L’événement a eu lieu à Kyïv, il a duré une semaine, il vient de se terminer, et ce fut renversant. Nous parlons du festival international du film documentaire sur les droits humains, de son petit nom : Docudays UA, — un événement, en effet, un rendez-vous culturel et social de première importance, tant du point de vue de la création documentaire, que des enjeux mondiaux et de la guerre menée contre l’Ukraine.
Le festival Docudays existe depuis 23 ans. Son objectif est de « faciliter le respect et la protection des droits humains et des libertés fondamentales, d’établir la dignité humaine comme valeur suprême, d’élever le niveau de l’activité civique en Ukraine et de promouvoir le développement du cinéma documentaire ». Défi de premier plan, on ne peut plus d’actualité, urgent, et sans cesse à renouveler. Les organisateurs définissent ainsi l’esprit du festival : « Créer une société de gens libres ».
La liberté est palpable partout, alors qu’on s’approche du cinéma Jovten, où a eu lieu, du 5 au 12 juin 2026, la majeure partie des événements (le Kino42, autre lieu de projection, n’est pas loin). Semaine pleine de contrastes, oscillant entre pluie et chaleur, semaine bénie : aucune frappe massive sur la ville. Docudays est un rendez-vous de cinéma lors duquel on ne fait pas que regarder. Avant même d’entrer dans le cinéma, le festival est là, dehors, hors des salles. Sur le parvis du Jovten, à l’ombre des arbres, sont installées des tables basses, des chaises, où de petits groupes sont en discussions, ouvertes à tous. On appelle cet espace une bibliothèque humaine. Ici se trouvent des livres vivants : des personnes, avec leur histoire.

Un Festival qui n’oublie pas les personnes qui se battent sur le front
Olena Akrytova est une artiste et ethnographe Urum dont les racines sont en Crimée. Hennadii Sukharnikov est un défenseur de Marioupol revenu de captivité. Vladyslav Yeshchenko a perdu la vue au combat. Olena Tsyhipa est la femme d’un prisonnier de guerre et Said Salam, un citoyen palestinien ayant traversé la guerre syrienne… En leur compagnie, des lectrices et des lecteurs vivants. Ensemble, durant une heure, le dialogue se crée. On parle comme on lirait, ou comme on écrirait. Comment ne pas perdre le lien avec les populations vivant dans les territoires provisoirement occupés ? Comment œuvrer pour l’égalité homme-femme au sein de l’armée ? Que pouvons-nous faire pour faciliter le retour à la vie civile de vétérans qui ont perdu l’ouïe, la vue, ou leurs membres ?
Le festival ressemble à une ruche. Ailleurs, au même moment peut-être, d’autres personnes se penchent sur ces questions : « Exploiter la vulnérabilité : quelles sont les méthodes utilisées par la Russie pour recruter des étrangers dans sa guerre contre l’Ukraine ? », « Surmonter la vérité : pourquoi ne faisons-nous pas confiance à notre État ? », « Les technologies au service de la recherche des gens disparus : quels outils existent ? »… Il y a aussi une exposition des oeuvres de Kostiantyn Huzenko, ce photographe tué à l’âge de 28 ans par un missile russe. Et d’emblée, avant même d’être entrer dans les salles, une évidence se fait jour. La programmation est d’une richesse incroyable, tant qualitativement que quantitativement.
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En plus des discussions et des ateliers, sont projetés, lors de cette semaine, 83 films au total, en provenance de 36 pays. Le plus court dure 3’14’’ minutes (« His lens« , Royaume-Uni, 2026, film d’animation sur l’évasion d’une jeune femme hors des carcans du regard misogyne). Le plus long dure 115 minutes (« The promise« , Pays-Bas, 2025, sur la volonté d’indépendance de la Papouasie occidentale, la trahison de ses supposés alliés, son annexion par l’Indonésie). Autant le savoir tout de suite (et se faire une raison) il sera impossible de tout voir, d’être partout, d’assister à tout, malgré le calendrier de rediffusion et les sept jours de projections à temps plein.
De fait, le festival Docudays est conçu pour pouvoir être vécu de différentes manières, selon l’approche de chacun, ses goûts et domaines de prédilection, son intérêt, sa curiosité, qu’elle soit tournée vers l’Ukraine ou bien vers les thèmes étrangers, sa manière d’envisager la conjugaison du témoignage et de la beauté visuelle. Reste aussi le hasard, l’inattendu. Impossible, en vérité, d’imaginer ce qu’on va découvrir. C’est une expérience véritable.
Précisons que tous les films ne sont pas en lice pour les prix décernés par les différents jurys à l’issue du festival. La moitié des œuvres projetées sont hors-compétition. Au sein de films hors-compétition, nous voudrions mentionner trois courts métrages ukrainiens qui illustrent la diversité de la production documentaire ukrainienne.

Extrait de Wound de Khadzhy-Murad Mamedov
Tout d’abord « Wound« , de Khadzhy-Murad Mamedov, réalisé en 1988, dans lequel la sensibilité artistique épouse la dimension testimoniale et réflexive du sujet abordé : celui des vétérans ukrainiens de retour de la guerre d’Afghanistan. Les femmes et les hommes, souvent amputés ou gravement blessés, s’expriment sur cette guerre que les Ukrainiens n’avaient pas voulue. Chef-d’œuvre du genre, ce documentaire ouvre une perspective énorme sur le passé ukrainien et l’Ukraine d’aujourd’hui, offrant malgré lui un éclairage à nul autre pareil sur la guerre actuelle.
Dans un tout autre registre, « Homecoming« , des réalisateurs Roman Khimei et Yarema Malashchuk, aborde le sujet de la guerre actuelle d’un point de vue atypique : celui d’un chien-robot qui se déplace à Zaporijjia, piloté à distance par un jeune Ukrainien réfugié à l’étranger. Le film avance au son et au rythme saccadés de cet animal-machine, qui évoque à la fois la magie et le jeu, les innovations techniques du champ de bataille et la perte du lien humain.

Extrait de Homecoming de Roman Khimei et Yarema Malashchuk
Citons enfin « Broken Glass« , de Kateryna Voznytsia, un documentaire d’un peu moins de 8 minutes, qui se déploie comme un poème, par effet de résonance entre la matière et les mots. Tout part d’un dessert à base de gelée dont le nom est « verre brisé », et qu’apprécie particulièrement la fille de la réalisatrice. Alors se crée un lien entre l’enfant, l’aliment, la naissance, le placenta, la création, celle d’un être vivant, d’une œuvre ou d’un plat à partager.

Extrait de Broken Glass de Kateryna Voznytsia
Pour poursuivre ce tour d’horizon de la galaxie qu’est le festival Docudays, nous voudrions parler de trois longs métrages hors compétition de réalisateurs non-Ukrainiens.
Commençons par « The last Ambassador » de la réalisatrice autrichienne Natalie Halla. Ce documentaire est une véritable pépite, et cela vient surtout de son personnage principal : Manizha Bakhtari, l’ambassadrice d’Afghanistan en poste à Vienne avant le retour des Talibans en 2021. Le portrait de cette femme exceptionnelle, qui ne se soumit jamais et fit tout pour sauver les filles et les femmes sacrifiées par les terroristes talibans puis abandonnées par la communauté internationale, a résonné d’une manière particulière, ici, en Ukraine.

Extrait de The last Ambassador de Natalie Halla
Tout en sensibilisant les spectateurs à la condition des femmes en Afghanistan, en leur donnant aussi des clefs concrètes pour agir (notamment en soutenant « Daughters programme« ), ce film leur a aussi rappelé qu’aucune résistance n’était désespérée. Ce documentaire entre en résonance avec le documentaire « Traces« , de Alisa Kovalenko (qui affronte le sujet des viols commis par les soldats russes sur les Ukrainiennes et met en lumière le travail inestimable de l’organisation « Sema »), avec le film « Peace for Nina« , de Jeanne Dovhych (qui parle des premiers Ukrainiens à avoir lutté contre l’invasion russe en 2014. Nombre d’entre eux sont portés disparus ou sont morts sous la torture, et leurs familles luttent aujourd’hui pour connaître la vérité et mener les criminels devant la Cour internationale de Justice), ainsi qu’avec le court métrage « Sequela« , de Alla Mitiukova (où l’on rencontre un soldat ayant été amputé de la jambe et qui put se reconstruire moralement et physiquement grâce à « Superhumans« ). Ces documentaires, quoique sur des sujets fort divers, racontent, témoignent, dénoncent, mais ouvrent surtout la voie à un futur plus juste.

Extrait de Acid Forest de Rugilė Barzdžiukaitė
Evoquons désormais « Acid Forest« , de la réalisatrice lituanienne Rugilė Barzdžiukaitė. Nous nous trouvons dans une forêt de pins où de nombreux cormorans construisent leurs nids. Leurs déjections, acides, provoquent la mort de milliers d’arbres. Une terrasse a été installée sur place pour accueillir les touristes. Toute la force de ce documentaire réside dans son point de vue et dans sa temporalité. Les plans sont fixes, longs, attentifs. Les touristes sont vus de loin, depuis la cime des arbres. Seules leurs paroles s’entendent. D’où viennent ces cormorans ? Que faut-il faire ? Les tuer pour sauver la forêt ?
Finissons par « Hair, Paper, Water« , des réalisateurs Trương Minh Quý (Vietnam) et Nicolas Graux (Belgique). Doux, beau, ce film l’est par les lieux qu’il traverse (rivières et monts du nord-ouest vietnamien) et par les êtres qu’il accompagne (Madame Hau, née dans une grotte, et son petit fils, né à Hanoï, et à qui elle apprend les mots essentiels de la langue Rục). Beau, doux, il l’est aussi par la poésie qui dit le passage du temps et la persistance du passé (cheveux, papier, eau), ainsi que par sa technique, ayant été filmé avec une caméra Bolex 16 mm (une caméra inventée en 1927 par l’Ukrainien ayant émigré en Suisse Jacques Bogopolsky !).

Extrait de Hair, Paper, Water de Trương Minh Quý et Nicolas Graux
Ces quelques exemples suffiront à illustrer toute la richesse artistique, intellectuelle et humaine de ce festival inestimable. Toutes les réflexions sur l’importance de l’art et de l’engagement qu’il éveille, les colères et les espoirs qu’il suscite, à l’exacte jonction entre le passé, le présent et le futur. Lorsqu’on sort de la salle de projection, l’œil est transformé. La réalité est la même, c’est le regard qui a changé. Les avis divergent, heureusement, on discute beaucoup, dehors, on bouillonne d’idées.
Pour les Ukrainiens, ce festival est aussi une bouffée d’oxygène. Certains Ukrainiens craignent d’aller voir les documentaires sur la guerre (leur réalité) — et ceux-ci se retrouvent alors transportés dans une facette de la réalité de l’Inde, du Liban, des Pays-Bas, ou peut-être même de nulle part, simplement dans la couleur, le son, la pensée. Pour beaucoup d’autres, plonger dans les documentaires ukrainiens sur la guerre et les crimes de guerre agit à la fois comme une catharsis et comme une communion. Le noir de la salle permet cela (pleurer).

Un Festival qui n’oublie pas les personnes faites prisonnières des troupes d’invasion
Puis, quand les lumières se rallument, regarder les spectateurs agit comme un baume. Ils sont nombreux. Ils n’ont pas peur d’affronter les questions difficiles. De les poser et de chercher à y répondre. Ils ne mentent pas. Ils regardent les choses en face, même si cette face est complexe et diffractée. Ce qui s’est dit, avoué ou susurré dans les films n’est pas terminé. Tout continue dans le réel. Dès lors, l’esprit se regonfle. Et une envie de créer, une envie d’agir remplit les corps. On agit par l’oeuvre. On agit par l’engagement aussi. Les deux, ici, tout de suite, au coeur de Kyiv fusionnent. Et tout cela essaime.
En guise de conclusion, rappelons que Docudays, c’est aussi une rampe de lancement, une consécration, une remise de prix. 38 films furent en lice pour une dizaine de récompenses et mentions spéciales. Voici les films nominés :
Docu-Monde : Green Light (Autriche. Réalisateur : Pavel Cuzuioc) / Mention spéciale : Mailin (Argentine, France, Roumanie. Réalisatrice : Marie Silvia Esteve)
Docu-Ukraine : Don’t ask me if I killed (Roumanie, Pays-Bas, Allemagne, Ukraine. Réalisatrice : Helena Maksyom) / Mention spéciale : When everything disappears (Ukraine, France. Réalisateur : Oleksandr Tkachenko)
Docu-Court : Pedro Thomas explains the world (Espagne. Réalisateur : Kornelijus Stučkus) / Mention spéciale : Sequela (Ukraine. Réalisatrice : Alla Mitiukova)
Prix des producteurs ukrainiens émergents : The Illusion of a Quiet Night (Ukraine. Productrice : Dariia Zakharova. Réalisatrice : Olha Chernykh) / Sequela (Ukraine. Producteurs : Oleksii Yeroshenko, Kateryna Yahodka, Alla Mitiukova. Réalisatrice : Alla Mitiukova)
Rights Now ! : The promise (Pays-Bas. Réalisateur : Daan Veldhuizen) / Mention spéciale : When pigeons turn to gold (République Tchèque, Slovaquie. Réalisatrice : Pepa Lubojacki)
Prix Andriy Matrosov : Peace for Nina (Ukraine, Suisse. Réalisatrice : Jeanne Dovhych)
Prix du jury étudiant : Do You Love Me (France, Allemagne, Liban, Qatar. Réalisatrice : Lana Daher.) / Mention spéciale : Flana (Irak, France, Qatar. Réalisatrice : Zahraa Ghandour)
Prix Viktor Onysko : Don’t Ask Me If I Killed (Roumanie, Pays-Bas, Allemagne, Ukraine. Réalisatrice : Helena Maksyom)
Prix du public : Where Everything Disappears (Ukraine, France. Réalisateur : Oleksandr Tkachenko)
Mention spéciale de Hromadske Radio : Omega (Ukraine. Réalisatrice : Yuliia Orlenko)

