Iryna Bobyk Médecin militaire, vétérane ukrainienne

La meilleure façon d’aimer les vieilles chemises ukrainiennes brodées

Culture
29 novembre 2025, 19:38

Les anciennes chemises brodées, les « Vychyvanka », sont tout ce qui reste du passé en Ukraine, un pays où le patrimoine a été méthodiquement détruit par la Russie puis l’Union soviétique. Iryna Bobyk, médecin militaire, nous parle de son amour pour ces vêtements et du sens qu’elle leur donne.

L’humain a tendance à apprécier davantage ce qu’il risque de perdre, ou ce qu’on lui prends. L’un des effets indirects de la grande invasion est un retour massif, poignant et douloureux vers tout ce qui relève de nos racines, notre identité, de tout ce qui est ukrainien. Car ce lien avec ces racines, avec son identité, est un des plus forts ancrages qui tient notre psyché.

Et c’est à ce moment-là que se manifeste en toute légitimité l’un des aspects de la vie où les Ukrainiens demeurent envieux des Européens : l’héritage. Notre histoire tumultueuse a fait que ni titres, ni domaines ne sont pas parvenus à notre génération ; je ne connais même personne qui ait hérité de métaux ou de pierres précieuses. Tout ce qui appartenait à nos familles a été confisqué ou échangé contre le pain à l’époque du Holodomor, la grande famine de 1933. Et ce manque de notre propre patrimoine matériel, transmis de génération en génération, est parfois si vif qu’il fait émerger une nouvelle habitude : porter des vêtements ethniques authentiques et anciens.

Ces vêtements sont sacralisés et présentés comme un symbole de notre lien presque mystique avec nos ancêtres. C’est un phénomène véritablement nouveau pour la culture ukrainienne, comme le soulignent les chercheurs, car il est de coutume chez nous d’honorer nos ancêtres par les repas– les traditions de Noël et funéraires consistant à déposer des plats pour les défunts en témoignent. Dans notre culture de jadis, nos ancêtres avaient une attitude envers les vêtements et les chaussures plus utilitaire.

Bien sûr, on ne dédaignait pas de porter des vêtements d’occasion, sinon on n’aurait pas eu de notes dans les registres de vols de vêtements (une source précieuse entre autre pour l’étude de la vie de l’époque), et il n’y aurait pas d’histoires de chemises identifiées sur des voleurs grâce à leurs broderies uniques. Le vêtement plus cher était hérité, mais généralement pas les chemises, qui, comme on l’oublie souvent, servaient de sous-vêtements et non de vêtements à part entière. Elles ne pouvaient être utilisées que pour coudre des langes pour bébés, car le tissu usé et lavé était plus doux à contact de la peau.

De temps à l’autre une personnalité médiatique expose sa photo vêtue d’une chemise ancienne, accompagnée d’une légende disant qu’il est si beau de sentir ce lien émotionnel avec une artisane d’autrefois, qui a mis ses espoirs d’une vie meilleure dans la broderie. Ces photos attirent l’attention et suscitent l’admiration. C’est une bonne cause si le but de ces publications est de réunir des fonds pour l’armée.

Chanteuse, bénévole, journaliste Angelika Rudnytska

Cependant, parfois cela provoque une autre réaction, notamment chez les ethnologues et les conservateurs de musées, une réaction qui fait penser à la réalité plus terre-à-terre: une robe authentique confectionnée par des anciennes maîtresses de l’aiguille reste toujours un vêtement, et un vêtement s’abîme à force d’être porté. L’usure, le frottement, la transpiration, les cosmétiques, les parfums, tout cela a un effet néfaste sur les tissus anciens.

« Vous êtes opposé à la popularisation de la culture ukrainienne et des vêtements nationaux ukrainiens ! », s’exclament des commentateurs en chœur.

Et les opposés rétorquent de suite: « Porter des répliques modernes exactes servira non moins à la bonne cause, mais sans nuire au patrimoine matériel. Mais vous parlez de l’âme d’un vêtement ancien, inexistante si le tissu n’est pas authentique… C’est une blague ? »

« Ce sont des vêtements, qui ont été confectionnés pour être portés, sinon ils prendront la poussière dans les musées, seront troués par les souris au grenier et réduits en lambeaux par des ignorants. Ce n’est qu’une vieille chemise, il y en a des milliers, si personne ne la voit, elle n’aura aucune valeur ! » poursuit le chœur.

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« Oh, vous tombez dans les extrêmes ? Il existe des moyens adéquats de les conserver et de les exposer, car les porter, c’est aussi les détruire, même si c’est de la beauté. Certes, on peut encore dire qu’il existe des milliers de chemises des XIXe et XXe siècles, mais si elles sont usées, il n’y en aura plus. De plus, leur nombre diminue pour d’autres raisons : elles sont brûlées dans les frappes aériennes, les incendies, elles sont volées, sont détruites sous l’occupation des territoires et les déportations par les Russes. Non, ce n’est pas la même chose que de porter des blouses vintage produites en masse, car chaque pièce authentique est unique. Il faut les étudier et les reconfectionner ».

« Vous touchez à la propriété privée et vous dictez aux gens ce qu’ils doivent faire de leur propre héritage ! »

« Vous pouvez faire tout ce qui n’est pas interdit par la loi. Heureusement, retailler et altérer le vêtement ethnique authentique n’est point devenu une tendance générale, au contraire, cela devient un mauvais ton. Je souhaite seulement que cet héritage ne s’éteindra pas avec notre génération ».

Les arguments des deux camps de ce débat me parlent, car je conduit ce débat avec moi-même. Tout a commencé avec un gilet. Un petit gilet en velours noir, magnifiquement brodé de perles de rocaille colorées, que la sœur de mon arrière-grand-père avait cousu pour des noces. Il y avait aussi une jupe assortie, et la chemise magnifique, mais les Moskals (les Russes, NdT) ont tout confisqué lors de l’occupation de sa région natale, Zhovkva. On a réussi à cacher le gilet, et ce trésor miraculeusement préservé a été transmis à ma mère.

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Je le portais par la suite lors des spectacles scolaires, et en dessous, ma mère me faisait mettre une chemise brodée – trop blanche, trop en mousseline, trop moderne, trop produite par l’industrie de masse. Je rêvais d’une « vraie » chemise brodée, une chemise spéciale, authentique, « qui respire ». À cette époque, je ne me posais pas la question de savoir s’il était judicieux de porter des vêtements authentiques, et le seul obstacle à l’achat d’une telle chemise était son prix.

Finalement, je me suis offert une chemise ancienne. Alors que j’étais déjà combattante, j’étais tellement piquée par un envie de porter à mon retour le costume traditionnel ukrainien, de me balader dans les rues de la ville et de faire une belle séance photo, que je n’ai pas hésité à l’acheter d’occasion à une somme hors de prix avec mon salaire de combattant. Mais je ne l’ai jamais portée. Quand j’ai enfin eu l’occasion de faire des balades et de faire des photos, j’avais déjà lu les débats pour et contre le port de vêtements authentiques et je me suis dit : « C’est du vieux tissu de chanvre, fragile. Une ou deux fois portée, et elle se déchire ».

Alors, je me suis achetée une chemise brodée très similaire, réalisée par une artisane contemporaine. Bien sûr, c’était dommage de dépenser de l’argent deux fois, et j’ai même pensé à le faire broder et à le coudre moi-même (heureusement, il existe de nombreux cours, schémas, tutoriels vidéo, tu t’appliques un peu, et tu as ta propre pièce unique, et la tradition est perpétuée), mais mon dégoût pour la broderie s’est avéré plus fort.

Mon ancienne chemise brodée trouve désormais sa place vénérée dans mon armoire, à côté du gilet. Chaque fois que j’ouvre mon armoire, je les admire et je me demande : que faire avec ces trésors par la suite ? J’aurais pu donner la chemise au musée pour qu’elle ne me fasse pas penser au commerce odieux des objets anciens en Ukraine, mais je ne pourrai transmettre que du matériel, la légende derrière la création de cet objet sera perdue.

Impossible de me séparer du gilet de mon arrière-grand-mère, c’est un héritage à donner à ma fille. Sauf qu’il est peu probable qu’elle le porte un jour pour des spectacles scolaires. Pour cela nous aurons une nouvelle tenue éthique, parce que le gilet devient fragile. Le maximum qu’on pourra se permettre, c’est de le mettre pour quelques minutes pour faire une photo. Je veux que mon amour envers le patrimoine ne soit pas égoïste, tout comme chez un enfant mal-éduqué qui veut jouer avec un chaton, qui pense « c’est à moi, j’en fais ce que je veux », mais plutôt comme il sied à une personne adulte, ayant une attention, prenant soin de ce vêtement, afin que ma fille, quand elle sera grande le reçoive intact et préservé.

Auteur:
Iryna Bobyk