Nous ne savions pas comment prendre la position, car dès la matinée les frappes aux mortiers avaient repris. Le 20 août, nous et plusieurs dizaines d’hommes de différents autres bataillons, nous sommes retranchés dans une école maternelle. Nous avons gardé le périmètre et gardé la position.
Le 24 août, nous avons réalisé que l’ennemi avait dégradé les voies d’accès et les voies de retraite autour de nous. Un soupçon s’est alors installé : on avait pu entrer dans la ville trop rapidement et trop facilement. On a appris que les Russes s’infiltraient sur le territoire ukrainien. Le nombre de blessés augmentait, nous avons dû nous replier vers l’école. Les uns criaient qu’il fallait tenir la position, les autres qu’il fallait battre en retraite. L’ennemi a commencé de pilonner l’école. Le 26 août, Anton Khorolsky et Vasya Savtchenko ont péri, et il y a eu beaucoup de blessés… Ce jour-là, Andriy Savtchouk a été blessé et il est décédé le 31 août à l’hôpital.
Nous étions tous épuisés, il n’y avait plus de réserves d’eau, ni de nourriture, la réalité semblait être déformée. Nous ne savions pas où passer la nuit ni quoi manger, les stocks de munition étaient sur le point d’être épuisés. Rester en ville n’avait plus aucun sens : soit on partait, soit on allait tous y mourir…

— Comment le retrait s’est-il passé et qu’est-ce qui t’est arrivé lors de la sortie du corridor d’Ilovaïsk ?
– Au soir du 28 août, les commandants ont décidé le retrait et les Russes ont promis de ne pas ouvrir le feu. Il ne nous restait presque rien : ni équipement, ni munitions, tous les véhicules étaient hors d’usage. Nous cherchions de l’eau dans des puits. Puis nous nous sommes avancés vers la caserne des pompiers, vers Starobecheve. Je me souviens d’un chevreau qui a accouru vers nous pour jouer, il fourrait son museau dans nos mains. À 5 heures du matin, nous étions déjà prêts et nous nous sommes mis en route pour Mnogopillya, pour rejoindre une colonne qui se formait. Les itinéraires ont été tracés et nous avons appris que les parties en conflit s’étaient concertées et mises d’accord sur des couloirs de sortie. Nous avons pu enfin souffler. Nous avons trouvé un kiosque abandonné avec de l’eau minérale et de la limonade : nous pouvions enfin boire. Et nous nous sommes mis en route à travers les champs. Mais très vite, les frappes ont repris.
Notre voiture était au milieu de la colonne. Sur les ondes les signalements de nombreux blessés ont repris. Lorsque les balles se sont mises à toucher notre fourgonnette, il est devenu évident qu’il fallait riposter avec les moyens du bord. Quelques cartouches, quelques obus explosifs à fragmentation, six tirs de lance-roquettes. Nous étions pris sous le feu des canons, des mortiers et des mitrailleuses.
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Le véhicule avait déjà les pneus crevés et roulait sur les jantes à travers des champs de tournesols et de maïs. Nous l’avons abandonné et pris ce qu’il y avait de plus précieux. Nous avons continué à pied, puis avons aperçu deux véhicules blindés légers polyvalents et avons sauté dedans. J’étais assis dos à la route. À un moment donné, j’ai entendu un son métallique sur mon gilet pare-balles. Puis, plus rien… J’ai perdu connaissance. C’était vers 9 h 30 du matin et j’ai repris mes esprits à 13 h.

J’étais perdu dans un champ, et quand j’ai enfin vu clair, je me suis mis à regarder autour de moi. J’ai aperçu un homme. Il avait 21 ans. Nous avons parlé longuement. J’était resté là, et lui pareil. Seulement j’étais blessé, je comprenais que la blessure se trouvait au niveau de la colonne vertébrale, j’ai aperçu un peu de sang, et lui, il restait là, dans le champ, il avait dû tomber du véhicule. Il m’a dit : « Ça fait trois heures que je suis là… Il faut qu’on fasse quelque chose, parce que je suis complètement engourdi ».
Il ne bougeait pas parce que depuis les tranchées on nous tiraient dessus périodiquement. Il n’arrêtait pas de me demander ce qu’il fallait faire : fuir, rester, ou se rendre… C’étaient des questions tout à fait normales. Je lui ai conseillé d’attendre la tombée de la nuit pour qu’on se fasse moins remarquer. Il ne m’a pas écouté, s’est levé et est parti dans la direction des tranchées, les bras levés. Un char est sorti à 500 mètres de lui, a tiré une fois, et à l’endroit où je venais de le voir le gars, il n’y avait plus qu’un tas de poussière … Ces enc.. n’ont jamais eu de scrupules…
Ayant repris des forces, j’ai décidé de traverser le champ en rampant. Je me suis aidé de mes mains, car je ne sentais pas mes jambes. J’ai rampé jusqu’à des terrains privés et je me suis mis à avancer à travers les jardins. Le choc passé, la douleur me transperçait le corps. C’était dur. Je me suis mis à hurler de douleur et je me suis évanoui. Mais la nuit, des gars cachés dans les maisons sont venus me voir. Ils me demandaient de temps en temps comment j’allais. Ils m’ont demandé d’attendre, m’ont promis de me sortir de là.
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J’ai attendu le matin, j’ai rampé jusqu’à la route et je me suis mis à hurler, sans doute de désespoir et de douleur. Un vieil homme est sorti, m’a tiré en arrière, m’a couvert de cartons et a dit : « Ton commandant passe par cette route, attends un peu, ils te récupèreront bientôt. » C’était l’équipe de Vsevolod, de la Croix-Rouge. Ils m’ont pris et emmené vers le lieu où se trouvaient d’autres blessés. Ils nous ont recouverts d’une bâche pour nous protéger de la chaleur. Le seul médecin qui leur restait n’avait plus rien dans sa trousse de premiers secours, à part une bouteille de cognac. Il en a imbibé un coton et nous en a mis sur les lèvres. Nous avons sucé, et cela semblait aller mieux. Au total, ce Vsevolod de la Croix-Rouge a recueilli et évacué 87 blessés.
— Qu’est-ce qui t’a motivé à survivre dans ces circonstances inhumaines ? Quelles pensées te traversaient l’esprit ?
– J’avais la haine et un désir de vengeance implacable. Je voulais survivre et voir la Russie brûler…
Les sages disent qu’il faut penser non pas pour demain, mais pour des siècles. J’ai grandi dans une famille qui haïssait la Russie : mes parents, mon grand-père, mon oncle Serhiy, et même ma professeure d’ukrainien à l’école. Mon grand-père a été interné dans un camp de concentration allemand, puis, à sa libération, il a appris que les Russes voulaient exterminer les habitants d’un village de la région de Ternopil (dont il était originaire). Il a pu les prévenir pour qu’ils puissent fuir. Plus tard, il s’est enfui lui-même au Kouban, puis dans le Donbass, où ma mère est née, près de Sloviansk. Mon grand-père a changé de nom et de prénom et a refait sa vie.
— Quand et comment ton traitement et ta convalescence ont-ils commencé après ta première blessure ? À quels défis tu as dû faire face ?
– Ensuite, tout est devenu flou. Je me souviens des hélicoptères, et qu’après avoir atteri à Dnipro j’ai pu enfin respirer. Notre avion a dû atterrir trois fois pendant l’évacuation à cause des tirs ennemis. Il faisait très froid, et quelqu’un m’a réchauffé de son corps. Quand j’ai aperçu l’aéroport par le hublot, j’ai compris : le pire était derrière moi.
J’ai écrit à ma mère et à ma femme pour leur dire que j’étais vivant et à l’hôpital Mechnikov.
Pendant tout ce temps, elles ignoraient ce qui m’était arrivé.

Puis j’ai été opéré, une première fois, une deuxième fois. Nous avons tous eu beaucoup de chance que la Lituanie, pays ami, accepte de soigner les Ukrainiens blessés. Ce fut un geste de soutien à la fois très touchant et très fort. Nous avons été transportés en ambulance, puis installés dans des hamacs spéciaux à bord d’un avion militaire. pendant le vol, j’avais un immense espoir, et la conviction qu’un miracle se produirait et que je pourrais remarcher.
Lors de la première opération, un fragment de métal a été retiré de mon canal rachidien. Lors de la deuxième, les tissus endommagés ont été nettoyés. Trois autres opérations ont été pratiquées en Lituanie. La quatrième, réalisée par le chirurgien et professeur Vladislav Kęda, a été décisive : une nécrose a alors été découverte. Les médecins ont affirmé que même sans plaques, avec des charges modérées, je pourrais me rétablir et remarcher.
Plus tard, en Ukraine, on m’a introduit un micro-stimulateur. Les médecins pensaient que la stimulation contribuerait à rétablir les connexions nerveuses. Avant cela, mon pied gauche était paralysé : lorsque je marchais, je le projetais en avant par inertie et le frappais au sol, car les muscles, du genou au pied, étaient quasiment inactifs.
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Pour la première fois, je me suis senti relativement libre sur le chemin du retour à Dnipro. Je pouvais déjà me déplacer sans aide, avec des béquilles. Mais j’ai eu une peur, la peur des escaliers. J’avais peur de tomber. Plus tard, je me suis mis à m’intéresser aux rampes d’accès en Ukraine. Je les regardais et je ne comprenais pas comment une personne handicapée pouvait les utiliser. En Lituanie, c’était beaucoup plus facile. Dans notre pays, les rampes sont souvent presque verticales, c’est-à-dire beaucoup trop raides…
À cause de la prise régulière d’antalgiques, la douleur disparaît parfois, puis réapparaît. Dans ces moments-là, il devient beaucoup plus difficile de se déplacer. Le nerf étant endommagé, les signaux sont déchiffrés par le cerveau de façon incorrecte.
En 2019, j’ai passé un examen à l’Institut de neurochirurgie Romodanov. On m’a proposé une section nerveuse, sans aucune garantie. J’ai refusé. Pour moi, il vaut mieux marcher malgré la douleur que de vivre sans douleur en perdant l’usage de ses jambes.
— Comment s’est passé ton retour à la vie normale à Dnipro ? Quelle a été l’attitude des gens envers toi ?
– À mon retour, j’ai suivi une rééducation au sanatorium « Solony Lyman ». Ils ne savaient pas vraiment comment traiter des blessures comme les miennes. Souvent, ils refusaient même de me laisser aller seul faire les cures, de peur que mon état ne s’aggrave. Je n’aimais pas une telle approche.
En même temps, je comprenais que, pendant que la société s’habitue à nous, ma priorité était de récupérer physiquement autant que possible. Car nous tous, nous voulons rester des hommes à part entière dans notre vie d’après la guerre.

Avec un ami, j’ai commencé à participer à des compétitions sportives pour vétérans : j’ai concouru dans la Ligue ATO [ligue ukrainienne de football pour les vétérans de la guerre 2014-2022 – ndlr], puis aux Jeux Invictus. Cela a contribué à mon retour à la vie.
Mais il y a aussi eu des situations peu agréables. Un jour, alors que je rentrais chez moi à pied, des hommes ivres se sont mis à se moquer de ma façon de marcher. Mais ça ne m’a pas vraiment dérangé.
Le plus dur pour moi reste les problèmes de transport. Quand la voiture tombe en panne, il faut marcher ou attendre un minibus. Pour une personne gravement blessée, prendre les transports en commun est un véritable calvaire.
Par la suite, je suis retourné à mon unité. Des personnes qui étaient également passées par Ilovaïsk y servaient. L’attitude était très humaine : sans pitié ni compassion excessives, mais avec respect et compréhension. Au début, j’ai travaillé dans ma spécialité, puis je suis passé au secrétariat.
D’un côté, j’aspirais à plus, mais de l’autre, le plus important était de rester proche de mes camarades et ne pas me contenter de rester chez moi à me prélasser.
— Comment as-tu vécu le 24 février 2022 et quelles étaient l’ambiance et les attentes au sein de ton unité ?
— Nous étions prêts, car le commandement nous avait avertis d’une éventuelle invasion. Ils nous avaient ordonné d’aller chercher nos uniformes et nos équipements dans les dépôts. C’était clair : 150 000 soldats russes ne vont pas restés là à nos frontières pour ne rien faire. On plaisantait même en disant qu’il faudrait racheter tout le stock des magasins comme « Militariste ».
Le 25 février 2022 déjà, notre commandant de bataillon, Youriy Bereza, a donné mon numéro de téléphone à Arsen Avakov (ministre de l’Intérieur à l’époque – ndlr), et l’information est devenue virale. Depuis, ma vie personnelle s’est quasiment arrêtée : je vivais constamment avec mon téléphone à la main.
Je voulais être sur le front, mais on ne m’a pas pris. L’unité comptait plus de 100 vétérans de la « vieille garde ». Plus tard, le régiment a été transféré de la police à la Garde nationale ukrainienne. Au total, plus de 700 personnes étaient rassemblées.
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Le 6 mai 2022, je suis parti en mission. Officiellement, j’ai été affecté comme lance-grenades à la première section. À mon arrivée, j’ai été agacé par une attitude excessivement prudente envers moi dans l’unité. On ne me laissait pas prendre part aux missions de combat, mais à part de cela, il y avait suffisamment de travail!
J’étais chargé de la gestion documentaire, j’ai travaillé comme chauffeur : je gérais la documentation relative aux opérations de combat et je transportais les sapeurs. Une fois, je suis même tombé par hasard sur une cache ennemie de lance-roquettes et de munitions. J’ai tout chargé et je l’ai ramené à la base.
— Où et comment as-tu eu ta deuxième blessure ?
— Il nous fallait sécuriser une route jusqu’à un village près de Sloviansk pour pouvoir en sortir un char et un véhicule blindé de traction polyvalent MT-LB. Arrivés sur place, nous avons déposé les sapeurs, puis nous avons continué sur la route déjà testée et déminée.
Soudain, des riverains, visiblement inquiets, ont croisé notre chemin. Ils nous ont dit que nos soldats étaient dans un champ et qu’il fallait les secourir. Je suis sorti de la voiture et j’ai fait quelques mètres vers l’endroit indiqué. J’ai enjambé un arbre tombé et, au même instant, j’ai senti un violent coup dans la jambe, comme si j’avais été frappé par une masse. Je suis aussitôt tombé sur le dos.
J’ai appelé le camarade qui se trouvait près de la voiture de l’autre côté de la bande forestière. Il avait entendu une explosion, mais n’avait pas tout de suite compris ce qui m’était arrivé. En s’approchant, il a compris : il me manquait le pied gauche. Il m’a tiré jusqu’à la voiture. Et là, on a pris conscience d’un autre problème : il ne savait pas conduire. Alors j’ai conduit moi-même, et il m’a simplement donné de l’eau et allumé des cigarettes.

J’étais particulièrement déçu, car je venais d’apprendre par des camarades de la 15e brigade à travailler sur des ATGM (missiles anti-char guidés). Personne parmi nos gars n’avait envie de le faire, mais moi, je me suis porté candidat et j’ai réussi. J’ai même envisagé de rejoindre une compagnie d’appui feu. Je voulais faire quelque chose de plus utile que de transporter des sapeurs.
On m’a ensuite transporté à Dnipro. Il me restait encore un morceau de talon, mais le chef du service de traumatologie m’a posé une question : soit on procédait à une conservation du pied et cela prendrait six mois au moins, soit on l’amputait et je passais à une vie d’homme autonome avec une prothèse. Je me suis souvenu d’un camarade qui, aujourd’hui encore, continue à traîner son talon.
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J’ai donc accepté l’amputation. Par la suite, j’ai entamé rapidement le processus de pose de la prothèse et de rééducation.
— Quelle était l’attitude de ton entourage après ta deuxième blessure ? Qui t’a soutenu et qui t’a aidé ?
— Les médecins, après deux années d’invasion à grande échelle, se sont « endurcis » dans leurs soins aux blessés : dorénavant, ils manifestent moins d’émotions inutiles. Tout s’est déroulé avec calme, professionnalisme, presque machinalement. Vu la quantité énorme de blessés à soigner, il est beaucoup plus difficile pour les médecins d’accorder à chacun la même attention et les mêmes soins qu’en 2014.
Le soutien le plus humain que j’ai ressenti venait des bénévoles. Ils sont nombreux et prennent vraiment soin des blessés.
Je me souviens d’une fois où, hospitalisé dans un service de psychiatrie, des bénévoles nous ont préparé des varenyky [sorte de raviolis ukrainiens – ndlr] à l’improviste.
Pour ce qui est la protection sociale, de nombreux problèmes persistent. Tout d’abord, on constate un manque de spécialistes dans l’accompagnement des anciens combattants, des personnes capables d’aider les soldats blessés à s’orienter dans le système et à résoudre les nombreuses difficultés administratives.

— Comment perçois tu aujourd’hui l’inclusion dans notre société ? S’agit-il avant tout de régler les problèmes d’accessibilité ou de susciter une attitude digne envers les personnes ayant eu une expérience militaire ? Selon toi, comment l’État devrait-il soutenir les anciens combattants ?
— Je conçois l’inclusion comme un processus conjoint à long terme d’adaptation des anciens combattants à la vie civile, dans lequel l’État, les collectivités, les entreprises, les organismes publics et la société dans son ensemble jouent un rôle tout aussi important.
Personnellement, je trouve qu’il est important pour moi de me sentir utile. Je recherche actuellement des opportunités de travail au sein d’organisations non-gouvernementales, des fondations ou des entreprises où je pourrais mettre mon expérience à profit et apporter mon soutien aux militaires. J’ai envoyé mon CV, j’ai déjà passé plusieurs entretiens et j’espère commencer un nouvel emploi prochainement. L’association Superhumans me soutient dans cette démarche.
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Les anciens combattants se sentiront pleinement intégrés à la vie publique lorsque le respect des militaires et la mémoire des disparus deviendront une composante naturelle de l’éducation des enfants. Il s’agit d’un patriotisme sain : la connaissance de l’histoire, la compréhension des événements clés de notre lutte pour l’indépendance et la conscience que sa terre, son État et ses valeurs doivent être défendus. Parler sa langue maternelle est un devoir. Après tout, cette guerre n’est pas menée pour le pouvoir ou les politiciens, mais pour le droit à la vie.
Quant au soutien de l’État, il ne devrait pas se limiter à des versements ponctuels, des pensions ou des cérémonies solennelles. L’État devrait créer des opportunités pour permettre aux anciens combattants de s’épanouir. Par exemple, s’il existe une « Université du Troisième Âge » à Dnipro, pourquoi ne pas créer un « Institut des anciens combattants d’Ukraine » ? Ce lieu serait dédié à la formation, au développement professionnel, aux échanges d’expériences et à l’engagement citoyen. Je serais ravi de participer à une telle initiative.
Les lois visant à aider les anciens combattants à trouver un emploi et à créer leur propre entreprise, notamment par des avantages fiscaux, doivent également être améliorées. Nous avons donné et continuons de donner beaucoup de notre force, de notre temps et de notre santé. La guerre ne passe pas sans laisser de traces.
La prochaine étape vers l’inclusion des vétérans dans la société ne se limite pas à l’installation de rampes d’accès ou de toilettes accessibles en fauteuil. Il s’agit de comprendre que les anciens combattants sont des citoyens à part entière, possédant leurs propres connaissances, expériences et potentialités.
— Qu’est-ce qui t’a aidé à traverser cette période difficile après deux blessures et à conserver une attitude positive dans la vie ?
– Ma devise dans la vie est de chasser les mauvaises pensées.
L’humour est un excellent remède. Une de mes passions, en plus, c’est le travail dans mon jardin. J’aime jardiner, être au contact de la nature, respirer l’air pur, contempler les arbres et le ciel.
Je fais aussi du sport, autant que possible. Je fais de la gymnastique tous les jours. Je compte apprendre l’aviron, on a déjà programmé les cours. Toute activité physique est très bénéfique pour le rétablissement de mon dos.
L’essentiel, je crois, c’est de ne jamais s’arrêter, quelles que soient les circonstances. J’ai une belle citation de Carl Jung : « Je ne suis pas ce qui m’est arrivé, mais ce que je choisis d’être. » Mon choix est donc d’aller de l’avant, car tu ne peux pas changer le passé.
Cet entretien a été réalisé dans le cadre d’un projet de l’Institut des mass médias de Kyiv, avec le soutien du ministère des Affaires étrangères des Pays-Bas. Son contenu ne reflète pas la position officielle de l’Institut des mass médias, ni du Royaume des Pays-Bas.

