Caroline Fredon Journaliste française

Dans leur dos par Haska Shyyan

Culture
5 février 2026, 11:37

Haska Shyyan propose un roman fort, déstabilisant parfois, loin de l’héroïsation d’individus aux prises avec une réalité dramatique.

Marta, 27 ans, professionnelle des ressources humaines, travaille dans une start-up de la ville de Lviv, à l’ouest de l’Ukraine, non loin de la frontière polonaise. Elle gagne bien sa vie, est heureuse en couple, a son appartement. Seule ombre au tableau : son compagnon s’est engagé dans l’armée. Nous sommes en 2014, la Crimée a été illégalement annexée par la Russie, et les pseudos séparatistes se sont soulevés dans le Donbass à l’Est, avec l’aide militaire active des Russes.

Pour tout dire, nous ne lisons que rarement les préface de romans, elles déflorent souvent trop le propos à venir. Quand c’est Andreï Kourkov qui écrit, cependant, on ne peut s’empêcher de les lire. Nous voilà prévenus : Dans leur dos, deuxième roman de l’écrivaine et traductrice Haska Shyyan a suscité des réactions contrastées à sa sortie en Ukraine. Voilà de quoi piquer notre curiosité, et en refermant ce livre, nous comprenons mieux ce qui a pu donner lieur à des polémiques, et l’admiration de Kourkov.

Dans ce roman brut, cru, sans fards ni concessions, Haska Shyyan interroge à travers le personnage de Marta l’impact de la guerre sur les individus, et notamment les femmes, loin du front. Être la bonne épouse, consacrer tout son temps libre à la cause, au bénévolat, à l’aide aux déplacés ? Ou alors vivre sa vie de femme, parce que le temps n’attend pas ? Mais n’est-ce pas trahir ?

Quand la guerre percute une société, personne ne sait vraiment comme il ou elle réagira. Et dans un pays traversé par des dynamiques contradictoires, c’est encore plus vrai. Avec son personnage, l’autrice ukrainienne nous plonge de sa plume âpre dans la complexité ukrainienne : les restes de la société soviétique toujours profondément ancrés dans une population aux aspirations diverses et parfois contraires. L’utilisation de la langue ukrainienne ou russe, les habitudes soviétiques, les conséquences dramatiques de l’effondrement d’un système qui contrôlait tout et laissa place au vide puis au capitalisme sauvage – ce système-là se désintéressant tout autant que le précédent du bien-être des individus.

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« Je n’ai que vingt-sept ans ; c’est l’été ; oui, le monde court à sa perte mais cela fait déjà plusieurs milliers d’années… »

Haska Shyyan confronte les envies, les désirs des femmes, et de Marta en particulier, avec la réalité d’une société encore très traditionnelle sur certains aspects, mais dont la jeunesse aspire profondément à faire partie de l’aire culturelle européenne, à profiter de la vie. En temps de guerre, encore plus qu’en temps de paix, la pression sur les femmes est immense, et à travers les trajectoires de Marta et de ses amies, Shyyan dénonce les exigences qui les contraignent et avec lesquelles elles doivent composer… au risque d’être durement jugées si elles ne s’y conforment pas.

Au fil du roman, on repense à la préface de Kourkov, aux polémiques à la sortie du roman. Car oui, l’autrice n’a pas peur de taper là où ça fait mal : les hypocrisies, les mensonges et les incompréhensions, la patriotisme, l’exil volontaire ou non, l’amour, la filiation. Elle n’épargne rien ni personne. Les femmes, loin de la ligne de combat, sont, elles aussi, sur le pied de guerre chaque jour : jongler avec la maternité, le boulot et l’aide aux soldats, aux réfugiés. Jusqu’à s’user prématurément, s’oublier complètement. Face à la mort qui rôde, dont témoignent les rubans noirs, les orphelins et, indirectement, les blessés de guerre, que faire quand on n’a pas trente ans ? Marta, Sofka et Katroussia illustrent la quête d’une génération pour trouver sa place dans un contexte de guerre et de déstabilisation.

Sans donner de leçons, et encore moins de réponses, Haska Shyyan propose un roman fort, déstabilisant parfois, loin de l’héroïsation d’individus aux prises avec une réalité dramatique, effroyable. Et nous rappelle que celle-ci nous rattrape inévitablement, qu’on le veuille ou non.

Dans leur dos, Haska Shyyan, trad. I. Dmytrychyn, Editions Robert Laffont, 359 pp., 22.50€