Serhiy Joukovine, nom de guerre « Schweiger », sert au sein de « Signum », un bataillon de systèmes de drones qui fait partie de la 59e brigade depuis avril de cette année. Il combat depuis 2016 et fut parmi les premiers à utiliser des drones FPV comme arme.
Serhiy n’est pas un homme qui cherche la facilité. Tout son parcours, depuis son enfance jusqu’à aujourd’hui, est imprégné par l’étude de l’histoire de l’Ukraine et par la volonté de défendre sa souveraineté. Il faut prendre les armes ? Il devient fantassin. Il faut creuser des tranchées ? Il est là, avec sa pelle. Apprendre à commander un drone ? Il s’y met sans hésiter.
Serhiy Joukovine combat depuis 2016. C’est au sein de l’Armée ukrainienne de volontaires, dans le Donbass, qu’il a acquis ses premières expériences, compétences et aptitudes au combat. « À l’époque déjà, il y avait des drones sur le champ de bataille, des DJ « Phantom ». Ils servaient à la reconnaissance », se souvient le militaire.
« Dans ma vie civile, je m’intéressais beaucoup à l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Et aussi aux fouilles archéologiques. J’avais envie de toucher ce qui existait il y a de nombreuses années, voire des siècles. De voyager dans le temps. C’est au lycée que j’ai participé pour la première fois à des fouilles archéologiques. Les compétences acquises m’ont été utiles à l’armée : je m’y connais très bien en cartographie et en orientation. Ecolier, j’ai découvert une pièce d’or datant de la Rome antique. Seules sept pièces de ce type ont été retrouvées dans le monde. J’aimerais bien faire des fouilles en Australie et dans les Balkans », partage-t-il ses rêves.

« Mes études et ma situation familiale ne m’ont pas permis de prendre part à la guerre dès son début, de 2014. Et pourtant, j’aurais voulu le faire. Pendant l’Euromaïdan, dans ma petite ville natale, je tenais le poste d’un barrage routier où je contrôlais les sorties en direction de Kyiv. Je n’ai pas effectué mon service militaire obligatoire à cause de trois problèmes cardiaques. J’ai surmonté deux d’entre eux, mais le troisième persiste encore aujourd’hui ».
Il se souvient de sa première année de guerre : « Avant de rejoindre les rangs de l’Armée ukrainienne de volontaires, j’ai suivi une formation de cinq jours : le stage de jeune combattant. J’ai obtenu une bonne note. À l’époque, la guerre était étrange. On vivait dans une maison du village de Chyrokyne. Il suffisait de parcourir 200 mètres jusqu’au bout de la rue pour se retrouver dans un champ, et là, il y avait déjà des Russes. C’est de là que nous parvenaient les tirs de mortier de 82 mm. Les accords de Minsk n’étaient pas respectés. Nous avons perdu deux camarades sous les tirs de snipers : ils sévissaient sans pitié là-bas. Nous aussi, nous faisions partie d’un groupe chargé de couvrir les snipers. Je me souviens de Marina, une ancienne biathlète russe. Elle combattait à nos côtés : en short, avec un fusil.
Cela a duré un mois et demi. Ce fut une expérience exceptionnelle. J’ai eu toutes les occasions de m’affirmer en tant que personne. On a installé une caméra reliée par un câble de 250 mètres qu’on avait trouvé à l’école. On est allés à la lisière du village. On est montés dans un arbre, on a tiré sur l’ennemi. On est rentrés dans la maison et, de là, on a observé par vidéo ce qui se passait chez eux ».
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Lorsque Serhiy a quitté le bataillon de volontaires pour des raisons familiales, il savait qu’il retournerait à l’armée, à un moment ou à un autre. « Une semaine et demie avant le 24 février 2022, j’étais en vacances aux îles Canaries. À cette époque, les compagnies low-cost commençaient déjà progressivement à suspendre leurs vols vers l’Ukraine. Pour moi, cela a marqué le début d’une grande guerre. Même si, sur une plage en Espagne, j’ai rencontré un type qui m’assurait : « Il ne se passera rien. Tu peux me croire : je sers dans les services de renseignement extérieurs ». Ces mots sont restés gravés dans mon esprit et ont semé un certain doute », raconte le jeune homme.

De retour chez lui, Serhiy a rejoint les forces de défense territoriale. À ce moment-là, l’occupant s’était approché de Kyiv. « Personne ne connaissait la situation opérationnelle. On pensait que si l’offensive russe se poursuivait à ce rythme, il fallait s’attendre à ce qu’elle atteigne la ville en quatre jours et ce, sur deux fronts. Il y avait suffisamment de volontaires pour défendre la capitale. Le problème, c’est qu’il fallait leur apprendre à manier correctement les armes », note le combattant.
« Schweiger » souligne que des largages de charges militaires à partir de drones avaient déjà eu lieu en 2016. « À l’été 2020, nous sommes allés pêcher avec un ami. Il pilotait un drone en FPV. C’est à ce moment-là que l’idée d’utiliser un drone comme arme m’est venue pour la première fois. Cependant, il était difficile financièrement de mettre ce système en place », raconte-t-il.
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« Le 10 juin 2022, mon unité à pu utiliser un drone FPV à des fins de combat pour la première fois. Trois missions de reconnaissance ont été menées pour préparer cette attaque. Nous avons « survolé » la zone à bord de « Mavics » et avons observé des mouvements constants de l’ennemi à une distance de 300 mètres. Nous avons déterminé que cette cible, « la quatrième maison, la porte bleue » nous convenait. Les Russes vivaient dans ses caves. À l’intérieur, ils préparaient à manger. Nous avons décollé, nous avons frappé, la vidéo s’est répandue partout. Dès le mois d’octobre, les fabricants se sont mis à assembler activement des drones, notamment des « kamikazes » ».
Serhiy raconte comment en 2023 il perfectionna sa technique à Bakhmout. « Un char ennemi arrive en face. Il faut le viser avec le FPV. C’est difficile, je suis fatigué après une garde de 24 heures. Il faut courir 600 mètres jusqu’à un autre « point », installer l’antenne. Pas de streaming, tout se fait à l’aveuglette : techniquement, j’avais encore du mal à comprendre comment tout cela fonctionnait ».
Les drones ont commencé à dominer ce conflit à partir de l’automne 2023. Peu de temps après, il est devenu possible de « voler » depuis Lviv, à quelques centaines de kilomètres de la ligne de front. L’essentiel, c’est que la connexion Internet soit de bonne qualité, jusqu’à 100 mégabits.
Au cours des deux derniers mois, la Russie a mené des attaques intensives contre l’Ukraine à l’aide de missiles « Shahed ». Il n’existe pour l’instant aucune solution pour les contrer. Tout est en cours : il faut des intercepteurs à réaction dotés d’une poussée suffisante. Ils ont été mis au point, mais il faut du temps pour les tester dans des conditions réelles.
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« Non, ces « Shaheds » à réaction n’ont pas été une surprise. Ils volaient déjà il y a six mois, explique le militaire. Mon camarade en a abattu quelques-uns dès le début du printemps avec un simple « Sting ». C’est juste qu’avant, ils volaient à pleine puissance, 240 km/h, loin. Maintenant, ils volent à grande vitesse près de la ligne de front. Car s’ils volent lentement, ils consommeront quand même la moitié d’un réservoir de carburant. Par conséquent, mieux vaut accélérer. C’est mieux pour le « Shahed », je veux dire ».
« Schweiger » se souvient de l’année 2023 à Bakhmout. « À travers les champs, on voyait clairement les immeubles de neuf étages de la ville. On travaillait tranquillement, on les détruisait « par lots ». Aucune riposte, alors que la distance jusqu’à nous était la même. Il n’y a qu’une seule explication : à l’époque, les Russes disposaient de très peu de drones. Et ceux qu’ils avaient n’étaient pas équipés de relais. L’ennemi a ignoré les drones jusqu’à la fin du printemps 2024. Je pouvais m’approcher à 2 200 mètres, me positionner et frapper les Russes. Plus tard, ils ont compris l’intérêt des drones et ont développé cette capacité ».
Selon lui, il est difficile de dire qui détient actuellement l’avantage en matière de drones. Il faut se baser sur l’ensemble des statistiques : combien d’appareils ont été déployés, combien ont été perdus. Les Russes disposent de nombreux équipages.
L’unité « Signum » a comme tache la destruction des appareils de reconnaissance aérienne à 50 kilomètres de la ligne de front. La zone de tir actuelle s’étend sur 20 kilomètres. « Si tu te retrouves dans ce rayon, à pied ou en voiture, tu es fichu. Cela dit, il ne faut pas sous-estimer le rôle de l’infanterie. Les fantassins avisés se retranchent, tout comme l’ennemi, et même davantage. Je suis convaincu qu’ils creusent activement des tunnels souterrains pour « surgir » dans nos arrières. Je m’imagine la ligne de front comme suit : de part et d’autre, une zone tampon contrôlée par des opérateurs de drones ».
Le militaire ne voit aucun signe indiquant que la guerre prendra fin dans un avenir proche. « Seuls des idiots pensent qu’il faut se retirer de la région de Donetsk pour que la guerre s’arrête. Une telle décision permettrait simplement à la Russie de se rapprocher davantage et d’exiger plus ».


