Aline Le Bail-Kremer Journaliste à la revue La Règle du Jeu, Tyzhden, LCI et co-fondatrice du collectif européen Stand With Ukraine

Hemingway n’y connaît rien, d’Artur Dron

4 novembre 2026, 09:06

Hemingway n’y connaît rien est un ouvrage en prose du militaire, poète et écrivain ukrainien Artur Dron. Ce livre vient de sortir en français.

Artur Dron, né en 2000 à Vaskrassyntsi, dans l’oblast d’Ivano-Frankivsk, diplômé en journalisme, s’est engagé volontairement dans la défense de l’Ukraine dès le tout début de l’invasion russe à grande échelle, au sein de la 125ème brigade des Forces de défense territoriale. Blessé gravement par des éclats d’obus qui ont également tué deux de ses frères d’armes, il a été démobilisé en juillet 2025. Désormais vétéran, il signe, après Dortoir N° 6 et Nous étions là, son troisième livre Hemingway n’y connaît rien, qui vient d’être traduit en français. Ce premier ouvrage en prose, opus ukrainien le plus traduit dans le monde cette année, pourrait être à la littérature ce que le documentaire À 2000 mètres d’Andriivka de Mstyslav Chernov est au cinéma.

Passionné de littérature, Artur Dron est plongé dans l’extrême violence des combats existentiels pour la défense ultime de sa patrie, de ses valeurs et des siens. Tentant de puiser dans ses références littéraires en matière de guerre, il découvre, entre autre effarement, que les écrivains de son panthéon d’adolescent ne font plus sens, qu’Erich Maria Remarque et Ernest Hemingway ne l’aideront pas, qu’il n’en a pas besoin, un peu comme certains intellectuels européens croisés lors d’une permission « qui ne comprennent pas vraiment ce qui se passe sur ce bout d’Europe meurtri ».

« À nos yeux aussi, il représentait un sommet de la littérature, mais depuis nous avons eu notre propre guerre. Et pas une guerre de territoire, non, une guerre de survie ».

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De ce qui traverse un homme dans son voyage au bout de l’enfer, lorsqu’il faut aller évacuer un compagnon de combat, ramener les morts sous le feu, les entourer de ce qu’il reste de rituels d’humanité quand tout s’effondre, lorsqu’il est question d’un enfant au milieu d’une zone grise, de l’amour resté à l’arrière, de l’angoisse de la relève, des héros qui ne meurent jamais mais qui meurent quand même, ou de la présence de Dieu dans la tranchée, de son œuvre à l’épreuve de la guerre, du froid et de la faim, Artur Dron, en virtuose, maîtrisant une rage lettrée, impose son texte avec toute la force propre aux jeunes auteurs et vétérans ukrainiens, et nous laisse comme sonnés, avec cette sensation en tête de « jamais lu auparavant ».

Mêlant l’onirique et le clinique, la poésie et ses colères froides, les esquisses de la brutalité quotidienne et le passage au scalpel de réflexions intellectuelles et spirituelles, il nous emmène au plus près de la menace mortelle et des miracles de fraternité.

Entre journal et manifeste, courant de conscience et monologue, renvoyant implacablement, non pas Hemingway, ni Shakespeare d’ailleurs, mais plutôt Faulkner, le bruit et la fureur, à l’agresseur, Artur Dron démontre toute la liberté littéraire et d’esprit qu’il s’agit de transmettre et de protéger également de l’ennemi. Le genre importe peu, mais la structure et l’harmonie, oui. Et l’on avance avec lui dans toutes les versions de son récit, au cœur de ses souvenirs, de son histoire, la vraie histoire de la guerre, que l’on se remémore, et encore, jusqu’à toucher le traumatisme pour revenir à la vie.

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Un témoignage bouleversant, débordant d’émotions et de pensées, pour quiconque s’intéresse à toute cette jeunesse, européenne, sidérante de convictions, actuellement sur le front pour défendre notre continent, au prix du sang ahurissant qu’elle doit verser.

« Hemingway a aussi été un modèle pour moi quand j’ai commencé à écrire mes propres livres. Mais quand je me suis retrouvé à faire ma propre guerre, je l’ai perdu à jamais ».

Hemingway n’y connaît rien (Hemingway Knows Nothing), d’Artur Dron, aux éditions Bleu et Jaune.