Aline Le Bail-Kremer Journaliste à la revue La Règle du Jeu, Tyzhden, LCI et co-fondatrice du collectif européen Stand With Ukraine

Demandez à Mietchka, de Ievhenia Kouznetsova, ou l’épique des ressources féminines

14 septembre 2026, 16:39

Ecrivaine, traductrice, docteur en philosophie, Ievhenia Kouznetsova vient de sortir un livre traduit en français, Demandez à Mietchka.

Un livre de femmes à la portée universelle, de ceux dont on a envie que jamais la lecture ne s’arrête. Instinctivement, on marque des pauses, pour ne pas céder à la tentation de le dévorer d’un trait, pour ne pas que la magie s’évanouisse et que cette parenthèse enchantée ne se referme, pour retenir un peu de la rêverie subtile de ses lignes.

On aimerait prolonger le plaisir de l’ironie exquise des répliques de personnages qui pourraient être nous, des fragrances et notes florales d’un été d’enfance à la campagne qui perlent à chaque page. Ce premier roman écrit en 2021, nominé pour le prix du Livre de l’année de la BBC Ukraine, ainsi que pour le Prix de littérature de l’Union européenne (EUPL), nous plonge dans l’épique d’un gynécée intergénérationnel et le huis clos d’une maison de famille, à la fois ouverte à tous les vents contraires et où les hommes s’engouffrent à tâtons, comme des bourrasques dessinées en pointillés. Un lieu de villégiature pilier des vies de six femmes, ou l’ogre bienveillant qui avale les plumes de leur histoire individuelle ?

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« Mais le refuge demeurait là tel un reproche fait au passé pour tout ce qui ne serait plus jamais comme avant ».

Dans cette demeure, enfouie dans les buissons et les framboisiers, on s’inquiète du devenir des pommiers, d’un chat, de la qualité des citrouille, des senteurs du jasmin et de la camomille sauvage, des baies de Tashkent, des mûriers et acacias comme on s’interroge de l’avenir de soi et du monde.

Deux sœurs, Mietchka et Lilitchka, viennent s’y retrouver pour l’été, qu’elles entendent passer auprès de leur grand-mère, Theodora. Elles seront rejointes par une cousine épuisée, de retour d’Inde. Pour commencer. Que viennent-elles chercher ici ? Où iront-elles ensuite et avec qui ?

Alors on plonge dans un royaume à l’ancienne, où règnent la gourmandise des réparties, les considérations existentielles autour des robes, des amoureux, des enfants, et des mères, des souvenirs comme le miel de l’âge tendre, à nous fait piler d’un coup sec sur la bande d’arrêt d’urgence pour ouvrir ces boîtes aux trésors dépeintes comme si Karen Blixen avait été naturalisée ukrainienne.

Un conte réaliste, hors du temps, où la nature dialogue avec les êtres et leur sert d’ancrage pour affronter les rebondissements de leurs vies, leurs angoisses, que l’on pourra appeler névroses, caprices, ou démons. La maison est-elle le refuge des lâches ou le révélateur de leur chemin ? De ce jardin qui sent l’été comme un parfum de haute couture, des ces secrets et petits mensonges que l’on dissimule par amour ou avec humour, de ces joies simples, de cette bâtisse aux merveilles, il en ressort une fresque délicate et poétique où toutes les Scarlett des temps modernes trouveront quelque chose de leur Tara personnel. Et de tout cela, de toutes ces choses de filles, il fallait vraiment en faire un très joli livre. Et c’est très exactement ce qu’à réussi à réaliser Ievhenia Kouznetsova.

« Lilitchka raconta que tous ses amis voyaient un psychologue, et que ça leur coûtait cent vingt dollars de l’heure. – Ça fait combien en saumon? demanda la grand-mère ».

Demandez à Mietchka de Ievhenia Kouznetsova
Traduit l’ukrainien par Nikol Dziub
Éditeur : Les Argonautes Éditeur